Imaginez un instant une piscine olympique multipliée par plus de trois, installée en plein cœur d’une capitale, fonctionnant même quand le thermomètre affiche moins vingt degrés, et dégageant un épais nuage de vapeur qui enveloppe les passants comme un décor de film fantastique. Ce lieu a bel et bien existé, et son histoire est tellement rocambolesque qu’elle mérite qu’on s’y attarde. Car avant d’accueillir des nageurs pendant plus de trois décennies, cet emplacement moscovite était destiné à porter le bâtiment le plus haut jamais construit sur Terre. Entre ambitions démesurées, guerre mondiale et rebondissement religieux, ce coin de Moscou raconte à lui seul un siècle d’histoire russe.
À retenir
- En 1931, Staline fait dynamiter la cathédrale du Christ-Sauveur pour y construire le Palais des Soviets, un gratte-ciel de 415 mètres jamais achevé à cause de la guerre.
- En 1958, Khrouchtchev transforme le trou laissé par ce chantier abandonné en la piscine Moskva, un bassin de 129,5 mètres de diamètre chauffé à 27 degrés et ouvert même par -20°C.
- Fermée en 1994 après la chute de l’URSS, la piscine laisse place à la reconstruction à l’identique de la cathédrale du Christ-Sauveur, inaugurée en 2000.
Sous les gravats d’un rêve stalinien, une piscine est née
Tout commence par une destruction. En 1931, sur ordre de Staline, la cathédrale du Christ-Sauveur est dynamitée pour laisser place à un projet titanesque censé glorifier la puissance soviétique. Ce geste, d’une brutalité symbolique rare, efface un édifice religieux majeur de la capitale pour préparer l’arrivée d’un monument dédié cette fois au pouvoir politique. C’est sur ces ruines, littéralement, que va naître l’une des histoires architecturales les plus étonnantes du vingtième siècle.
Ce qui devait s’élever à cet endroit n’était pas un simple immeuble administratif, mais un symbole censé traverser les âges. Pourtant, comme souvent avec les projets les plus grandioses, la réalité du terrain et les soubresauts de l’Histoire allaient en décider autrement, transformant ce chantier pharaonique en un vaste trou béant pendant plusieurs décennies.
Le palais des soviets, un colosse qui devait dépasser l’empire state building
Le concours architectural organisé entre 1931 et 1933 est remporté par Boris Iofane, dont les plans seront ensuite remaniés avec les architectes Vladimir Chtchouko et Vladimir Gelfreich. Le résultat de leur collaboration est un gratte-ciel aux proportions vertigineuses : le Palais des Soviets devait culminer à 415 mètres, dépassant ainsi l’Empire State Building, alors référence mondiale en matière de hauteur. Pour couronner le tout, une statue géante de Lénine, haute d’une centaine de mètres, devait trôner au sommet de l’édifice, visible depuis une grande partie de la ville.
Les travaux débutent réellement en 1934. Pour soutenir un tel monstre architectural, les ingénieurs doivent ancrer les fondations à 28 mètres de profondeur, jusqu’à atteindre la couche rocheuse stable. Un chantier d’une ampleur inédite se met alors en place, mobilisant des moyens considérables pour donner corps à cette ambition stalinienne. Rien ne semblait pouvoir arrêter ce projet destiné à surpasser toutes les réalisations occidentales.
Quand hitler et la guerre stoppent net le chantier du siècle
Le chantier reprend véritablement de l’ampleur en 1937, mais l’Histoire va brutalement interrompre cette course vers le ciel. L’invasion allemande de 1941 change tout. Alors que Moscou se retrouve directement menacée par l’avancée des troupes nazies, les priorités s’inversent radicalement. La charpente métallique déjà érigée, censée soutenir ce géant d’acier, est démantelée entre 1941 et 1942 pour être recyclée en fortifications et en ponts, indispensables à la défense du pays.
