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Quand on entend ce que Donald Trump dit d'Emmanuel Macron, on n'ose imaginer ce qu'il en dirait s'il ne le considérait pas comme un «ami». Et le traitement que le président américain inflige à l'Europe dans son ensemble pose la question de savoir si les États-Unis sont encore un pays allié. En apparence, le locataire de la Maison-Blanche a reculé sur la question du Groenland et certains veulent y voir une nouvelle illustration de la théorie «Taco» pour «Trump always chickens out», soit en français «Donald Trump se dégonfle toujours».
On peut en sourire, mais il est difficile de se faire encore des illusions. Le président russe Vladimir Poutine peut être heureux, il n'y a plus en face de lui un bloc de pays défendant ensemble la souveraineté de chacun de ses membres et la démocratie. Quant aux intérêts économiques, le mépris du multilatéralisme affiché aujourd'hui à Washington laisse peu de doute: la compétition mondiale va encore se durcir et, à ce jeu, seuls comptent les rapports de force. Considérés isolément, les pays européens sont d'un poids relativement modeste face aux deux grandes puissances. L'Union européenne (UE), elle, a les moyens de se faire entendre et respecter.
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Un enjeu économique et géostratégique
Dans ce nouvel environnement, la question de l'accord commercial de libre-échange entre l'UE et le Mercosur prend un relief qu'elle n'avait pas il y a encore quelques années. Il est d'ailleurs tout à fait significatif que la discussion entre les deux grands ensembles a évolué tout au long du dernier quart de siècle en fonction du contexte international.
Lorsque, à la fin des années 1990, l'Espagnol Manuel Marín, vice-président de la Commission européenne et commissaire européen aux relations extérieures avec le sud de la Méditerranée, l'Amérique latine et le Moyen-Orient, propose d'engager des négociations avec la zone de libre-échange créée en 1991 en Amérique du Sud –le Marché commun du Sud (ou Mercosur)–, c'est bien parce qu'il voit que les positions historiques occupées dans cette zone pourraient reculer face à l'avancée des États-Unis.

Carte montrant les pays membres du Mercosur, zone de libre-échange en Amérique du Sud, dont quatre sont concernés par l'accord discuté depuis 1999 avec l'Union européenne. | Valentina Breschi / AFP
Les discussions n'ont pas avancé très vite dans la première décennie de ce siècle, chacune des parties ayant d'autres priorités. Et le lancement en 2001 des négociations commerciales multilatérales du cycle de Doha dans le cadre de l'Organisation mondiale du commerce (OMC) pouvait laisser penser qu'un accord entre les deux zones ne serait peut-être pas réellement nécessaire. Les travaux ont repris après 2010, malgré des désaccords entre les deux grandes nations d'Amérique du Sud que sont le Brésil et l'Argentine, et se sont accélérés à partir de 2016 avec l'arrivée au pouvoir de nouveaux dirigeants dans ces deux pays, puis celle de Donald Trump, connu pour ses positions protectionnistes, à la Maison-Blanche cette année-là.
Des risques environnementaux élevés
Un premier accord est conclu en 2019, mais il mécontente à la fois les agriculteurs et les écologistes. Au Brésil, l'arrivée au pouvoir de Jair Bolsonaro interrompt le processus: sa politique de déforestation, pour ne parler que de ce point, rend toute entente impossible. En 2020, un rapport remis à Paris au Premier ministre Jean Castex, le rapport Ambec, appelle à la plus grande prudence: les risques environnementaux sont élevés, alors que les gains économiques sont relativement modestes et, si le risque de déforestation est avéré, «le bilan net entre les gains économiques et les coûts climatiques serait alors négatif».
Un protocole additionnel portant sur le développement durable (lutte contre la déforestation et le changement climatique) a été ajouté pour une meilleure prise en compte de l'accord de Paris sur le climat de 2015. Une nouvelle phase de négociation s'est terminée en décembre 2024, mais, pour l'Europe, le compte n'y était pas encore: des promesses de garanties ont donc été faites aux agriculteurs en cas de déstabilisation du marché sur des produits sensibles, tels que le bœuf, les volailles ou le sucre et il a été prévu un renforcement des contrôles sanitaires des produits importés.
Samedi 17 janvier, à Asuncion (Paraguay), Ursula von der Leyen, présidente de la Commission européenne, a signé deux accords avec les représentants des quatre pays du Mercosur (Argentine, Brésil, Paraguay et Uruguay; la Bolivie qui l'a rejoint récemment n'étant pas encore associée à ces accords): un accord de partenariat (APEM) et un accord commercial intérimaire (ACI). L'accord commercial étant du ressort exclusif de l'UE, il peut être ratifié par le seul Parlement européen à la majorité absolue. L'accord de partenariat étant plus large, il doit être ratifié par chacun des parlements nationaux, ce qui prendra plus de temps.
Une première victoire?
