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En Ukraine, les faubourgs balafrés de Kharkiv apprennent à revivre

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Le cliquetis des dominos résonne sur la table en bois, dans ce parc de la périphérie de Kharkiv, enveloppé dans une douce lumière de fin d’après-midi. Une nouvelle partie reprend. La petite troupe de retraités, tous habitant le voisinage, n’entend pas déroger à ses bonnes habitudes. Les regards absorbés, les bonnets enfoncés jusqu’aux oreilles, ils font montre d’un flegme imperturbable. Tous les jours, ils se rassemblent là, en bordure de cette artère où s’enfilent à perte de vue les barres d’immeubles du quartier de Saltivka, dans le nord-est de l’Ukraine. La sirène aérienne retentit soudain. Nul ne bronche. « Ça fait bien longtemps qu’on n’y porte plus attention. Bombardement ou pas, pluie ou beau temps, on continue de jouer », lance Yura, l’un des hommes attablés. « Si la situation empire, on réfléchira à quoi faire. Mais pour le moment, on reste ici. »

À Saltivka, cité-dortoir à l’extrême nord de Kharkiv, continuer sa partie de dominos, c’est aussi résister. Yura l’admet toutefois, son quartier n’est plus que l’ombre de lui-même. Les rues clairsemées, naguère animées, trahissent l’exode qui l’a traversé. Peuplé de 300 000 habitants avant-guerre, Saltivka s’est transformé en ligne de front, au moment de l’invasion du 24 février 2022. Les forces russes sont alors parvenues à s’avancer jusqu’aux abords de Kharkiv. Le quartier s’en retrouva brutalement pilonné, la plupart des immeubles endommagés ou réduits à l’état de gravats.

Trois années et demie plus tard règne un calme précaire. La vie reprend timidement, beaucoup d’habitants étant revenus y vivre. Les chats se prélassent au milieu des jardins toujours fleuris de cette fin d’automne, quelques vieillards prennent l’air sur des bancs de parc.

Or, même si l’armée de Kiev a repoussé les forces de Moscou aux abords de la région de Kharkiv, à la faveur de la contre-offensive fructueuse de l’été 2022, le danger plane toujours. Tel un avant-poste, ce sont les quartiers au nord, comme Saltivka, qui sont les plus vulnérables, cible persistante de missiles ou de drones Shahed. La frontière russe ne se trouve qu’à une vingtaine de kilomètres.

Face au péril qui guette, Mariia Mikolaevna, 86 ans, affiche néanmoins une certaine indifférence, en dépit de son immeuble à la façade partiellement arrachée. La retraitée à la voix chantante paraît plus préoccupée par son framboisier endommagé « par des gens qui marchent dessus sans y porter attention », ou encore par les prix galopants de ses courses du moment. « Je ne peux pas vivre sans mon potager, ça signifie beaucoup pour moi », lâche cette femme à la chevelure blanche comme neige, qui a vécu toute sa vie dans la région de Kharkiv et qui ne souhaite pas la quitter. Elle s’emporte contre « cette saleté de Poutine, qui a fait tant de mal à notre Kharkiv bien-aimée ».

Auparavant, Mariia était ambulancière. Elle connaît donc le quartier comme sa poche. Veuve, elle vit seule, fière de ses deux fils, « de bons garçons qui viennent me visiter et m’aider à bricoler un chauffage ». « Et puis, où puis-je aller ? Cet appartement, je l’ai acquis de mon propre labeur. Je veux y vivre jusqu’à mes 100 ans. Comme les docteurs me l’ont dit, je suis encore en vie grâce à mon cœur de maman forte ».

Déluge de feu

À quelques encablures de là, Maryna, qui vit au rez-de-chaussée d’un bloc aux fenêtres placardées, fait aussi partie des irréductibles qui font le choix de rester. « Que peut-on faire d’autre que de tenir bon ? Oui, ça fait peur de vivre ici, proche du front. Au début de la guerre, on a essayé de s’enfuir pour habiter dans le centre, mais c’était trop cher », témoigne la femme d’un certain âge, qui doit en outre s’occuper de son mari paralysé. Durant les premières semaines de l’invasion, lorsque le déluge de feu s’abattait sur Saltivka, c’est dans la cave humide de son immeuble qu’elle et ses voisins se sont abrités. « On y vivait à 25 personnes. Il y avait de l’eau qui fuyait, on entendait le vacarme des explosions, c’était effrayant. On voyait les immeubles d’à côté brûler, et on priait pour que ça s’arrête. » Aujourd’hui, Maryna ne va plus à la cave, « il y a trop souvent des alertes de toute façon ».

À Saltivka, la reconstruction va bon train. Les tramways fleuris continuent de quadriller les environs. Les feuilles d’arbres rouges au sol dissimulent les éclats de verre qui jonchent le sol, tandis que des ouvriers s’affairent à refaire façades et fenêtres de logements. Comme partout dans la région, les écoles ont fermé, d’autres ont été bombardées. Les immeubles encore balafrés en côtoient d’autres en voie d’être restaurés.

