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« Face à l'IA et au quantique, nous sommes tous débutants »

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Chaque grande transformation technologique produit ses experts autoproclamés, et avec eux une idée tenace : il faudrait un parcours d'exception pour avoir son mot à dire. Un doctorat en physique pour parler de qubits, une grande école d'ingénieurs pour comprendre les modèles de langage. Cette idée décourage précisément une jeune génération qui perd l'envie d'apprendre, mais aussi de nombreuses personnes dont le parcours scolaire est jugé « pas à la hauteur ».

Personne n'a vingt ans d'expérience du futur

L'IA générative n'a que quelques années d'existence grand public. Les ordinateurs quantiques sortent à peine des laboratoires pour devenir accessibles dans le cloud. Les usages, les métiers et les règles du jeu s'inventent en ce moment même. Chercheurs, entreprises, États : tout le monde apprend en marchant. Dans les technologies de rupture, personne n'a vingt ans d'expérience sur ce qui arrive. Nous l'avions déjà vécu avec l'arrivée d'Internet.

Ce constat pourrait inquiéter. Je le trouve libérateur. Quand personne ne détient toutes les réponses, la question compte davantage que le diplôme. La curiosité devient une compétence, et la capacité à apprendre vaut plus qu'un savoir figé.

Le diplôme, un filtre plus qu'une boussole

Je parle en connaissance de cause : je suis en grande partie autodidacte. Je n'ai fait ni grande école d'ingénieurs ni doctorat. Mon bagage, c'est un bac arts plastiques, une licence d'art et une année aux Gobelins. Rien qui prépare aux qubits et au quantique. J'ai d'abord été blogueuse, puis journaliste pendant de longues années, à décrypter les innovations pour le grand public, comme Futura le fait depuis vingt-cinq ans. J'ai pris par la suite un poste pour accompagner des startups chez OVHCloud et cofondé France Quantum. Aujourd'hui, je travaille au cœur de ces technologies. Vulgariser m'a permis de monter en compétences et d'avoir une vision différente.

Je ne prétends pas que le diplôme ne sert à rien : dans les pays de l'OCDE, il reste l'un des meilleurs prédicteurs de revenu. Mais la France pousse cette logique très loin. Plus de la moitié de nos 25-34 ans sont diplômés du supérieur, dix points de plus que la moyenne européenne.

À force d'être devenu un passage obligé, le diplôme ne sert plus seulement à certifier des compétences : il sert à trier. Ailleurs, on promet de changer. Pourtant, une étude de Harvard a montré qu'aux États-Unis, même après avoir supprimé l'exigence de diplôme, certaines grandes entreprises recrutaient moins d'un non-diplômé sur 700. Changer une ligne dans une annonce ne suffit pas. Il faut changer le regard pour ne pas passer à côté de talents différents.

Dans les technologies de rupture, la curiosité est une compétence. La capacité à apprendre vaut plus qu'un savoir figé.

Elles arrivent, puis elles disparaissent

Être une femme dans la tech, c'est souvent se heurter à un plancher de verre avant même d'atteindre le plafond. Ne pas avoir de diplôme scientifique ou technique, c'est vivre longtemps avec le syndrome de l'imposteur. Être mère, c'est tout concilier en permanence. Ce chemin n'est pas facile, mais il est possible. Il pose pourtant une question : pourquoi les choses bloquent-elles encore, voire régressent-elles ?

En 2025, les femmes ne représentaient que 19,5 % des spécialistes du numérique dans l'Union européenne, trois points seulement de plus qu'il y a dix ans.