Donc l'ACI pourra entrer en vigueur avant la ratification de l'APEM, mais cela risque tout de même de prendre du temps. En effet, le Parlement européen a décidé, mercredi 21 janvier, par 334 voix contre 324, de demander à la Cour de justice européenne de se prononcer d'abord sur la compatibilité de ce texte avec les traités instituant l'Union européenne. Les opposants à l'accord commercial, en premier lieu les agriculteurs, se réjouissent de ce qu'ils considèrent comme une première victoire devant mener au rejet du texte. Globalement, ils ont tort. Pour l'ensemble de l'Europe, comme pour la France, ce rejet serait une mauvaise nouvelle.
Les arguments sont connus: cet accord serait très mauvais pour l'agriculture européenne, pour les consommateurs européens qui verraient les grandes surfaces être submergées par des produits de qualité médiocre (voire néfastes) et pour le climat. Tous ces arguments doivent évidemment être pris en considération, mais à l'examen, ils se révèlent parfois nettement exagérés, voire carrément faux. Le plus surprenant dans cette affaire est que pratiquement tous les dirigeants politiques français suivent ce qu'ils pensent être l'opinion générale et se montrent hostiles à l'accord, alors que leurs convictions profondes devraient plutôt les inciter à le défendre. Là encore, la conjonction des extrêmes fait des dégâts.
Les agriculteurs ne sont pas sacrifiés
Quelques évidences seraient pourtant à rappeler. La première est qu'un accord ne peut faire que des gagnants: quand on négocie un accord international, l'objectif est d'avoir le bilan le plus globalement positif possible, sachant que les bénéfices de cet accord devraient permettre de financer des compensations au profit des acteurs économiques qui pourraient être perdants. Dans ce cas précis, il est manifeste que les industriels seront les principaux gagnants, mais il est faux de dire que les agriculteurs sont sacrifiés sur l'autel de l'industrie. D'abord, il y aura aussi des gagnants parmi eux et, pour ceux qui auront le plus à souffrir d'une concurrence accrue, des garde-fous ont été prévus.
Que contient en effet cet accord? Une réduction voire une suppression des droits de douane, alors que certains sont actuellement très élevés, jusqu'à 35% pour les voitures, les vêtements et textiles, ainsi que pour les chaussures en cuir. Les droits seront supprimés pour 91% des produits de l'UE exportés vers le Mercosur (et pour 92% des produits exportés du Mercosur vers l'Europe), sachant que la baisse sera progressive sur beaucoup de produits de façon à permettre aux entreprises du Mercosur de s'adapter à cette concurrence accrue.
Des secteurs comme l'automobile, les machines-outils ou la pharmacie devraient en être largement bénéficiaires. Dans le secteur des services, on attend aussi des progrès, par exemple dans les services aux entreprises, les services financiers, les télécommunications, etc.

Principaux postes d'importation de l'Union européenne depuis le Mercosur et postes d'exportation de l'UE vers le Mercosur en 2024, selon Eurostat. | Gabriela Vaz / AFP
Des producteurs agricoles gagnants
Mais, pour être complet, il faut ajouter que des producteurs agroalimentaires en profiteront aussi. À en croire Patrick Martin, le président du Medef, qui s'exprimait le mercredi 14 janvier devant l'Association des journalistes économiques et financiers, certains d'entre eux «piaffent d'impatience qu'il y ait un accord». De fait, certains droits sont actuellement très élevés: entre 20 et 35% pour les spiritueux, les vins mousseux et les boissons non alcoolisées, 27% pour le vin, 20% pour le chocolat, 18% pour les biscuits, etc.
À Bruxelles, on estime que beaucoup de producteurs agricoles augmenteront leurs exportations, qu'il s'agisse des boissons, des produits laitiers, mais aussi des fruits et légumes ou des huiles végétales. Les négociateurs mettent l'accent sur le fait que l'accord reconnaîtra 344 indications géographiques européennes (comme le roquefort ou le comté pour la France) et interdira les imitations ainsi que les termes, symboles, images ou drapeaux trompeurs, ce qui protégera les producteurs.
En sens inverse, il est clair que des produits agricoles vont pouvoir rentrer plus facilement en Europe. Mais tous les droits de douane ne seront pas complètement supprimés et des quotas ont été prévus pour limiter les chocs: 99.000 tonnes de bœuf par an à un taux de 7,5%, 180.000 tonnes de volaille, 180.000 tonnes de sucre et 60.000 tonnes de riz sans aucune taxe. Il faut aussi souligner que l'UE importe déjà 200.000 tonnes de viande de bœuf des pays du Mercosur et que les 99.000 qui pourront s'ajouter ne représentent que 1,6% de la production totale de l'UE. De même les quotas prévus sur les autres produits représentent respectivement 1,4% (volaille), 1,1% (sucre) et 2% (riz) de la production européenne.
Cela dit, les craintes exprimées par les agriculteurs ne sont pas totalement infondées: une quantité supplémentaire mise sur le marché, même modeste, peut exercer un effet négatif très fort (du point de vue du producteur) sur les prix. L'image populaire de la goutte qui fait déborder le vase s'applique à l'économie.
