Avant de mettre fin à ses jours en 2022, le Lorrain Stéphane Eimer, ex-PDG des laboratoires Biogroup, a légué la moitié de sa fortune estimée à 600 millions d’euros à la Société protectrice des animaux (SPA). Quatre ans plus tard, la SPA attend toujours de recevoir ce legs historique, qui « sauverait l’association », confient ses dirigeants au groupe EBRA, auquel appartient notre journal. La veuve du dirigeant a contesté la validité de ce testament en justice. Le tribunal judiciaire de Strasbourg devrait statuer en juillet 2027.

Alexandra Simard (avec Ach.H.) - Aujourd'hui à 17:55 | mis à jour aujourd'hui à 17:57 - Temps de lecture :

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Jamais la SPA n’a été bénéficiaire d’un legs d’un tel montant. Depuis quatre ans, la Société protectrice des animaux (SPA) est dans l’attente d’un legs historique de Stéphane Eimer, l’ex-PDG des laboratoires Biogroup, d’une valeur estimée à plusieurs centaines de millions d’euros. Avant de mettre fin à ses jours en juin 2022, le Lorrain, dont la fortune était estimée à 600 millions d’euros, en a légué la moitié à la Société protectrice des animaux. Mais ce legs est aujourd’hui au cœur d’un bras de fer judiciaire. Sa veuve Isabelle Eimer, qui a repris les rênes de Biogroup à la mort de son mari, a contesté la validité du testament devant le tribunal judiciaire de Strasbourg, qui devrait statuer le 5 juillet 2027 lors d’une audience à huis clos.

« Cet argent nous sauverait, sachant que la SPA ne touche aucune subvention publique », indique au groupe EBRA, auquel appartient notre journal, Guillaume Sanchez, directeur général de la SPA. « Comme pour l’ensemble des legs que nous recevons, notre souci est de respecter la volonté du testateur », précise le dirigeant. « Il n’y a pas de petit ou de grand testateur. Nous avons la même attitude à l’égard de tous, nous attachant à respecter la volonté de chacun de nos testateurs », ajoute le directeur, qui rappelle que la SPA est bénéficiaire de « 400 legs par an ».

Dans le cas de Stéphane Eimer, l’enjeu est colossal. Si le testament était appliqué, la SPA deviendrait actionnaire - non majoritaire - des laboratoires Biogroup. Fondé à Mulhouse en 1998, le leader de la biologie médicale en France, qui accueille chaque jour 100 000 patients pour faire une prise de sang, compte quelque 11 000 collaborateurs, répartis dans plus de 1 500 laboratoires en France, Belgique, Grande-Bretagne, Espagne, Portugal, Suisse et au Luxembourg. 

Biogroup est le leader de la biologie médicale en France. Photo EBRA/DNA/Franck Kobi

Biogroup est le leader de la biologie médicale en France. Photo EBRA/DNA/Franck Kobi

Isabelle Eimer venait de porter plainte pour violences conjugales

Aucun accord amiable n’a pu être trouvé entre la SPA et les héritiers de Stéphane Eimer, qui ont décidé de porter l’affaire en justice. « On reste sereins dans ce dossier. On comprend parfaitement la peine de la famille », ajoute Guillaume Sanchez.

Car derrière cette affaire de succession se cache un véritable drame. Le 22 juin 2022, le corps de Stéphane Eimer a été retrouvé au pied du palace Royal Monceau, dans le 8e arrondissement de Paris, après qu’il s’est jeté du cinquième étage. Selon des informations du groupe EBRA, Stéphane Eimer était en conflit avec son épouse. Le mois où son mari s’est suicidé, Isabelle Eimer a déposé plainte contre lui pour violences physiques. L’action publique s’est éteinte au décès de l’entrepreneur, qui avait des antécédents judiciaires.

Stéphane Eimer avait déjà été condamné pour violences conjugales en 2012. Dans la chambre d’hôtel de Stéphane Eimer ont été découverts par les forces de l’ordre « deux testaments identiques rédigés à la main et signés, datés du 19 juin 2022 ». Dans ces documents rédigés quelques jours avant sa mort, l’entrepreneur de 52 ans, natif de Verdun (Meuse), indique léguer la moitié de sa fortune à la SPA et l’autre à son fils, aujourd’hui âgé de 16 ans. Le docteur en pharmacie précise dans ses testaments « être en pleine possession de ses esprits ».

