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L’affaire Thélyson Orélien aurait pu ouvrir l’une des discussions littéraires les plus importantes des prochaines années. Jusqu’où peut-on utiliser l’intelligence artificielle dans l’écriture? Comment distinguer assistance, réécriture et génération? Que vaut encore la signature d’un auteur à l’époque des grands modèles de langage? Et surtout, que faire lorsqu’à ces soupçons technologiques viennent s’ajouter des cas beaucoup plus classiques de plagiat?
Fabrice Vil a choisi un autre angle.
Dans un texte publié vendredi sur Substack, intitulé Thélyson Orélien a plagié. C’est le temps de l’aimer, l’ancien collaborateur de La Presse et ami personnel d’Orélien reconnaît lui-même que «les incidents de plagiat révélés mercredi […] minent la crédibilité professionnelle de l’auteur». Il ajoute néanmoins : «Cependant, sans excuser le plagiat, je refuse de réduire Thélyson à ses fautes.»
Jusque-là, rien de particulièrement choquant ; il est normal d’être plus empathique de la situation d’une personne qu’on connaît personnellement. Mais Vil ne s’arrête pas là. Il introduit rapidement la race au cœur de l’affaire : «Aujourd’hui, autre homme noir, autre polémique.» Il explique ensuite que son expérience du «caractère systémique du racisme» l’empêche de «faire abstraction des questions ethniques et raciales», et que celles-ci nourrissent son empathie envers Orélien.
Il faut le dire franchement : c’est ce genre de solidarité raciale mal placée qui alimente le racisme, pas les critiques justifiées du plagiat, de la malhonnêteté intellectuelle et des politiques anti-méritocratiques qui font se multiplier ce genre de cas.
Le plagiat n’a pas de couleur
Les révélations apparues cette semaine ne concernent pas uniquement un logiciel affirmant reconnaître de l’intelligence artificielle dans C’était ça ou mourir. Cette première accusation demeure effectivement contestée : différents outils ont donné des résultats contradictoires et la fiabilité des détecteurs d’IA est elle-même un véritable sujet de discussion.
Mais le dossier a changé de nature lorsqu’ont refait surface des textes beaucoup plus anciens d’Orélien. La Presse a constaté qu’une chronique publiée en 2013 sous son nom était, dans sa quasi-totalité, une traduction légèrement remaniée d’un article publié quelques jours auparavant dans le Philippine Star. D’autres textes publiés à Radio-Canada et sur Mediapart présentent également d’importantes ressemblances avec des œuvres ou publications antérieures.
Il ne s’agit donc plus simplement de savoir si un détecteur informatique peut reconnaître Claude ou ChatGPT derrière une prose littéraire. Il existe désormais un problème documenté d’intégrité intellectuelle. Et sur ce terrain, la couleur de peau de l’auteur ne devrait strictement rien changer.
Orélien peut être sympathique. Il peut être doux, poli et apprécié de ses proches, comme le raconte Vil. Il peut avoir une histoire personnelle touchante. Rien de cela ne constitue une défense contre le plagiat, pas plus que le caractère désagréable d’un écrivain ne constituerait une preuve de culpabilité.
La responsabilité appartient d’abord à celui qui signe le texte.
Quand la critique devient soudainement «raciale»
Vil va plus loin lorsqu’il s’interroge sur Samuel Fitoussi, désormais identifié comme l’homme derrière le compte Balance ton Claude. Fitoussi a publié Woke Fiction, un essai critique des politiques identitaires dans la culture. Vil reconnaît que celui-ci nie toute motivation idéologique dans sa dénonciation, mais estime que ses idées publiques peuvent difficilement être considérées comme étrangères à l’affaire.
Pourtant, le fait que celui qui découvre une irrégularité ait des opinions politiques, culturelles ou idéologiques ne change rien à l’irrégularité elle-même.
Les accusations initiales sur l’IA méritaient d’être vérifiées plutôt qu’acceptées aveuglément. Elles l’ont été, elles ont suscité le débat et leur fiabilité demeure discutable. Mais les recherches qui ont suivi ont également fait apparaître des cas anciens de plagiat qui, eux, peuvent être comparés directement aux textes originaux.
L’Académie Goncourt a finalement retiré C’était ça ou mourir de sa sélection vendredi, invoquant à la fois les plagiats révélés et plusieurs analyses concluant à une utilisation très importante de l’intelligence artificielle — cette dernière question demeurant contestée par Orélien et son éditeur.
