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Le 25 août 1944, Josette Letellier assistait à l'entrée des alliés dans les rues de Louviers (Eure). Elle livre son récit de l'exode à l'occupation et jusqu'à la Libération.
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Par Yann Lachendrowiecz Publié le 25 août 2026 à 5h54
Elle n’avait que douze ans mais elle s’en souvient « comme si c’était hier ». Âgée aujourd’hui de 94 ans, Josette Letellier fait partie des habitantes de Louviers (Eure) qui ont vécu la Libération de la ville par les alliés le 25 août 1944, il y a 82 ans jour pour jour. Quatre années étaient passés depuis son départ forcé et le douloureux épisode de l’exode, consécutif à l’invasion allemande et l’annonce des bombardements qui l’ont contrainte elle et sa mère à tout quitter et à prendre la route. « Les sirènes ont sonné. Il a fallu qu’on s’en aille. Je suis partie avec ma mère et mon vélo », se remémore Josette.
À la gare de Louviers, c’était le bazar le plus complet. Les gens étaient là avec des poussettes, des valises, des sacs à dos… Tout le monde voulait partir.
Accompagnées d’un « monsieur qui avait une voiture à bras pour porter les valises », elles entreprennent un périlleux voyage sur les routes normandes. Leur objectif : rejoindre Le Mans, une ville située à près de 200 km.
L’exode de tous les dangers
Sous la menace des avions de la Luftwaffe, elles prennent dans un premier temps la direction du Neubourg et font escale près d’une petite ferme susceptible de leur apporter de l’aide.
Nous avons voulu leur demander du lait. Quand nous nous sommes approchées de la ferme, les avions allemands sont arrivés. Je m’en souviendrai toute ma vie. Par chance, les bombes sont tombées dans le fumier. On a eu une chance bleue que ça n’explose pas.
Chaque nuit est un nouveau défi. « On dormait où on pouvait… Dans des granges, sur du foin… »
Un soir, le petit groupe s’arrête dans une exploitation agricole où ils font une rencontre inattendue avec des militaires français en pleine débandade :
Nous sommes arrivés dans une nouvelle ferme. Je me souviens qu’il y avait un pressoir. Les soldats ont demandé si on avait à manger et ils nous ont donné des sardines. Ils nous ont dit : Allez vous coucher dans le pressoir. Le lendemain matin, ils étaient partis. Ils étaient en bleu horizon. Avec le recul, j’ai compris qu’il s’agissait sûrement de déserteurs.
La route se poursuit. Longue, fatigante, angoissante… « On avait très peur. Quand il y avait des avions qui arrivaient, on courait. En cas de danger, on quittait la route et on se réfugiait dans les bois »; insiste-t-elle.
« Kaput, tout brûlé, plus rien ! »
Après plusieurs jours de marche, la petite famille atteint la ville d’Alençon. Toujours avec l’intention de rallier Le Mans. Mais l’espoir va tourner court. « Quand nous sommes arrivés, un soldat allemand nous a dit : Pas question. Vous faire demi-tour ! », leur rétorque l’officier.
« Je me souviens qu’il m’a proposé un morceau de chocolat que ma mère m’a interdit de manger. Finalement, c’est lui qui l’a mangé devant nous, comme pour nous montrer qu’il était bon ».
La négociation se poursuit tant bien que mal. Quand le soldat apprend que Josette et sa mère viennent de Louviers, il leur livre une information qui leur glace le sang. « Je le vois encore qui nous dit : Kaput, tout brûlé, plus rien ! »
Car entre-temps, Louviers a subi quatre jours d’intenses bombardements entre le 9 et le 12 juin 1940. Josette et sa mère n’ont pas d’autre choix que de rebrousser chemin et de reprendre la direction de la cité drapière.
Sur la route, le danger est toujours omniprésent. « Nous approchions de Louviers, et on a à nouveau aperçu des avions se diriger vers nous. C’était des Messerschmitt. Ils étaient très près. On pouvait voir les Allemands dans la carlingue. Nous, on s’est cachées sous le petit pont. Finalement ils sont repartis, mais je suis sûre que s’ils avaient voulu, ils nous auraient tiré dessus ! »
L’interminable marche s’achève enfin. « Je ne sais pas combien de temps le voyage a duré. J’étais petite et à mon âge, on ne marchait pas 50 km par jour ! », fait-elle remarquer. À leur arrivée à Louviers, elle et sa mère constatent effarées que la moitié de la ville n’est plus qu’un champ de ruines.
On avançait dans les rues qui fumaient encore. Je me souviens d’un grand magasin place de la Halle. Il était entièrement détruit.