Stéphane Eimer. Photo d'archives EBRA/L'Alsace

Stéphane Eimer. Photo d'archives EBRA/L'Alsace

Aujourd’hui, Isabelle Eimer affirme, elle, l’inverse. Ce que conteste la SPA à travers la voix de son avocate : « Ce n’est pas parce que quelqu’un se suicide, se trouve dans un état de colère, de désespoir, ou au cœur d’un conflit conjugal très grave, que cela constitue en soi une insanité d’esprit », développe Me Isabelle Wekstein-Steg, qui représente les intérêts de l’association. « C’est à sa veuve d‘établir la preuve que Stéphane Eimer n’était pas sain d’esprit au moment précis où les testaments ont été rédigés. Jusqu’à ce que le contraire soit établi, ces testaments sont valables car toute personne est présumée saine d’esprit », ajoute l’avocate parisienne. 

« Autopsie psychique »

Des experts psychiatres ont été engagés par les deux parties pour trancher la question : « On est dans le cadre de ce qu’on appelle une autopsie psychique, c’est-à-dire qu’on demande à des experts d’analyser dans quel état mental se trouvait le défunt au moment où il a rédigé son testament, quelques jours avant sa mort », explique Me Wekstein-Steg. Pour cela, ils se basent sur le dossier médical, quand il y en a un, des témoignages et le passé du défunt. 

« Nos deux experts psychiatres concluent, d’après les éléments qu’ils ont pu consulter, que M. Eimer était parfaitement lucide. Rien à notre sens ne permet de justifier une pathologie mentale sévère de son vivant », argumente Me Isabelle Wekstein-Steg. Elle ajoute : « M. Eimer avait déjà écarté son épouse, bien avant ces testaments, dans le cadre de dispositions antérieures. Le fait qu’il fasse un legs à la SPA est cohérent avec le fait qu’il avait un attachement à la cause animale. »

« Beaucoup de projets pourraient être accélérés »

Pour la SPA, l’enjeu est de taille, même si la valeur exacte de la fortune dont elle pourrait bénéficier n’est pas précisément connue. « On ne connaît pas la valeur des actions de Biogroup, l’entreprise n’étant pas cotée en Bourse. La valeur du legs dépendra de la conjoncture économique de Biogroup et de son endettement », nuance Guillaume Sanchez.

Guillaume Sanchez, directeur général de la SPA. Photo DR

Guillaume Sanchez, directeur général de la SPA. Photo DR

Mais la SPA a déjà des projets : « Avec un legs important, nous pourrions payer notre plan d’investissement immobilier, évalué à 265 millions d’euros et toujours pas financé, qui prévoit notamment la reconstruction de nouveaux refuges », illustre Jean-Marie Foinont, trésorier de la SPA, qui précise « ne pas avoir provisionné ce legs pour le moment ».

« Cette somme servirait à l’ensemble de la protection animale en France. Nous pourrions continuer à sauver des refuges en difficulté en les reprenant comme nous l’avons fait à Vannes ou à Nantes. Actuellement, nous redistribuons 1 % de nos ressources à d’autres associations de protection animale [soit 1,2 million d’euros, NDLR]. Cela nous permettrait d’augmenter notre pourcentage de solidarité. En plus, nous pourrions créer de nouveaux partenariats et services pour le reste de la protection animale », développe le trésorier de la SPA. « On a beaucoup de projets qui pourraient être accélérés grâce à la participation de ce legs. On voudrait par exemple créer un centre de formation pour notre personnel et nos bénévoles », abonde-t-il.

C’est désormais à la justice de trancher. Et le combat judiciaire s’annonce long. Car la décision que devrait rendre le tribunal judiciaire de Strasbourg pourra toujours faire l’objet d’un appel.

Des investisseurs cherchent à vendre

Les actionnaires de Biogroup, détenu à 42 % par la famille Eimer, sont aussi dans l’attente. Depuis plusieurs mois, plusieurs investisseurs étudient la possibilité de vendre leur participation, comme l’ont révélé Les Échos en septembre 2025, car les marges ont baissé depuis les années Covid et les acquisitions de nouveaux laboratoires ont créé une dette importante. Avec un chiffre d’affaires de près de deux milliards d'euros, Biogroup aurait des chances de se voir valoriser environ cinq milliards d’euros, selon le quotidien économique. Mais ce processus se voit ralenti par la bataille judiciaire autour de l’héritage de Stéphane Eimer. Dans le classement 2026 du magazine Challenges, la biologiste Isabelle Eimer est passée de la 233e place à la 69e, avec une fortune de 1,9 milliard d’euros.