Pourquoi faudrait-il alors déplacer la discussion vers l’origine ethnique de celui qui est critiqué?
Vil demande pourquoi «cette histoire-là, concernant cet homme-là» est devenue aussi rapidement un événement médiatique international et avance que le fait qu’Orélien soit «un romancier haïtien, noir, ayant écrit sur la condition migrante» lui paraît non négligeable.
Une autre explication existe pourtant, beaucoup plus immédiate : Orélien venait de connaître une ascension littéraire fulgurante. Son roman s’était vendu à environ 35 000 exemplaires, avait remporté le Prix du roman Fnac, ses droits avaient été vendus dans plus de vingt pays et il figurait dans la course au Goncourt.
Lorsqu’un auteur connaît une telle consécration et que l’authenticité de son travail est soudainement remise en question, il n’est pas mystérieux que les médias s’y intéressent.
Le précédent Jason Arday
Vil évoque également Jason Arday, professeur britannique mort en août quelques jours après avoir démissionné de Cambridge au milieu d’une controverse concernant notamment des accusations de plagiat et ses qualifications.
Sa mort est tragique. Les circonstances qui l’entourent ont d’ailleurs conduit Cambridge à annoncer un examen indépendant de son accompagnement pendant la crise ainsi qu’un autre volet portant sur son recrutement et le traitement institutionnel de l’affaire.
Mais le cas Arday soulève aussi une autre question que Vil laisse largement de côté : comment un universitaire au parcours par la suite si contesté avait-il pu atteindre une position aussi prestigieuse sans que ces problèmes soient détectés plus tôt?
Cambridge a elle-même annoncé vouloir examiner les circonstances de son recrutement en 2022 et a reconnu que l’affaire soulevait des préoccupations concernant ses procédures. La vice-chancelière Deborah Prentice a écrit que la «fairness», la méritocratie et la liberté de soulever des préoccupations étaient essentielles à l’institution et que le dossier démontrait la nécessité d’améliorations.
Protéger quelqu’un de toute vérification sérieuse n’est donc pas nécessairement lui rendre service. Une institution qui laisse progresser un individu malgré des lacunes qu’elle aurait dû détecter peut simplement repousser le moment où celles-ci éclateront — avec des conséquences beaucoup plus graves.
Le double standard n’est pas une réconciliation
C’est là tout le danger de cette racialisation permanente.
Traiter Orélien exactement comme on traiterait n’importe quel autre écrivain accusé d’avoir copié le travail d’autrui n’est pas du racisme. Demander des explications n’est pas du racisme. Comparer ses textes aux sources originales n’est pas du racisme. Lui retirer un prix ou une nomination si les règles ont été violées n’est pas davantage une attaque contre les Haïtiens ou les Noirs.
Inversement, décider que sa race doit modifier notre degré d’indulgence serait précisément introduire un critère racial là où il ne devrait pas exister.
Vil écrit explicitement que l’identité ethnique et raciale d’Orélien «nourrit forcément» son empathie envers lui. Il en a parfaitement le droit sur le plan personnel. Mais appliqué aux institutions culturelles, aux médias ou aux jurys, ce principe devient beaucoup plus difficile à défendre : les mêmes règles doivent s’appliquer aux mêmes comportements.
Sinon, l’antiracisme finit paradoxalement par réintroduire une logique de traitement différencié selon la race.
Et ce genre de paternalisme risque précisément d’alimenter le ressentiment que l’on prétend combattre. Si le public acquiert l’impression que certaines fautes deviennent excusables, relativisables ou moins importantes selon l’identité de celui qui les commet, la confiance envers les institutions culturelles ne peut qu’en souffrir.
Personne n’a besoin de «réduire Thélyson à ses fautes». Mais reconnaître l’humanité d’un homme n’oblige pas à minimiser ses actes.
Il peut être un père, un ami attentionné, un homme charmant autour d’une table et quelqu’un dont les textes ont néanmoins comporté du plagiat. Ces réalités ne s’annulent pas.
L’empathie a sa place lorsqu’un être humain traverse une crise. Elle ne devrait simplement jamais devenir un substitut à la responsabilité. Et surtout, elle ne devrait pas changer de poids selon la couleur de peau de celui qui a été pris.


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