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«Enfin te voilà (Britney Spears)» : libérez Britney… et les autres femmes

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La figure de Britney Spears imprègne l’œuvre de Marie-Hélène Larose-Truchon depuis ses débuts. La dramaturge étudiait encore à l’École nationale de théâtre lorsqu’elle l’avait intégrée dans un texte, frappée par le geste de cette chanteuse pop qui s’était rasé les cheveux en public, après avoir perdu la garde de ses enfants, afin de « retrouver un peu de contrôle et de se débarrasser de son image de star ». Une scène qui est revenue souvent dans ses pièces. « C’est ce que je projette en elle et que je vois derrière le décor qui m’émeut chez elle. »

Avec Enfin te voilà (Britney Spears), l’autrice du Jardin d’Éden — lauréate du prix Gratien-Gélinas en 2021 — crée une fable où elle réinvente la chanteuse pop à travers différentes identités féminines. Pour Larose-Truchon, la vedette anciennement sous tutelle, qui avait suscité le mouvement Free Britney, incarne un désir de liberté et « la course pour sauver sa peau face à ce qu’on nous demande d’être comme jeunes filles, comme femmes. On nous demande de sourire, d’être parfaites, d’être tout à la fois, mais surtout de ne pas prendre trop de place. Je suis en train de lire l’essai de Martine Delvaux Divas, et j’y vois beaucoup d’échos. On nous demande de ne pas prendre la parole trop fort, ou de la prendre sur ce qu’on juge féminin, doux. On ne peut pas être fâchées, hors de contrôle ». 

C’est justement la colère contre « ce qu’on fait subir aux femmes dans le monde » qui a motivé l’écriture de sa pièce. Une émotion qu’elle avait envie de générer dans le public. « C’est validant, de vivre la colère collectivement. Et je pense qu’elle peut être constructive, parce que ça sert à pointer une injustice. J’avais envie de nous faire du bien, face à cette injustice systémique. »

Dans la pièce créée à l’Espace Go, cette colère est intelligemment « sublimée par l’humour », apprécie Sophie Cadieux, qui a été associée au projet très tôt, lors d’un atelier au Centre des auteurs dramatiques. L’autrice, explique la comédienne, y a en quelque sorte « mythifié » l’icône pop et en a fait une femme qui fuit, à qui on va enlever ses enfants si elle refuse de chanter et de danser.

Loin du biopic, même s’il lance des clins d’œil au parcours de la vraie Spears, le spectacle dessine une série de situations où des femmes trouvent une façon de survivre. Il enchaîne une douzaine de tableaux, où « Britney » se camoufle en prenant les traits de différentes figures : Vierge Marie, soldate, infirmière, même Marilyn Monroe…

Et dans chacun, elle tente d’échapper à l’Homme en noir (Guillaume Tremblay). Cette figure qui la traque à travers le temps symbolise le patriarcat. « Après ça, on peut dire : “Ah ! C’est le père de Britney”, dit Marie-Hélène Larose-Truchon. Mais en même temps, c’est aussi l’industrie musicale, où à un haut niveau, ce sont tous des hommes qui la contrôlent. » Et qui la transforment en marchandise. « Pour moi, c’est complètement lié, le capitalisme sauvage et comment on traite les femmes. C’est toujours : j’en veux plus. La décadence de notre société, l’avidité de toujours vouloir tout, je voulais qu’il représente tout ça. »

Mais à travers ce personnage, la pièce pointe le système, et non pas la gent masculine.