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« C’est à celui qui conteste le testament de rapporter une preuve complexe »

Que dit la loi en matière de testament ? Me Alexandre Dazin, avocat spécialisé en droit des successions au barreau de Paris, nous apporte son éclairage.

Quelles sont les conditions à respecter pour qu’un testament soit considéré comme viable par la justice ?

« Il existe plusieurs sortes de testaments. Dans l’inconscient collectif, on pense surtout au testament olographe (c’est 80 % des testaments). C’est le testament qu’on peut faire chez soi. La loi prévoit trois conditions : pour être valable, il doit être écrit à la main, daté, signé. S’il y a ces trois conditions, c’est un testament. Il faut aussi avoir toutes ses facultés intellectuelles, "être sain d’esprit", comme l’indique l’article 901 du Code civil. Il n’y a pas besoin de lister l’ensemble de ses biens. "Je laisse tout à X" est analysé comme un legs universel, soit comme la volonté de transmettre tous ses biens à une ou plusieurs personne, une fondation ou une association. Il existe aussi le testament authentique : ce document est rédigé par un notaire en présence de deux témoins ou d’un second notaire. Enfin, le testament international est le testament rédigé par le testateur, authentifié par un notaire et deux témoins ou deux notaires. »

Un testament écrit sous le coup de la colère est-il viable ?

« C’est à celui qui conteste le testament de rapporter une preuve complexe. Pour démontrer la nullité de testament sur une condition de fond, il est nécessaire de faire désigner un neurologue, un psychiatre, un gériatre, qui va sur la base du dossier médical, sur la base de l’audition des soignants ou de tout sachant, essayer de reconstruire la psychologie de la personne et savoir si c’était quelqu’un qui prenait des antidépresseurs, qui avait une maladie, qui se sentait diminué ou pas. C’est aux experts de déterminer si la personne était en possession de toutes ses facultés. Quand ces derniers ne parviennent pas à trancher, le testament demeure valable par définition. »

Chaque année près de 500 000 nouveaux testaments sont enregistrés sur le fichier central des dispositions de dernières volontés (FCDDV). En quoi consiste cette plateforme ?

« Ce fichier enregistre les testaments réalisés ou déposés chez le notaire. Ce fichier ne peut être interrogé qu’au décès de la personne. Pour le consulter, il suffit de payer une quinzaine d’euros et d’envoyer l’acte de décès. C’est un fichier public. »

« Beaucoup de gens contestent »

Peut-on déshériter ses enfants en France ?

« Contrairement à ce que l’on peut croire, il est tout à fait possible de déshériter ses enfants en France. Si le défunt laisse un testament qui attribue tous ses biens à l’un des héritiers ou à un tiers, les héritiers réservataires n’ont droit à rien (ce qui pose d’ailleurs souvent des problèmes pour les souvenirs de famille comme les photographies par exemple), si ce n’est une indemnité en valeur qui correspond à leur réserve héréditaire. L’article 913 du Code civil définit le montant de la réserve des enfants : si un enfant, réserve de 50 % ; deux enfants 66,66 % ; trois enfants et plus 75 %. Le solde des biens est appelé quotité disponible, c’est-à-dire ce que l’on peut donner à qui l’on veut ; mais il faut retenir qu’il est toujours possible de tout donner à quelqu’un, les choses se résolvent ensuite avec des calculs et une indemnité qui est versée aux réservataires.

C’est aux enfants de faire respecter leur réserve héréditaire. Avant, le délai de prescription pour faire valoir ses droits était de trente ans à compter du décès de la personne. Aujourd’hui, il est passé à cinq ans. Si l’enfant ne se signale pas, il perd ses droits. Un enfant mineur dispose de cinq ans à compter de sa majorité pour demander sa part. »

Y a-t-il beaucoup de contestations de testaments en France ?

« Oui beaucoup de gens contestent. Sur la centaine de dossiers que j’ouvre chaque année, 20 % concerne des contestations testamentaires. Et ce chiffre augmente parce qu’il y a de plus en plus d’escrocs, des personnes malintentionnées qui vont faire signer des testaments à des personnes vulnérables. Les héritiers doivent alors prouver que le testament n’a pas été écrit de la main du testateur ou alors que la personne n’était pas en capacité de former son testament. »

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