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Mardi dernier, un homme de 22 ans a été poignardé à mort dans un Walmart de Montréal-Nord. Quelques heures plus tard, le décès de Geovani Ray Robbins était confirmé par les autorités, faisant de cette affaire le neuvième meurtre commis sur le territoire montréalais depuis le début de l’année. Rapidement, les enquêteurs du Service de police de la Ville de Montréal ont procédé à l’arrestation de quatre adolescents de 15 ans. L’un d’eux fait maintenant face à une accusation de meurtre au deuxième degré, tandis que d’autres accusations liées au port d’arme, à la complicité et à l’entrave à la justice ont également été déposées.
Jusque-là, les faits sont relativement simples. Un homme est mort après avoir été poignardé dans un commerce fréquenté quotidiennement par des familles. Plusieurs adolescents ont été arrêtés et les tribunaux devront maintenant établir les circonstances exactes de cette tragédie.
Or, à peine quelques jours après les événements, un phénomène troublant semble déjà émerger dans une partie de la couverture médiatique : le centre de gravité du récit commence à se déplacer de l’homicide lui-même vers le comportement supposé de la victime.
Cette évolution rappelle étrangement un autre dossier que nous avons récemment couvert : celui d’Henry Nowak.
Quand la victime devient le sujet principal
Dans un article publié jeudi, le Journal de Montréal rapporte les propos d’une amie de l’un des accusés. Selon elle, les adolescents seraient de « bons garçons », « discrets », ayant de bonnes notes à l’école et ne fréquentant pas les gangs de rue. La même source affirme également que la victime aurait tenu des propos racistes à leur endroit et que l’altercation aurait dégénéré à partir de ces insultes.
Le problème n’est pas que cette version des faits soit rapportée. Si des allégations existent, elles font évidemment partie du dossier et devront être examinées par les enquêteurs et les tribunaux.
Le problème réside plutôt dans la manière dont ces informations sont présentées et dans la fonction qu’elles semblent remplir dans le récit médiatique. Car dès la lecture de l’article, le lecteur est subtilement invité à regarder les accusés sous un angle favorable. On insiste sur leurs qualités personnelles, leur réussite scolaire, leur caractère discret et leur absence présumée de liens avec le crime organisé. Puis vient l’explication : ils auraient été provoqués, insultés, humiliés.
Le risque est évident. L’attention commence à quitter l’homicide pour se concentrer sur les circonstances qui pourraient rendre celui-ci plus compréhensible.
Le précédent Henry Nowak
Cette dynamique n’est pas sans rappeler l’affaire Henry Nowak au Royaume-Uni.
Dans ce dossier, un jeune homme avait perdu la vie après avoir été poignardé lors d’une altercation impliquant un homme armé d’un kirpan. Très rapidement, le débat public s’était déplacé vers les accusations de racisme et vers le comportement attribué à la victime elle-même. Au lieu de se concentrer sur le fait qu’un individu avait été tué, une partie de la discussion s’était mise à examiner si la victime avait tenu des propos offensants ou provocateurs.
Le résultat fut un brouillage moral particulièrement malsain. Le meurtrier semblait progressivement disparaître de l’équation tandis que la victime se retrouvait, symboliquement du moins, assise dans le box des accusés.
C’est précisément ce qui inquiète dans l’affaire de Montréal-Nord.
Personne ne sait encore exactement ce qui a été dit avant l’altercation. Personne ne sait non plus quelles versions seront retenues par les tribunaux. Pourtant, avant même que le procès n’ait commencé, certains éléments du discours public semblent déjà orientés vers une réhabilitation morale des accusés.
Depuis quand le racisme justifie-t-il un coup de couteau?
Si des insultes racistes ont effectivement été proférées, elles doivent être condamnées. Mais depuis quand des insultes, même ignobles, constituent-elles une circonstance atténuante lorsqu’un être humain est poignardé à mort?
Chaque jour, des milliers de Canadiens sont victimes d’insultes, d’intimidation, de harcèlement ou de discrimination. L’immense majorité d’entre eux ne répondent pas en sortant une arme blanche.
C’est précisément la raison d’être d’un État de droit. Une société civilisée repose sur le principe selon lequel les conflits, même les plus violents, ne peuvent être réglés par la vengeance ou par la violence privée.
Lorsque le débat commence à tourner autour des provocations verbales de la victime plutôt qu’autour de l’utilisation d’un couteau, quelque chose déraille dans notre hiérarchie morale.
Car peu importe les mots qui ont été prononcés, une réalité demeure : quelqu’un est allé assez loin dans l’escalade de la violence pour qu’un homme perde la vie.
Les « bons garçons » et les couteaux
L’autre aspect troublant du reportage est la tentative apparente de normaliser les accusés à travers une série de qualificatifs rassurants. Ils seraient «discrets», ils auraient «de bonnes notes», ils ne fréquenteraient pas les gangs, ils seraient «respectueux».
Or, même si toutes ces affirmations étaient vraies, elles ne changent rien à la gravité des accusations. Depuis quand le fait d’obtenir de bonnes notes à l’école constitue-t-il un argument pertinent dans un dossier de meurtre?
Depuis quand le caractère sympathique d’un individu efface-t-il la responsabilité potentielle associée à ses gestes?
Les médias rapportent souvent, après des crimes particulièrement graves, les témoignages de proches décrivant les accusés comme des personnes gentilles, polies ou serviables. Cela fait partie de la nature humaine. Les proches voient souvent une facette différente de celle révélée lors d’un événement tragique.
Mais lorsque ces témoignages deviennent l’élément central du récit alors qu’un homme vient d’être tué, on finit par produire un effet de distorsion où la sympathie se déplace progressivement vers les accusés.
Le véritable enjeu
La question fondamentale n’est pas de savoir si Geovani Ray Robbins possédait un dossier criminel. Le Journal de Montréal rapporte effectivement que la victime avait des antécédents judiciaires en Alberta et venait tout juste d’être libérée de prison après une peine purgée au Québec.
La question fondamentale n’est pas non plus de savoir si des insultes racistes ont été prononcées.
Le véritable enjeu est beaucoup plus simple : comment se fait-il qu’une altercation verbale dans un Walmart de Montréal-Nord se soit terminée par un homicide?
Comment se fait-il que des adolescents de 15 ans se retrouvent impliqués dans une affaire où l’on parle de couteaux, de meurtre et d’accusations criminelles extrêmement graves?
Et pourquoi certaines portions du discours médiatique semblent-elles davantage préoccupées par la réputation des accusés ou le passé de la victime que par cette violence elle-même?
Les tribunaux feront leur travail et les accusés bénéficient évidemment de la présomption d’innocence. Mais une chose mérite déjà d’être soulignée : lorsqu’un homme est tué, la première question devrait toujours être de savoir pourquoi quelqu’un a sorti un couteau. Pas de savoir si la victime méritait, d’une manière ou d’une autre, ce qui lui est arrivé


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