« Cela aide psychologiquement de voir autre chose que des ruines », lance Tatiana, une ancienne enseignante de physique. Originaire d’un village près d’Izioum, dans le nord de la région de Kharkiv, elle a dû partir et refaire sa vie ailleurs, l’école où elle travaillait ayant été détruite. « On nous a dit ensuite de chercher du travail », explique celle qui est devenue barista dans un café de Saltivka, où elle s’est réfugiée avec sa petite famille, après avoir fui les combats qui se rapprochaient de sa bourgade.

Les fleurs de Nadiia

Non loin de Saltivka, le quartier septentrional de Kyivskyi, non moins défiguré, apprend lui aussi à revivre. À l’extérieur de son échoppe de fleurs, Nadiia dégage une étonnante vitalité, tout sourire à l’idée de croiser des étrangers. « Kharkiv restera ukrainienne. Nous ne laisserons pas entrer les Russes et, s’ils s’approchent, je prendrai une arme moi aussi », lâche celle qui travaille comme fleuriste depuis un quart de siècle. Son commerce, fermé dix mois durant après le début de l’invasion, ne désemplit pas. « Vendre des fleurs, c’est joyeux lorsqu’il s’agit de fêtes. Mais c’est plus difficile lorsque les gens viennent en acheter pour les obsèques d’un soldat. Je partage chaque fois leur peine. »

Le visage de Nadiia se rembrunit, en évoquant la place du marché adjacente, ou du moins ce qu’il en reste. En janvier 2025, une pluie de missiles s’est abattue sur sa ville, pulvérisant un immeuble d’habitations non loin. Nadiia pense encore aux cris des malheureux qui ont succombé sous les décombres. Depuis, la nuit, elle préfère dormir à la cave. « On tente de ne pas perdre le moral, même si c’est difficile. Il faut continuer de travailler, et, de toute manière, on n’a pas les moyens de partir ailleurs. »

Une femme aux longs cheveux clairs s’immisce aux côtés de Nadiia, pour se joindre à la discussion. Elle s’appelle Lioudmila Bosenko, habite le quartier et vend des fenêtres, métier de circonstances s’il en est. Lors de nuits agitées, pour se calmer les nerfs, elle allume la télévision pour regarder « un peu de beauté, comme des défilés de mode ». Et quid de la fin de la guerre, du nouveau cycle de pourparlers de paix, relancé par Washington ? La perspective d’une cessation des hostilités paraît, chez Lioudmila comme chez nombre d’Ukrainiens, encore bien lointaine. « Tout le monde veut que ça s’arrête. Mais depuis 2014, on sait qu’on ne peut pas négocier avec Poutine. Il a élevé toute une génération de Russes qui nous hait. »

Rêver d’école

Pour entrevoir la jeunesse de Saltivka, qui se fait rare, il faut se rendre dans ce vaste parc au croisement d’artères, où le grincement des balançoires se mêle aux rires d’enfants à trottinette. Assise sur un banc, Oksana, une jeune mère de 32 ans, garde un œil sur son fils, qui s’amuse avec des copains. À Kharkiv, des écoles souterraines ont vu le jour pour poursuivre l’éducation des enfants à l’abri des bombes. « Mon garçon y va une fois par semaine, le reste du temps tout se fait en ligne. Il rêve d’aller à l’école… » Dans l’angoisse de nuits de raids aériens, Oksana le fait dormir dans le corridor, pour le protéger de deux murs porteurs.

À Kharkiv comme dans les localités près du front, chacun sait la logique implacable des frappes, qui peuvent faucher n’importe qui, partout, à tout moment. La défense aérienne ukrainienne demeure sur le qui-vive. Elle est faite de patrouilleurs du ciel, conscients que toute frappe interceptée pourrait sauver des vies. « Shaman » et « Vel » (noms de guerre), deux soldats de la 127e brigade, en font aujourd’hui partie. Leur véhicule militaire stationne, phares éteints, sur cette route de campagne quelconque en lisière de Kharkiv. La pénombre s’installe, faisant prendre au ciel une douce lueur orangée.

Les deux militaires patientent dans l’habitacle de leur 4 x 4 surmonté d’une lourde mitrailleuse. Leur tâche ? Tenter d’abattre tout engin volant dans le ciel qui apparaîtrait dans leur zone. Le fracas du front s’entend au loin, au rythme saccadé des explosions d’un lance-roquettes multiple. « Hier, il y avait des drones dans le secteur, mais ils volaient trop haut pour qu’on puisse les atteindre avec cette mitrailleuse. Les Russes ont changé leur tactique. Leurs drones volent plus haut, plus rapidement, ce qui rend notre travail beaucoup plus difficile », explique Shaman, colosse barbu de 42 ans qui fut vétérinaire dans sa vie civile. Rien à signaler, ce soir-là, dans le ciel nu. Mais, deux jours plus tard, en plein jour, la loterie macabre fera sursauter Kharkiv. Une série d’attaques de drones s’abat dans le cœur de la ville, touchant un jardin d’enfants. Tous seront sauvés.

Ce reportage a été réalisé grâce à une bourse du Fonds québécois en journalisme international.

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