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À Sept-Îles, le projet d’usine de transformation de terres rares de Métaux Torngat fait jaser. Les promoteurs promettent des retombées économiques et un apport majeur à la souveraineté économique canadienne. Les opposants soulignent plutôt de potentiels dangers pour la santé humaine reliés à la radioactivité et à la qualité de l’air. Dans une ville développée à coups de grands projets et dominée par l’industrie lourde, l’opposition peut-elle être entendue ?
Le visage de Sept-Îles est marqué par l’industrie lourde. En arrivant de l’ouest par la route 138, on remarque une dizaine de bateaux à l’ancre dans la magnifique baie de Sept-Îles, site du plus important port minéralier d’Amérique du Nord.
Sur ses rives trônent l’aluminerie Alouette, la plus grande du continent, et les gigantesques installations de l’Iron Ore, terminus pour des dizaines de wagons qui reviennent chargés de fer extrait de la fosse du Labrador.
Les nombreux pylônes qui croisent la 138 rappellent aussi la présence toute proche de trois centrales hydroélectriques sur la rivière Sainte-Marguerite.
Autant de grands projets et de gros employeurs qui ont fait naître et prospérer la ville située au nord du 50e parallèle, qui compte aujourd’hui 25 000 habitants.
Le projet de Métaux Torngat veut s’inscrire dans cette lignée.
C’est sur les rives du lac Brisson, à un jet de pierre de la frontière du Labrador, que Métaux Torngat s’active à faire naître le mégaprojet de Strange Lake, qui comprend la construction d’un complexe minier et d’une route de 170 kilomètres jusqu’à un port de la côte labradorienne. De là, le concentré de terres rares sera chargé sur des bateaux jusqu’à l’usine de Sept-Îles, où les éléments seront traités et séparés. Facture estimée : 3 milliards de dollars.
« C’est un projet stratégique, parce qu’il permettrait de produire des terres rares essentielles pour répondre à une part très significative de la demande des pays du G7. Il viendrait renforcer le leadership du Canada en énergie propre, en fabrication avancée, puis en souveraineté technologique », soutient Maryse Bélanger, p.-d.g. par intérim de Métaux Torngat, société basée à Montréal.
« Inacceptable »
L’entreprise promet des retombées à hauteur de plusieurs milliards de dollars pour l’économie canadienne et 700 emplois, dont 250 à Sept-Îles.
L’argument ne convainc pas tous les Septiliens.
« Ici, à Sept-Îles, tout projet est tout de suite mis sur un piédestal. Nous, on est pour les projets, mais il ne faut pas juste regarder les côtés positifs. »
Assise dans sa coquette cuisine, Louise Gagnon explique fermement au représentant du Devoir pourquoi elle et une poignée de citoyens ont choisi de s’opposer à la construction de l’usine promise par Métaux Torngat.
Le projet est « totalement inacceptable dans sa forme actuelle », aux dires de Denis Bouchard, qui fait aussi partie de Groupes-citoyens de Sept-Îles, qui talonne Métaux Torngat sur les enjeux environnementaux depuis 2023.
Lors de la mise en service de l’usine, prévue à l’horizon 2030, le collectif craint la libération dans l’air de particules radioactives d’uranium et de thorium, issus des terres rares, et l’émission de polluants atmosphériques sous forme de particules fines, sans parler de la gestion des résidus.
« On parle de polluants qui ont un impact direct sur la santé humaine », déplore Denis Bouchard.
Le regroupement appréhende également les conséquences sur les prix du logement et le coût de la vie.
Il n’est pas le seul.
Dans une lettre envoyée à la ministre québécoise des Ressources naturelles, Kateri Champagne Jourdain, la Coalition Québec meilleure mine demande de tout simplement fermer la porte au projet de Strange Lake.
« Les dangers permanents liés à la radioactivité du projet menacent non seulement la santé environnementale des territoires respectifs, mais aussi la santé humaine et l’équilibre socio-économique des communautés touchées, notamment par un manque criant d’acceptabilité sociale et par la pression qu’induit ce type de projet sur les logements et les services sociaux », écrit le groupe.
Des Innus de la communauté de Matimekush-Lac John, près de Schefferville, s’opposent également au projet. Ils redoutent les répercussions de la mine et de la route sur le troupeau de caribous de la rivière George, dont la population est en chute libre depuis les années 1990.
Pas d’usine de Jell-O
Jusqu’à maintenant, le milieu des affaires et l’administration municipale accueillent favorablement le plan de Métaux Torngat.
« C’est un super projet qui a beaucoup de potentiel », juge le maire de Sept-Îles, Benoît Méthot, qui a été élu pour un premier mandat l’automne dernier après une carrière de haut dirigeant chez Rio Tinto IOC.
Le magistrat y voit un moyen de lutter contre le déclin démographique, l’un de ses chevaux de bataille en campagne électorale.
« Ça nous prend un autre grand projet. Le coût des services augmente, les exigences gouvernementales aussi. Ça devient de plus en plus dur de maintenir le même niveau de service à un prix raisonnable. Il faut aller chercher d’autres payeurs de taxes pour partager la tarte », estime M. Méthot.
La ville a selon lui les installations et l’expertise pour accueillir convenablement ce genre de projet.
« On n’aura jamais d’usine de Jell-O à Sept-Îles. On est une région de ressources et un pays d’industrie lourde », résume le maire de Sept-Îles.
« On veut toujours [se diversifier], mais le tissu économique va se développer autour de ces grosses industries là. Si on n’avait pas d’hydroélectricité et de mines, on serait encore un village de pêcheurs. »
Quant aux enjeux environnementaux, le maire de Sept-Îles affirme avoir confiance que Métaux Torngat fera ses devoirs.
« De façon générale, je crois que les gens sont positifs par rapport au projet, mais ils ont besoin d’être rassurés définitivement au niveau environnemental. Je pense que c’est en train de se faire », dit-il en faisant référence à l’étude d’impact environnemental présentement menée par l’entreprise.
En entrevue, la p.-d.g. Maryse Bélanger affirme que les doses de radioactivité seraient bien en deçà des limites recommandées par Santé Canada.
« On parle de radioactivité naturelle, qu’on retrouve déjà dans les roches et dans le sol. Mais elle n’a aucune commune mesure avec ce qui est associé avec l’exploitation de mines d’uranium ou avec l’exploitation nucléaire », soutient la dirigeante.
Un contexte particulier
Le cas de Sept-Îles reflète la situation de bien des villes industrielles au Québec, croit Geneviève Brisson, directrice du Centre de recherche sur le développement territorial de l’Université du Québec à Rimouski.
« Pour bien des gens qui dépendent des secteurs industriels, la perception du risque a tendance à être atténuée par rapport aux bénéfices économiques qu’ils y voient d’un point de vue personnel ou collectif », explique la professeure titulaire.
Dans les villes de taille moyenne comme Sept-Îles, il est beaucoup plus difficile de faire entendre « une voix critique », selon elle.
« Si les gens posent des questions, ils sont vus comme des empêcheurs de tourner en rond contre le développement économique. »
Une étiquette que ne renierait pas Louise Gagnon, du collectif Groupes-citoyens de Sept-Îles.
« On est très conscients qu’il n’y a personne qui protège notre santé. On n’a pas le choix de prendre le relais et d’informer la population », soutient-elle.
Ce reportage bénéficie du soutien de l’Initiative de journalisme local, financée par le gouvernement du Canada.
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