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Fin novembre dernier, d’ex-proches collaborateurs de Justin Trudeau se réunissent dans un bar de la capitale fédérale. Ils n’ont pas le cœur à la fête. Steven Guilbeault venait tout juste de claquer la porte du cabinet libéral, profondément opposé à l’entente conclue par son nouveau chef, Mark Carney, avec l’Alberta, qui ouvrait la voie à un nouveau pipeline sur la côte Pacifique.
L’abandon de la tarification fédérale du carbone, quelques mois plus tôt, avait aussi heurté le moral des troupes. « Des personnes dans l’équipe avaient fait toute leur carrière sur la taxe carbone », se remémore une personne qui a travaillé successivement pour MM. Trudeau et Carney.
L’événement montre à quel point le nouveau chef n’est pas arrivé qu’avec un nouveau programme, mais aussi avec un tout autre style de leadership que son prédécesseur, s’accordent à dire ceux qui ont vécu de l’intérieur cette transition entre deux gouvernements libéraux.
« On pensait que c’était centralisé au bureau du premier ministre sous Justin Trudeau. Maintenant, c’est encore pire ! » témoigne une élue. Mark Carney lit davantage, délègue moins et garde une mainmise sur la plupart des grands dossiers, indiquent ses proches collaborateurs.
Le Devoir s’est entretenu avec une vingtaine d’employés ou élus, qui ont accepté de le faire à condition que leur identité ne soit pas révélée. Premier constat : le nouveau chef fait moins appel à ses ministres pour orienter ses décisions. Une source les compare même à des « tamponneurs », qui doivent valider des politiques provenant directement du bureau du premier ministre plutôt que de leur propre initiative.
Parmi le personnel politique, c’est un secret de Polichinelle que Mark Carney a dicté les grandes lignes du budget de 2025 lors de sa rédaction, qui porte pourtant la signature de son ministre des Finances. « Normalement, c’est le ministre des Finances qui fait des [démarches] au bureau du premier ministre, qui fait ensuite des suggestions et des rajustements. Mais maintenant, les commandes partaient d’en haut, et le ministère rédigeait le budget du premier ministre », explique une employée politique.
Un patron pas si gentil
« Je suis un pragmatique avant tout. Et quand je vois quelque chose qui ne marche pas, je le change », a déclaré Mark Carney le 9 mars 2025, il y a maintenant un peu plus d’un an. Il venait de saluer Justin Trudeau parmi la foule de partisans tout juste happée par son score : 85 % des libéraux l’avaient couronné chef.
Les ministres et leurs employés ont été les premiers à savoir de quoi il retournait. M. Carney s’avère un patron studieux et perfectionniste, voire intransigeant. Des employés l’ont vu refaire le travail accompli par d’autres. Deux sources confient l’avoir entendu hausser le ton devant des subalternes. « Il n’a aucune tolérance avec ceux qui ne sont pas à leur affaire », affirme une autre.
Mark Carney passe en revue les annonces et relit lui-même les communiqués de presse. Quand ce n’est pas son chef de cabinet, Marc-André Blanchard, c’est lui-même qui contacte ses ministres le soir pour assurer le suivi des dossiers qui lui sont chers, attestent plusieurs sources.
Tout un changement avec Justin Trudeau : l’ex-premier ministre ne consultait pas toutes les notes de breffage qu’on lui envoyait, avait-il lui-même avoué lors de son témoignage devant la commission Hogue sur l’ingérence étrangère. Plusieurs ministres ne possédaient pas son numéro de cellulaire, et il passait le plus clair de son temps avec sa famille après une journée de travail.
Il fut un temps où les exposés des ministres étaient écoutés attentivement par un Justin Trudeau qui ne montrait jamais de signes d’impatience. Ce n’est pas le cas de Mark Carney. « Les ministres étaient habitués au style “professeur” de Justin [Trudeau]. Maintenant, ils ont un président de conseil d’administration devant eux », illustre un ex-membre de la garde rapprochée de Justin Trudeau.
M. Carney a multiplié les signes d’exaspération lors du discours budgétaire de son ministre des Finances, François-Philippe Champagne, qui a duré plus d’une heure. Il s’est ensuite moqué de la scène lors d’un discours au dîner annuel de la Tribune de la presse, puis dans une entrevue à l’émission de fin d’année d’Infoman, de Radio-Canada. Le message est compris parmi son entourage : la prise de parole est désormais chronométrée.
Les exigences de l’ancien banquier s’étendent même au style vestimentaire des parlementaires et de leurs équipes. Un ministre chaussé de bottes de cuir a senti qu’il devait emprunter une paire de chaussures noires pour assister à une réunion du Cabinet, de peur de se faire reprocher sa tenue par le premier ministre.
Un contexte particulier
Qu’est-il advenu des causes chères à Justin Trudeau, telles que la réconciliation avec les peuples autochtones et la justice sociale ? Mark Carney en parle certes beaucoup moins que son prédécesseur — non par désintérêt, mais en raison du contexte géopolitique actuel, note Cameron Ahmad, ancien directeur des communications de Justin Trudeau.
« Certaines politiques ont changé, mais je ne pense pas que ce soit l’idéologie ou une vision du monde qui soit différente [entre les deux chefs], explique-t-il. Il y a des défis existentiels [pour] la survie économique du Canada, qui ont fait en sorte que le premier ministre a dû prendre des décisions très difficiles. »
Durant son année au pouvoir, Mark Carney a conservé les programmes sociaux qui ont fait l’orgueil de son prédécesseur, comme ceux des garderies, des soins dentaires ou de l’assurance médicament. Il a par contre laissé tomber le projet de puiser davantage dans les poches des plus riches, par le taux d’inclusion du gain en capital ou une taxe sur les géants du numérique. Il a aussi aboli les postes de représentants spéciaux des luttes contre l’antisémitisme et l’islamophobie au profit d’un comité chargé de renforcer « l’unité nationale ».
« On a poussé un peu trop loin l’idée de faire plaisir à toutes les communautés. On s’est éparpillés », convient une responsable sous Justin Trudeau.
D’ailleurs, bonne chance à quiconque a la nostalgie de l’ancien régime. Les employés et membres du caucus interrogés brossent le portrait d’un Mark Carney à l’écoute, à condition que les propositions qu’on lui soumet soient rigoureuses et bien préparées.
Il n’est ainsi pas surprenant que le virage entamé par Mark Carney n’ait provoqué aucune véritable scission au sein du Parti libéral jusqu’à présent. L’opinion publique lui sourit aussi : 52 % de la population appuie le travail de Mark Carney, selon le dernier sondage Abacus. Loin devant les 34 % attribués à Justin Trudeau juste avant qu’il ne tire sa révérence.


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