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Life 22/05/2026 18:20 Actualisé le 22/05/2026 19:38
Depuis MeToo, de nombreux fans ont fait le deuil de leurs artistes préférés en apprenant les accusations qui pesaient sur eux. De quoi revoir notre rapport aux stars et à leur idéalisation ?
« Je me méfie, je suis plus sur mes gardes qu’avant quand je découvre un artiste. » Manon*, la trentaine, a vu plusieurs de ses artistes préférés être accusés de violences sexuelles. Une expérience que vivent actuellement les anciens de la « Bruelmania », tout comme les fans de Lomepal ou Nekfeu avant eux.
« Tout le monde a été déçu par un homme artiste accusé, et a dû en faire, en quelque sorte, le deuil », souligne auprès du HuffPost la maîtresse de conférences en sciences de l’information et de la communication Giuseppina Sapio, qui travaille sur la réception médiatique des violences sexistes et sexuelles.
Une tension difficile à concilier avec l’essence même d’être fan : un amour ou une affection basé sur l’idéalisation. Presque 10 ans après MeToo, est-il encore bien raisonnable d’avoir des idoles ?
Être fan, c’est admirer
Se basant sur ses travaux, le sociologue Gabriel Segré, enseignant-chercheur à Nanterre, explique au HuffPost que « les fans vouent une admiration sans borne à la vedette aimée. Cette admiration prend pour objet non pas seulement l’artiste et ses chansons, mais l’homme, son parcours, ses traits de caractère, ses faits et gestes. Ce sont ces qualités, tant physiques que morales ». Un portrait fantasmé qui laisse peu de place aux accusations de violences, comme le décrit le chercheur qui a particulièrement travaillé sur les communautés de fans d’Elvis Presley et de Johnny Hallyday.
Comme le rappelle Gabriel Segré, « pour des fans dont l’existence souvent s’est construite autour de la passion pour le chanteur, admettre qu’il se conduit comme une crapule est très difficile. Tourner le dos à une passion qui remplit parfois l’existence peut-être très compliqué. Comme il est compliqué d’accepter de s’être trompé, parfois toute une vie, et d’avoir pris pour modèle, pour objet d’amour et de dévotion, une “crapule”. »
Face aux accusations, différentes réactions des fans
Une relation affective très forte, mais qui peut donner lieu à de multiples réactions, rappelle Giuseppina Sapio. « Ce qu’il faut garder en tête, c’est que les communautés de fans sont, par définition, actives, et leurs goûts, leurs valeurs politiques ou identitaires évoluent au fil du temps. À l’instar de la société, ces communautés peuvent être plus ou moins perméables à ces dénonciations, se les approprier ou au contraire, les refuser, les bloquer. » Certaines personnes réagissent en faisant le deuil de l’artiste qu’elles admirent, quand d’autres cultivent le déni et la « politique du doute », qui consiste à accabler les victimes plutôt que l’accusé.
Entre les deux, des trajectoires intermédiaires existent et se multiplient depuis MeToo. « Certains fans développent des moyens de “rester en contact” avec la personne sans pour autant contribuer à sa réussite. Par exemple, l’écouter sans passer par les plateformes qui permettraient de comptabiliser ses écoutes, ou sans se rendre à ses concerts. » Une position qui souligne un point intéressant, d’après Giuseppina Sapio : « ainsi, on considère que le point commun entre ces affaires, à part que ce sont majoritairement des hommes [accusés d’avoir] violenté des femmes, c’est que ces hommes ont utilisé leur pouvoir pour exercer ces violences. L’aura, le statut, le métier de la personne ont contribué à l’exercice de ces violences. » C’est le sentiment de Manon, qui regrette d’avoir « financé, écouté, admiré » ces artistes.
Car la célébrité, directement liée à cette admiration que nous portons collectivement aux artistes connus, est un cadre qui rend non seulement possibles ces violences, mais permet également de les entourer d’une impunité, du moins pendant un certain temps. Elle nourrit l’emprise sur les victimes, leur autocensure, l’omerta… « Il n’y a pas de différence entre l’homme et l’artiste », martèle la chercheuse.
Changer de rapport à nos idoles ?
Pour éviter de soutenir malgré eux des personnes accusées de violences, nombreux sont ceux qui tentent la prévention. « Je me renseigne, je reste attentive à ce qui sort sur les réseaux sociaux », détaille Manon, qui explique par exemple taper le nom des artistes qu’elle découvre et « accusations » sur Google et sur X. Ces réflexes sont nés, affirme Giuseppina Sapio, de la diffusion à large échelle du discours féministe et son imbrication dans la culture numérique depuis MeToo.
« C’est comme si désormais, j’avais toujours dans un coin de ma tête qu’il ne fallait pas trop faire confiance aux hommes connus », soupire Manon, pour qui être fan ne veut plus dire la même chose qu’avant. « J’écoute toujours des artistes dont j’aime la proposition, mais je pars du principe qu’à tout moment, je peux les dégager de mes playlists. C’est sûr que c’est différent de quand j’étais plus jeune et que, quand j’étais fan d’un chanteur, je m’intéressais à sa vie personnelle, je me faisais des films sur lui… Mais je ne crois pas avoir perdu au change. »


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