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Encore à boutte

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Chaque fois qu’un élu ou une élue accède à un nouveau poste d’envergure, une partie du commentariat nous enjoint de laisser la proverbiale chance au coureur. Christine Fréchette vient de devenir première ministre du Québec et, avec son nouveau cabinet, elle avait une chance d’envoyer des signaux sur les changements qu’elle souhaite incarner à la Coalition avenir Québec (CAQ) et au gouvernement. En reconduisant Chantal Rouleau comme ministre responsable de la Solidarité sociale et de l’Action sociale, elle a déjà envoyé un signal fort.

Le milieu communautaire québécois a lancé à la fin mars deux semaines de grève sociale historique, qui ont culminé en avril avec une grande manifestation devant l’Assemblée nationale. Le message : nous sommes à boutte. Nos conditions de travail nous mènent droit à l’épuisement professionnel chronique. Nous sommes à boutte de ressources. À boutte de bras. Nous avons besoin d’aide, et le gouvernement lance des réformes légales qui affaiblissent l’autonomie de notre mouvement. Il faut relancer le dialogue sur de nouvelles bases, sinon on fonce droit dans le mur. C’est un maillon essentiel du filet social de la province qui est en jeu.

En lançant sa grève de services, le milieu communautaire avait demandé la démission de Chantal Rouleau, jugeant qu’avec elle, les discussions étaient au point mort et les conditions de base aux échanges fructueux n’étaient pas réunies. Nous sommes plusieurs — moi comprise — à nous être demandé si la séquence n’était pas risquée. En même temps, dans le contexte de la course à la chefferie de la CAQ, le message ne pouvait être ignoré. En devenant première ministre, Christine Fréchette avait l’occasion d’indiquer au communautaire qu’elle avait entendu son plaidoyer. Nous n’en sommes pas là.

La question qui s’impose donc : où est le changement ? Est-ce que Fréchette garde la même ministre, mais lui donne de nouvelles directives, illustrant ainsi une nouvelle approche de l’action gouvernementale à travers la même porte-parole ? Plusieurs ont été soulagés de voir que l’approche et le ton frontalement populiste de Bernard Drainville n’ont pas été récompensés aux urnes par les membres de la CAQ. Mais si la personnalité de la nouvelle PM contraste fortement avec celle de son ex-adversaire — et de son prédécesseur —, on cherche encore le changement sur le plan de la substance.

Concrètement : la première ministre sait-elle qu’une proportion scandaleuse des travailleuses du milieu communautaire est elle-même pauvre ? Le recours aux banques alimentaires du Canada a doublé entre 2019 et 2025. On bat des records d’achalandage au Québec. Je sais bien qu’il y a eu quelques ressources supplémentaires débloquées pour ces banques dans le dernier budget provincial, mais encore faudrait-il comprendre pourquoi autant de personnes en dépendent désormais.

L’une des plus grandes causes est la hausse fulgurante des loyers. Des aînés n’arrivent plus à boucler la boucle : les pensions ne suivent pas. Et les travailleurs dont les taux horaires approchent le salaire minimum sont dans le même bateau. Le cauchemar est bien sûr amplifié par la hausse du coût des aliments.

J’insiste sur les loyers parce que, même si c’est d’une évidence élémentaire, on dirait que le message ne percole pas. Christine Fréchette nous a annoncé qu’elle voulait que Québec rembourse la « taxe de bienvenue » des premiers acheteurs. Excellente nouvelle pour les gens qui cherchent à avoir accès à la propriété. Mais ça n’aide pas les plus vulnérables.

La classe politique peine à comprendre, il semble, que les gens qui travaillent à temps plein à un taux de 20 $ l’heure gagnent à peu près 40 000 $ par année. C’est le cas d’une grande quantité de travailleurs du communautaire. À ce salaire — et plus encore si on habite en ville —, on ne peut pas mettre beaucoup d’argent de côté, vu le coût des loyers et de l’épicerie. La règle traditionnelle veut qu’on ne doive pas allouer plus de 30 % de ses revenus au loyer, ce qui voudrait dire environ 1000 $ par mois pour une telle personne. À Montréal ? Avec les appartements disponibles sur le marché ? Avec des enfants, en plus ? Vous êtes cuit.

Il y a des gens qui sont locataires et qui le resteront toute leur vie. Ce n’est pas un problème, ni une maladie, ni un échec social, quoi qu’en dise le rêve américain. Et la plupart des mesures annoncées par nos gouvernements pour aider les gens qui en arrachent avec le coût de la vie ne visent pas les locataires qui seront toujours locataires. Le compte d’épargne libre d’impôt pour l’achat d’une première propriété (CELIAPP) du fédéral aide les gens qui possèdent déjà plus de marge de manœuvre. Tout comme ce nouveau congé touchant la « taxe de bienvenue ».

Il y a cette habitude culturelle fortement ancrée de ne pas considérer les locataires toujours locataires comme un groupe social et, surtout, comme un groupe électoral digne d’importance. Ces gens sont invisibilisés, ou on parle d’eux comme de propriétaires « dans l’attente », ce qui ne permet pas de comprendre leurs besoins.

C’est pourtant dans cet échelon de revenus que l’étau se resserre le plus sur les gens. Si les marchés vont bien, ça ne t’aide pas si tu n’as pas vraiment de REER ou de CELI à faire performer en Bourse. Tout ce que les gouvernements imaginent pour t’aider à mettre ton revenu disponible de côté pour une mise de fonds n’est pas utile si tu n’as pas ce revenu disponible — ou que tu en as de moins en moins parce que les loyers augmentent. Les services publics et communautaires qui devraient t’aider à vivre dignement sont de plus en plus maganés. Des programmes ferment. Des organismes mettent la clé sous la porte. La pause de la taxe d’accise sur l’essence annoncée la semaine dernière par Mark Carney ne t’aide pas non plus. Tu n’as déjà pas de voiture, ou tu roules avec quelque chose de petit. Les « solutions » à la hausse du coût de la vie imaginées par la CAQ visent aussi, pour la plupart, les gens plus aisés que toi. Tu continues, donc, d’être à boutte.

Et la sempiternelle question demeure : Christine Fréchette a l’intention d’y changer quoi ?

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