Course haletante

Cette série de fuites et de poursuites, le metteur en scène Sébastien David en a fait un « thriller haletant, avec bons et méchants ». « C’est comme Tom et Jerry, le Road Runner et le coyote », illustre Sophie Cadieux. Un spectacle qui exige une performance attentive et hautement athlétique de la comédienne, appelée à camper une protagoniste qui traverse plusieurs transformations. « Ce qui est intéressant, c’est que Britney se cache dans des personnages féminins qui sont des fonctions, ajoute-t-elle. Un peu comme on fait dans la vie : lorsqu’on est en représentation sociale, dans des rapports de travail ou amoureux, on est parfois différente. Les peaux qu’on porte pour se protéger, je pense que c’est ce qu’on voit. Parfois elle se cache peu, et parfois beaucoup. On est encore en train de tisser l’équilibre de tout ça. » Mais toujours, quelque chose de l’identité du personnage de Britney finit par émerger dans son corps. « Je pense qu’il va y avoir un plaisir à me voir travailler à me cacher, même si c’est impossible. »

Sous le « jeu de la mascarade », avec ses changements successifs de costumes et de perruques, l’interprète joue la même femme « qui cherche à avoir un ancrage ». « Sébastien [David] me dit toujours qu’elle est comme un petit oiseau blessé. Alors elle est tout le temps en hypervigilance. Mais elle a une puissance physique parce que lorsqu’elle performe, c’est comme des moments où elle décide qu’elle a le pouvoir. Alors on est beaucoup en force lorsqu’il y a de la danse. »

Concert pop

Outre Marie-France Lambert, Dominique Quesnel, Lula Brouillette-Lucien et Stéphanie Cardi dans plusieurs rôles, Enfin te voilà (Britney Spears) met aussi en vedette un chœur de danseuses : Meihan Carrier-Brisson, Jade Leblanc, Jane Millette, Michelle Carolina Lucero Moris, Marianne Murphy. Le spectacle épouse les codes et l’esthétique éclatante du concert pop, avec musique, lumière, chorégraphies.

Au-delà de la danse, Sophie Cadieux trouve son plaisir dans la composition du « corps performatif d’une femme, qui n’arrête jamais ». « Et on reconnaît ces mouvements d’une icône pop, mais qui est formatée pour exister en tant que femme, pour être sexy. » Des gestes dans lesquels on peut voir les pressions que subissent les femmes, ces images auxquelles elles doivent correspondre. Selon la comédienne, c’est là où loge la force du spectacle. « C’est sur cette fine ligne que l’on souhaite être : dans le ludisme, le plaisir coupable du concert pop, et en même temps, sous-jacent, toujours être au bord de la catharsis avec un personnage qui est plus près de nous qu’on pense, présenté à travers plein de situations de nos vies. »

Pour Marie-Hélène Larose-Truchon — qui n’a que de bons mots pour la mise en scène de Sébastien David —, le spectacle est susceptible de plaire aux admirateurs de Britney Spears, tant il comporte de références. « Chaque tableau est pensé avec une esthétique Britney ou [en référence] à certains concerts. Ce n’est pas du tout une biographie, mais son univers est vraiment là. »

À leur surprise, un happening périphérique est d’ailleurs né de la présentation de la pièce : un BritneyFest organisé par des fans. Six événements dans différents lieux (spectacle de drag, projection d’un concert, lecture de son autobiographie…) pour se rassembler autour de leur idole.

Il reste qu’une question se pose : même si elle dénonce sa marchandisation, la pièce n’utilise-t-elle pas elle-même l’image de la chanteuse ? La dramaturge en est consciente. « Je pense que moi aussi, je l’instrumentalise. Formellement, je l’utilise pour [soutenir] un propos, je la transforme pour dire quelque chose. »

En nommant cette dépossession de la star, le texte opère une tentative de réappropriation, note toutefois Sophie Cadieux. « C’est ce qu’on fait en prenant des images qu’on pense connaître, et en les décuplant ou en les démantelant. Mais elles finissent par être d’autres constructions. C’est toujours un peu ça, la fiction. On fictionnalise tout le temps notre rapport au monde, surtout à des icônes comme ça. » Un phénomène que l’interprète avait aussi vécu dans La fureur de ce que je pense, la pièce de Marie Brassard sur Nelly Arcan.

Au terme de l’entrevue, la comédienne révèlera à l’autrice, ravie, qu’elle a envoyé un message sur le compte Instagram de la vraie Britney. Histoire de lui expliquer que le spectacle compose « une ode à la liberté et qu’on prend soin d’elle ». « Juste pour qu’elle ne le voie pas comme un geste d’accaparement encore, mais de bienveillance. »

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