Les femmes sont les plus grandes victimes du syndrome de l’imposteur

Une méta-analyse a comparé le sentiment d'imposture chez les hommes et les femmes pour vérifier s'il était effectivement ressenti plus intensément chez celles-ci. Caractérisé par un manque de confiance en soi malgré des preuves objectives de réussite, ce sentiment est le fruit de stéréotypes de genre, générant anxiété et insatisfaction, alimentant la peur de l'échec. Heureusement, il est possible de surmonter cette détresse psychologique.... Lire la suite

Dans la recherche, elles restent autour d'un tiers des effectifs mondiaux. Le quantique en offre l'illustration la plus frappante. Selon l'Unesco, les femmes représentent environ 42 % des jeunes chercheurs qui participent aux événements du domaine, 16 % au niveau senior et 12 % aux postes de direction. Elles arrivent, puis elles disparaissent en montant. Le talent est là. C'est le chemin qui les perd.

Ce n'est pas qu'une question d'équité. Ceux qui construisent une technologie décident, souvent sans le vouloir, de ce qu'elle deviendra : quels problèmes elle résout, quelles données elle privilégie, quels usages elle oublie. Si une poignée de profils façonne l'IA et le quantique, ces technologies ne profiteront qu'à ces mêmes profils.

Rallumer la curiosité dès l'école

Le problème commence bien avant l'entreprise. Les résultats de PISA 2025, publiés début septembre, sont aussi un signal d'alarme. À quinze ans, nos élèves obtiennent 458 points en mathématiques, le plus bas score jamais mesuré pour la France, contre 495 en 2012. La part de très bons élèves est tombée à 5 %, contre 15 % il y a vingt ans. Et les filles décrochent plus vite que les garçons. Dès le CM1, l'enquête TIMSS place la France parmi les derniers pays européens en mathématiques.

On peut débattre longtemps des programmes et des réformes. Mais certains chiffres m'ont frappée : de moins en moins de parents demandent à leurs enfants ce qu'ils ont fait à l'école, et seul un élève sur deux estime que son professeur s'intéresse à son apprentissage. Quelque chose s'est éteint : l'envie de comprendre, le plaisir de faire découvrir.

Maths à l’école : 4 mois suffisent pour que les garçons prennent l’avantage sur les filles !

Alors qu’aucune différence de niveau en mathématique n’est observée avant l’entrée en CP, elle met seulement quatre mois à émerger puis double lors de l’entrée en CE1, selon une vaste étude française portant sur les données de trois millions d’enfants.... Lire la suite

Or la curiosité ne se décrète pas, elle se cultive. Elle naît d'une question qu'on ose poser, d'une expérience qu'on fait de ses mains, d'un adulte qui s'émerveille avec nous. J'ai découvert l'infiniment petit dans une bande dessinée bien avant de savoir ce qu'était un qubit. Pour l'IA et le quantique, la science-fiction est une formidable porte d'entrée pour rallumer cette flamme. 

Ce sont en outre des sujets fascinants, un peu mystérieux. Alain Aspect, prix Nobel de physique, me l'a confié lui-même : il sait intriquer des particules, mais personne, pas même lui, ne peut expliquer pourquoi. Montrer aux enfants que la science est une aventure et pas une épreuve, que se tromper fait partie du chemin, qu'on a le droit de ne pas savoir : c'est peut-être la réforme la plus urgente, et la moins chère.

Le droit d'être débutant

Que faire, concrètement ? Commencer petit, et commencer maintenant. Choisir un sujet d'IA ou de quantique qui intrigue, et lui consacrer trente minutes chaque semaine. Demander chaque soir à son enfant ce qu'il a appris, et l'écouter vraiment.

À chacun revient une responsabilité. Il faut évaluer les compétences plutôt que les étiquettes, montrer des modèles variés, et accompagner les filles puis les femmes à chaque étape où elles décrochent.

Il faut aussi rassurer les parents : s'ils ne comprennent pas tout, cela ne veut pas dire que leur enfant ne pourra pas comprendre. Depuis vingt-cinq ans, Futura prouve qu'on peut rendre la science passionnante sans la rendre élitiste. C'est exactement l'état d'esprit dont l'école, l'IA et le quantique ont besoin.

Dans vingt-cinq ans, celles et ceux qui auront façonné ces technologies ne seront pas forcément les plus diplômés. Ce seront les curieux, celles et ceux qui auront osé commencer. Nous sommes tous débutants, et c'est une chance.

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