Quatre ans d’occupation
Josette et sa mère se réinstallent au domicile familial. Par chance, leur appartement est situé rue au Coq, dans une zone épargnée par les bombardements. L’occupation commence. C’est le début d’une nouvelle vie qui va durer quatre ans. « Nous avions les tickets de rationnement. C’était compliqué. Je me rappelle avoir vu des gens faire la queue pendant 1 h 30 chez le boucher. Au moment où ils allaient être servis, il n’y avait plus rien ».
Les Allemands occupent la ville. La Kommandantur est installée à la mairie. Les années passent et le quotidien reste perturbé par les conditions précaires imposées par l’occupant. « C’était une vie étrange. J’ai attendu un certain temps pour retourner à l’école. Ce n’était pas une période très drôle. Il n’y avait pas grand-chose à manger. L’après-midi, on nous donnait un verre de lait », explique notamment Josette.
Pendant toute la durée de l’Occupation, son père est réquisitionné au sein de l’usine Carel Fouché, à Gaillon, avec le statut de « travailleur libre ».
À Louviers, les habitants tentent, tant bien que mal, de reprendre une vie normale. « Certains commerçants avaient réussi à remonter des baraquements au niveau du Champ de Ville. Il y avait la pharmacie, le docteur, le droguiste, tous ceux qui avaient pu reconstruire un minimum dans ces logements en bois », développe Josette.
À l’approche du Débarquement en Normandie du 6 juin 1944, les bombardements reprennent. « Mon père avait fait une tranchée dans la cour. On pouvait descendre, manger, dormir dedans. Quand on entendait les avions, on courait dans la tranchée », indique Josette.
La Libération se rapproche de jour en jour. « Il n’y avait pas la télévision, mais on arrivait parfois à se tenir au courant de ce qu’il se passait grâce à la radio », glisse Josette.
Dans les jours précédant le 25 août 1944, les Allemands se replient vers la Seine. Une faible résistance ennemie s’organise pour couvrir la fuite. Et quelques affrontements ont malgré tout lieu dans les rues de Louviers.
En face de chez moi, il y avait de grandes maisons qui donnaient rue Achille-Mercier. Les balles de mitrailleuse ont touché les murs. Si on avait été dehors, on aurait été touchés.

Scènes de liesse à Louviers
La Libération tant attendue intervient enfin. Le 25 août 1944, les troupes alliées entrent dans Louviers. Josette, désormais âgée de 12 ans, se souvient de l’arrivée des soldats canadiens en provenance du Neubourg. « Je n’ai pas assisté à des combats. Les soldats sont entrés dans la ville et ils ont remonté la rue de l’Hôtel-de-Ville. Les Allemands ont été faits prisonniers, puis les Canadiens ont continué plus loin vers la Seine ».
Postée à une fenêtre de l’Hôtel des ventes (situé rue Pierre-Mendès-France), Josette assiste aux scènes de liesse qui accompagnent l’entrée triomphante de la 3e Division d’Infanterie canadienne. « Tout le monde applaudissait, tout le monde chantait, tout le monde fêtait la Libération. Les Canadiens nous disaient bonjour et jetaient des bonbons », s’émeut-elle encore aujourd’hui.
Parmi les souvenirs moins réjouissants, la nonagénaire évoque « les cris de douleur des soldats allemands blessés » en provenance de l’école Jules Ferry où était installée l’infirmerie.
Elle garde aussi en mémoire cette scène où des habitantes de Louviers ont été tondues en public « pour avoir collaboré avec l’ennemi » : « Ils ont installé des chaises à la mairie et ils les ont tondues. Malheureusement, je pense que certaines ont été tondues alors qu’elles n’avaient pas collaboré. C’était une vraie humiliation. Je suis rentrée chez moi et j’ai attendu que ça se passe », souffle-t-elle.
Quand je suis seule, j’y repense souvent
Plus de 80 ans plus tard, Josette Letellier reste profondément marquée par ses souvenirs. « J’en parle très peu, mais quand je suis seule, j’y repense souvent », confie celle qui occupe le poste de présidente de la section de Louviers de la FNCPG-CATM-TOE (Fédération Nationale des Combattants Prisonniers de Guerre, Combattants d’Algérie, Tunisie, Maroc, et Théâtres d’Opérations Extérieures).

Devoir de mémoire
Depuis plus de vingt ans, elle est aussi une figure bien connue des Lovériens qui la croisent à chaque cérémonie commémorative en tant que porte-drapeau. Un engagement pour lequel elle a été honorée en 2024 par la mairie.
« Ça m’a beaucoup touchée. C’est important d’entretenir le devoir de mémoire. Malheureusement, c’est quelque chose qui se perd. Pour la nouvelle génération, la guerre, c’est loin… », déplore Josette Letellier dont le témoignage sera mis à l’honneur par la ville ce mardi 25 août à l’occasion du 82e anniversaire de la Libération de Louviers.
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