Cet accord permettra également de protéger plusieurs centaines d'appellations européennes 🇪🇺 dans les pays du Mercosur, dont plus de 60 françaises 🇫🇷
Parmi ces appellations : Comté, Camembert de Normandie, Jambon de Bayonne, Beaujolais, Bordeaux, Chablis, Champagne, Roquefort... pic.twitter.com/u79Ga7K0Wv
Nouvelles mesures de sauvegarde
Les agriculteurs ont d'ailleurs très bien fait d'exprimer leurs craintes. La Commission européenne a été amenée à mettre au point de nouvelles mesures de sauvegarde: sur vingt-trois produits sensibles, dont la viande de bœuf ou de volaille, le sucre ou le miel, des enquêtes pourront être ouvertes en cas de variation brutale des quantités ou des prix de ces produits importés et, en cas d'urgence, des mesures provisoires pourront être prises dans un délai maximal de vingt-et-un jours.
Les agriculteurs ne semblent pas vraiment convaincus de l'efficacité de ces dispositifs et mettent en avant un autre argument: les producteurs du Mercosur ne sont pas soumis aux mêmes règles que les producteurs européens. De ce fait, leurs coûts de production ne sont pas les mêmes et, surtout, les consommateurs risquent de voir arriver dans leurs assiettes des produits qui ne répondent pas aux normes de qualité européenne.
Il est vrai qu'il faut être vigilant: des pesticides interdits en Europe peuvent être utilisés en Amérique latine. En théorie, les produits ainsi cultivés ne peuvent pas être vendus en Europe. La règle est claire: tous les produits mis sur le marché dans l'UE, qu'ils soient produits dans l'Union ou importés de pays tiers, doivent respecter les mêmes normes sanitaires et phytosanitaires.
À ce propos, nos dirigeants ont parlé de «clauses miroirs» (réciprocité des normes de production), mais cette expression est trompeuse: il n'est pas possible d'imposer à des États n'appartenant pas à l'Union de respecter nos conditions de production. En revanche, des produits agricoles ayant été traités avec des pesticides interdits ici ne doivent pas contenir des résidus dépassant un seuil maximal défini par l'Autorité européenne de sécurité des aliments (EFSA).
Des contrôles renforcés
Il ne faut pas être naïf: des producteurs hors-UE peuvent accepter ces normes, mais ne pas les respecter. D'où la nécessité d'effectuer des contrôles aux frontières, mais aussi sur place, sur les lieux de production.
Une affaire a fait grand bruit à l'automne 2024: un audit de la Commission européenne, mené par l'Office alimentaire et vétérinaire (OAV) de l'UE, a montré que le Brésil ne pouvait garantir que les bovins qu'il exportait n'avaient pas été traités avec une hormone de croissance interdite en Europe. Résultat: ce pays a dû cesser d'exporter vers l'Union de la viande bovine provenant de femelles et s'engager à mettre en œuvre des mesures pour qu'aucun bœuf ainsi traité ne soit exporté vers l'Europe au cours de l'année suivante.
On peut certes conclure de cette affaire qu'il ne faut plus rien acheter dans le Mercosur. Mais on peut aussi en conclure que les contrôles peuvent être efficaces et qu'il est possible de travailler avec ces pays, à condition de renforcer ces contrôles. C'est ce qu'a estimé la Commission européenne qui, le 9 décembre 2025, a annoncé un renforcement des contrôles sur les denrées alimentaires, les produits animaux et les produits végétaux entrant dans l'UE, avec une augmentation de 33% des contrôles aux frontières et de 50% du nombre d'audits réalisés en 2026 et 2027 dans des pays tiers.
Refuser le Mercosur, est-ce vraiment raisonnable?
Dans ces conditions, s'obstiner à vouloir refuser de ratifier l'accord signé entre l'UE et le Mercosur, c'est sacrifier sans raison l'ensemble de l'industrie européenne et une partie de son agriculture au profit d'une autre partie. Est-ce vraiment raisonnable?
La question se pose d'autant plus qu'au-delà de l'accord commercial, la coopération avec le Mercosur doit s'étendre à d'autres domaines, y compris les questions de migration, d'éducation, de recherche, d'économie numérique et de protection de l'environnement. Notons aussi au passage que cet accord vise une plus grande diversification de nos approvisionnements en minerais stratégiques comme le lithium, le cobalt et le graphite. Est-ce que cela n'a aucune importance?
Le refus des responsables politiques français de ratifier cet accord ferait certainement plaisir à certains. En Argentine, le président Javier Milei y verrait la preuve qu'il vaut mieux traiter avec son grand ami Donald Trump et les États-Unis, actuellement troisième partenaire du Mercosur derrière l'Europe. Et au Brésil, le président Lula pourrait se dire qu'il vaut mieux continuer à privilégier la Chine, nettement plus fiable et déjà premier partenaire du Mercosur. Est-ce vraiment ce que l'on veut?





























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