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En ouvrant le grand requin blanc pour n’en manger que le foie, deux orques ont littéralement vidé Gansbaai de son prédateur star

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Deux orques. Seulement deux. Et pourtant, c’est toute une population de grands requins blancs qui a plié bagage. À Gansbaai, en Afrique du Sud, ce site autrefois considéré comme l’un des meilleurs endroits au monde pour observer ce prédateur légendaire s’est vidé de ses occupants historiques. La cause ? Un duo d’orques tueuses, spécialisées dans le foie de requin.

À retenir

  • Deux orques mâles, Port et Starboard, identifiables à leurs nageoires affaissées, s’attaquent aux grands requins blancs depuis 2017 en leur arrachant le foie, riche en graisses.
  • La disparition des requins blancs a provoqué une cascade trophique à False Bay, favorisant les otaries à fourrure et les requins sevengill au détriment des petits poissons.
  • Le programme létal de pêche du KwaZulu-Natal Sharks Board est évoqué comme facteur aggravant possible du déclin des populations de requins blancs le long des côtes sud-africaines.

Gansbaai, l’ancien eldorado mondial du grand requin blanc

Pendant des décennies, Gansbaai a porté un surnom qui en disait long sur sa réputation : la capitale mondiale du grand requin blanc. Les opérateurs touristiques y proposaient des plongées en cage presque garanties, tant les rencontres avec ces squales emblématiques étaient fréquentes.

Le site bénéficiait d’atouts naturels précieux. Une colonie de phoques, nourriture de choix pour les requins blancs, et des eaux riches en nutriments qui attiraient toute une chaîne alimentaire marine. Gansbaai se trouve à environ 80 kilomètres à l’est de False Bay, un autre haut lieu d’agrégation de ces prédateurs, formant ainsi une sorte de couloir privilégié pour l’espèce le long des côtes sud-africaines.

Cette abondance semblait presque immuable. Les chercheurs suivaient les populations depuis des années, année après année, sans anticiper le bouleversement qui allait frapper la région. Un bouleversement qui porte un nom, ou plutôt deux : Port et Starboard.

Port et Starboard : deux orques tueuses de requins qui ont renversé l’équilibre

Tout commence en 2009, près de Lüderitz, en Namibie. Deux orques mâles sont alors repérées pour la première fois. On les surnomme Port et Starboard, en référence à leurs nageoires dorsales respectivement affaissées à gauche et à droite, une particularité physique qui permet de les identifier instantanément, un peu comme une empreinte digitale.

Après 2015, ce duo commence à fréquenter les eaux de Gansbaai, mais aussi celles de Port Elizabeth, du Cap et de False Bay. Leur présence coïncide rapidement avec une série d’événements macabres. Entre février et juin 2017, cinq carcasses de grands requins blancs s’échouent sur les plages de Gansbaai, toutes présentant les mêmes blessures caractéristiques et, détail troublant, quatre privées de leur foie.

Le foie n’est pas choisi au hasard. Chez le requin blanc, cet organe peut représenter une part considérable de sa masse corporelle et constitue une réserve énergétique extrêmement riche en graisses. Pour une orque, c’est un peu l’équivalent d’un repas gastronomique à haute valeur calorique, bien plus intéressant que le reste de la carcasse.

Une étude publiée en 2022 dans l’African Journal of Marine Science a permis de recenser huit grands requins blancs échoués depuis 2017, dont sept avaient subi le même sort funeste. Les blessures correspondaient toutes au même mode opératoire, celui du duo Port et Starboard. Plus impressionnant encore, une étude parue en mars 2024 dans la même revue a documenté pour la première fois Starboard agissant seule : l’orque a neutralisé et consommé un requin blanc juvénile de 2,5 mètres en à peine deux minutes, avant de transporter le foie dans sa gueule devant un bateau d’observation.

Une désertion totale et durable qui bouleverse tout un écosystème

Face à une telle menace, les grands requins blancs n’ont pas tenté le diable. Les chercheurs ont croisé des années d’observations réalisées à False Bay, Gansbaai, Mossel Bay et Algoa Bay avec les données de captures en filets et drum-lines au large du KwaZulu-Natal, ainsi que les prises des pêcheurs à la ligne. Le constat est sans appel : la population historique de Gansbaai a bel et bien déserté le site.

Une étude de l’université de Miami, publiée le 25 mars 2025 dans Frontiers in Marine Science, est venue documenter les conséquences de ce phénomène à False Bay, où un effondrement comparable a été observé. Les auteurs se sont appuyés sur un programme de suivi mené sur plus de vingt ans, qui a permis de retracer précisément le déclin puis la disparition des requins blancs dans cette zone.

Les répercussions se sont fait sentir en cascade sur toute la chaîne alimentaire, un phénomène que les écologues appellent une cascade trophique. En l’absence du grand requin blanc, son principal régulateur, les otaries à fourrure du Cap et les requins à sept branches, aussi appelés sevengill, ont vu leur abondance relative augmenter de manière significative. Problème : ces deux espèces se sont alors mises à ponctionner davantage dans les populations de petits poissons et de petits requins, qui ont décliné en conséquence.

Les chercheurs restent prudents sur les causes exactes de cette disparition à False Bay. Ils évoquent toutefois un facteur aggravant connu : le programme létal de contrôle des requins mené par le KwaZulu-Natal Sharks Board, dont les prélèvements documentés seraient suffisamment élevés pour provoquer, à eux seuls, des déclins régionaux. Entre la pression de la pêche et la menace directe des orques, le grand requin blanc semble pris en étau le long des côtes sud-africaines.

Ce qui frappe dans cette histoire, c’est la disproportion entre la cause et l’effet. Deux individus, deux orques identifiables à l’œil nu grâce à leurs nageoires si particulières, ont suffi à vider de ses occupants l’un des sites les plus emblématiques de la planète pour l’observation du grand requin blanc. Un rappel brutal que dans la nature, l’équilibre tient parfois à un fil bien plus fin qu’on ne l’imagine, et que la peur, chez les prédateurs comme chez les proies, peut redessiner la carte d’un écosystème entier.

Brice L.

Rédigé par Brice L.

Brice est un journaliste passionné de sciences. Il collabore avec Sciencepost depuis plus d'une décennie, partageant avec vous les nouvelles découvertes et les dossiers les plus intéressants.

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