Imaginez un pays qui plante des millions d’arbres pour réparer les dégâts du feu et qui se retrouve, quelques décennies plus tard, avec des rivières à sec et des villages qui manquent d’eau potable. C’est exactement ce qui s’est produit au Chili, où une politique de reboisement pensée comme une solution miracle a fini par créer l’un des problèmes environnementaux les plus sérieux du pays. En cause, deux essences venues de l’autre bout du monde, le pin et l’eucalyptus, plantées à une échelle si massive qu’elles ont fini par transformer en profondeur le cycle de l’eau dans toute une région. Retour sur une histoire qui ressemble à un pied de nez de la nature, mais qui révèle surtout les limites d’une vision purement industrielle de la forêt.
À retenir
- Le décret-loi 701 de 1974, adopté sous Pinochet, a subventionné à 75 % les plantations de pins et d'eucalyptus, portant leur surface à 3,11 millions d'hectares selon le cadastre de 2021.
- Ces essences exotiques, avec leurs racines profondes et leur densité, puisent bien plus d'eau que la forêt native, asséchant nappes phréatiques et rivières du Biobío.
- Ces monocultures, aggravées par la coupe rase, sont devenues un facteur majeur des mégafeux dans les régions du Maule, de Ñuble et du Biobío.
Un décret vieux de 50 ans qui a redessiné tout un pays
Tout commence en 1974, en pleine dictature de Pinochet, avec un texte de loi qui allait bouleverser durablement le paysage chilien. Le décret-loi 701, porté par le ministre de l’Économie de l’époque, Fernando Leniz, instaure une bonification de 75 % pour toute plantation de pins ou d’eucalyptus. L’objectif affiché est louable sur le papier : lutter contre l’érosion des sols et développer une industrie forestière capable de générer des devises pour le pays. Mais dans les faits, cette subvention massive a surtout encouragé le remplacement pur et simple de la forêt native par des monocultures d’espèces exotiques à croissance rapide.
Le résultat de cette politique se mesure aujourd’hui en chiffres impressionnants. Selon le cadastre des ressources végétales de 2021, les plantations forestières couvrent désormais environ 3,11 millions d’hectares au Chili, dont près de 60 % de pin radiata et 33 % d’eucalyptus. Deux groupes économiques seulement, Matte et Angelini, contrôlent la majorité de ces surfaces dans le centre-sud du pays, une concentration qui en dit long sur la logique industrielle qui a présidé à cette transformation du territoire. Le décret a finalement été aboli en 2013, mais le mal était déjà fait : le paysage du Biobío et des régions voisines avait changé de visage pour plusieurs générations.
L’arbre qui boit trois fois plus que la forêt qu’il remplace
Ce que peu de responsables politiques avaient anticipé dans les années 1970, c’est à quel point le pin et surtout l’eucalyptus se comportent différemment de la forêt native une fois plantés à grande échelle. Ces essences, sélectionnées pour leur croissance rapide et leur rentabilité, développent des systèmes racinaires profonds et un feuillage dense qui leur permettent de puiser d’énormes quantités d’eau dans le sol. Une étude menée en 2010 sur les plantations de Pinus radiata et d’Eucalyptus globulus dans la cordillère côtière de la région du Biobío a d’ailleurs documenté précisément cet impact sur les ressources en eau locales.
Contrairement à ce que l’on pourrait croire, ce ne sont pas les arbres eux-mêmes qui posent problème, mais leur densité et leur homogénéité sur des surfaces gigantesques. Là où une forêt native mélange différentes espèces avec des besoins en eau variés et un sol vivant capable de retenir l’humidité, une plantation de pins ou d’eucalyptus fonctionne comme une pompe géante et uniforme. Les nappes phréatiques se vident plus vite qu’elles ne se rechargent, et les cours d’eau qui alimentaient historiquement les villages voient leur débit chuter année après année, particulièrement lors des périodes de sécheresse qui touchent régulièrement le centre du Chili.
Quand la solution contre le feu devient son carburant
L’ironie la plus cruelle de cette histoire réside dans le fait que ces plantations, censées protéger le pays contre l’érosion et indirectement contre les incendies, sont devenues un véritable carburant pour les mégafeux. Le risque d’incendie est particulièrement élevé dans les zones côtières du Maule, de Ñuble et du Biobío, là où sécheresses sévères et plantations extensives se combinent dangereusement. Ce risque grimpe encore lorsque la part de forêt native descend sous les 50 % du paysage, une situation qui correspond précisément à ces régions du centre-sud chilien aujourd’hui largement dominées par le pin et l’eucalyptus.
Le mode de récolte de ces plantations aggrave encore la situation. La coupe rase, technique privilégiée pour son efficacité économique, laisse le sol totalement à nu et sujet à une forte érosion, rendant les terrains encore plus vulnérables lors des saisons sèches. Ces paysages de monoculture, homogènes et s’étendant sur des milliers d’hectares, amplifient considérablement l’impact du changement climatique sur les mégafeux et sur la disponibilité en eau. Dans des communes rurales comme Purén, les élus locaux constatent d’ailleurs que ces plantations s’étendent désormais jusqu’aux abords immédiats des zones habitées, compliquant sérieusement la lutte contre les incendies lorsqu’ils se déclenchent.
Ce que le Biobío nous apprend sur les forêts qu’on plante mal
L’expérience chilienne pose une question qui dépasse largement les frontières du pays : celle de la manière dont on conçoit le reboisement à grande échelle. Planter des arbres n’est pas automatiquement synonyme de restauration écologique, surtout lorsque le choix des essences répond avant tout à une logique de rentabilité industrielle plutôt qu’à une réflexion sur les équilibres hydriques et la biodiversité locale. Le Biobío, avec ses rivières à débit réduit et ses sols appauvris, illustre parfaitement les limites d’un modèle qui a longtemps privilégié la vitesse de croissance et le rendement au détriment de la résilience écologique du territoire.
Cette situation invite à repenser en profondeur la manière dont on gère les forêts, en particulier dans les zones à risque climatique élevé. Redonner sa place à la forêt native, diversifier les essences plantées et limiter les surfaces en monoculture apparaissent comme des pistes incontournables pour éviter que l’histoire ne se répète ailleurs, en France ou en Europe, là où certains projets de reboisement massif suscitent aujourd’hui des débats similaires sur le choix des espèces et leurs conséquences à long terme sur les ressources en eau.
Le cas chilien rappelle finalement une vérité simple mais souvent négligée : une forêt ne se résume pas à un nombre d’arbres plantés, mais à un équilibre fragile entre le sol, l’eau et le vivant. En sacrifiant cette complexité au profit d’une solution rapide et rentable, le Chili a créé une crise qu’il tente aujourd’hui de corriger, non sans difficulté. Reste à savoir si les leçons tirées du Biobío sauront inspirer d’autres politiques de reboisement à travers le monde, avant que d’autres régions ne connaissent le même effet boomerang.


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