Ce détournement de matériaux illustre à quel point la survie de la nation primait sur les symboles de grandeur. Le Palais des Soviets, autrefois promis à un avenir glorieux, se retrouve réduit à l’état de vaste excavation abandonnée. Après la guerre, les travaux ne reprendront jamais, laissant ce trou béant comme une cicatrice architecturale au cœur de Moscou, un vide qui allait pourtant connaître une reconversion aussi inattendue qu’ingénieuse.
Khrouchtchev transforme le trou géant en la plus grande piscine du monde
C’est en 1958 que le destin de ce site bascule une nouvelle fois. Nikita Khrouchtchev décide de donner une nouvelle vie à cette cuve de fondations laissée à l’abandon depuis près de deux décennies. Plutôt que de reprendre un projet de gratte-ciel devenu obsolète, le dirigeant soviétique opte pour une solution pragmatique et populaire : transformer ce vide en une piscine à ciel ouvert de forme quasi circulaire, mesurant 129,5 mètres de diamètre. La conception de cette structure hors norme est confiée à l’architecte moscovite Dmitri Tchetchouline, chargé de donner forme à ce projet aussi surprenant qu’audacieux.
Inaugurée en 1960 sous le nom de piscine Moskva, elle devient rapidement la plus grande piscine à ciel ouvert du monde. Mais sa véritable particularité réside ailleurs : contrairement à ce que l’on pourrait imaginer pour un bassin extérieur, elle reste ouverte toute l’année, y compris lors des hivers les plus rigoureux, quand le mercure descend jusqu’à moins vingt degrés. Ce tour de force est rendu possible grâce à un système de chauffage maintenant l’eau à environ 27 degrés. Le contraste entre l’eau tiède et l’air glacial provoque un spectacle visuel saisissant : d’épais nuages de vapeur, mêlés de chlore, s’élèvent au-dessus du bassin et se répandent dans les rues environnantes, offrant une atmosphère presque irréelle aux baigneurs et aux passants. Pendant trente ans, des générations de Moscovites viendront ainsi barboter dans ces eaux chauffées, créant un rituel urbain unique en son genre.
De l’eau chlorée aux dômes dorés, le retour surprenant du christ-sauveur
La chute de l’Union soviétique au début des années 1990 va sonner le glas de cette piscine devenue emblématique. En 1994, l’installation ferme définitivement ses portes. Mais l’histoire de ce lieu ne s’arrête pas là, bien au contraire : elle amorce un retour aux sources aussi inattendu que symbolique. À la demande des autorités religieuses adressée à Boris Eltsine, il est décidé de reconstruire, sur ce même emplacement, la cathédrale du Christ-Sauveur, celle-là même qui avait été dynamitée par Staline plus de soixante ans auparavant.
Les travaux débutent en 1995 et la nouvelle cathédrale, reconstruite à l’identique, est inaugurée en 2000. Ainsi, ce terrain moscovite aura connu trois vies radicalement différentes en moins d’un siècle : temple religieux détruit pour laisser place à un rêve architectural stalinien jamais achevé, immense piscine chauffée fréquentée par des générations de baigneurs, puis retour à sa vocation spirituelle initiale sous la forme d’un édifice religieux monumental. Un cycle presque parfait qui illustre à quel point l’Histoire aime parfois refermer les boucles qu’elle a elle-même ouvertes.
De la cathédrale rasée au gratte-ciel jamais construit, en passant par cette piscine fumante qui a marqué l’imaginaire de plusieurs générations de Moscovites, ce site incarne à merveille les soubresauts politiques et culturels qu’a traversés la Russie au vingtième siècle. Aujourd’hui, en se promenant devant les dômes dorés de la cathédrale reconstruite, difficile d’imaginer que des nageurs bravaient autrefois le froid glacial à cet endroit précis, enveloppés par une brume presque magique. Une question demeure toutefois en suspens : combien d’autres lieux, à travers le monde, cachent-ils sous leur apparence actuelle des histoires tout aussi improbables ?


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