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En noyant 2 360 km² de forêt amazonienne, ce barrage a littéralement produit moins que trois éoliennes en mer

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Imaginez une étendue d’eau grande comme un tiers de la Corse, où flottent près de 1 500 îles et où l’eau, chargée en végétation en décomposition, prend une teinte trouble et acide. Ce paysage n’est pas le fruit d’un cataclysme naturel mais celui d’une décision humaine, prise il y a plusieurs décennies au cœur du Brésil. Car sous cette surface dort une forêt amazonienne entière, sacrifiée au nom du progrès énergétique. Le plus troublant dans cette histoire, c’est que ce sacrifice XXL n’a presque rien rapporté en retour. On vous explique comment un barrage censé électrifier toute une région amazonienne s’est transformé en l’un des plus grands fiascos écologiques et énergétiques de l’histoire du pays.

Balbina, le barrage qui a englouti une forêt pour presque rien

Tout commence dans les années 1980, lorsque les autorités brésiliennes décident de construire un barrage hydroélectrique sur le fleuve Uatumã, en plein cœur de l’État d’Amazonas. L’objectif affiché est simple : fournir une électricité renouvelable et abondante à Manaus, la grande métropole amazonienne en pleine expansion. Les travaux débutent en 1985 et le barrage de Balbina entre officiellement en service en février 1989, avec une puissance installée annoncée de 250 mégawatts.

Sur le papier, l’ambition paraît légitime. Dans les faits, le résultat est nettement plus décevant. Le biologiste Philip Fearnside, rattaché à l’Institut national de recherches d’Amazonie, a longtemps documenté ce paradoxe : selon lui, l’usine ne délivre en moyenne que 109 mégawatts à Manaus, soit à peine moins de 10 % des besoins réels de la ville. Depuis sa mise en service, jamais Balbina n’a réussi à couvrir la demande locale, qui aujourd’hui représente environ dix fois sa production effective.

Quand l’Amazonie disparaît sous l’eau : le prix écologique exorbitant

Pour obtenir ce résultat pour le moins mitigé, il a fallu noyer une surface colossale de forêt primaire : 2 360 kilomètres carrés, selon les données officielles, un chiffre qui grimpe même à 3 129 km² dans certaines études portant sur la fragmentation du paysage. Pour se donner une idée, cela représente environ vingt fois la superficie de Paris intra-muros, engloutie sous les eaux d’un seul geste industriel.

Cette submersion n’a pas seulement noyé des arbres. Elle a aussi effacé une partie du territoire ancestral des Indiens Waimiri-Atroari, dont environ 2 928,5 kilomètres carrés de terres traditionnelles ont été retirés et recouverts par le réservoir. Dès le lancement du projet, les populations locales avaient exprimé leur opposition, dénonçant un déplacement forcé et une perte irréversible de leur mode de vie. Ce mécontentement, resté longtemps sans réponse institutionnelle claire, refait aujourd’hui surface : en août 2025, une commission de vérité a été créée pour faire la lumière sur les impacts sociaux et environnementaux du barrage, présidée par le professeur Renan Albuquerque, auteur d’une thèse remarquée sur le sujet.

Sur le plan écologique, les conséquences sont tout aussi préoccupantes. Toute la végétation immergée a été laissée à décomposer sur place, ce qui a produit une eau acide et anoxique, capable de corroder les turbines elles-mêmes. Le réservoir, particulièrement peu profond, abrite un enchevêtrement de baies stagnantes où l’eau met en moyenne plus d’une année à se renouveler. Ce phénomène favorise une libération massive de méthane, un gaz à effet de serre bien plus puissant que le CO2. Résultat : proportionnellement à sa production électrique, Balbina émet davantage de gaz à effet de serre que la plupart des centrales thermiques classiques, un comble pour une infrastructure présentée comme verte.

250 MW contre trois éoliennes : l’équation qui ne tient pas debout

C’est ici que le comparatif devient particulièrement parlant. Une éolienne offshore moderne affiche aujourd’hui une puissance installée qui dépasse fréquemment les 8 à 10 mégawatts. Il suffit donc de trois de ces géantes des mers pour atteindre, voire dépasser, la puissance nominale de Balbina. Autrement dit, un parc éolien qui occuperait à peine quelques hectares en mer rivalise avec une infrastructure ayant nécessité l’inondation de plus de 2 000 kilomètres carrés de forêt primaire.

Le contraste devient encore plus frappant lorsqu’on compare la production réelle et non la capacité théorique. Avec ses 109 mégawatts fournis en moyenne, Balbina ne fait guère mieux qu’une poignée d’éoliennes en fonctionnement optimal, alors que ces dernières ne nécessitent ni déforestation, ni déplacement de populations, ni décomposition organique génératrice de méthane. Le barrage amazonien apparaît ainsi comme un exemple presque caricatural de rendement énergétique désastreux, où l’ampleur des dégâts environnementaux est totalement disproportionnée par rapport aux bénéfices obtenus.

Balbina, symbole d’un mirage énergétique amazonien

Au-delà des chiffres, Balbina est devenu au fil des années un cas d’école pour les chercheurs qui étudient les conséquences à long terme de la fragmentation des écosystèmes tropicaux. Une analyse menée sur une période de 26 ans s’est penchée sur l’évolution de la faune isolée par la création du barrage, en observant notamment 35 espèces de mammifères, d’oiseaux et de tortues réparties sur les 3 546 îles nées de la montée des eaux. Les résultats confirment ce que l’on pouvait redouter : l’isolement drastique imposé par le réservoir a profondément perturbé les équilibres écologiques, fragmentant les habitats et limitant les capacités de déplacement de nombreuses espèces.

Plus de trente ans après sa mise en service, Balbina continue ainsi de hanter le débat énergétique brésilien. Le barrage illustre à merveille les limites des grands projets hydroélectriques construits sans étude d’impact suffisamment poussée, à une époque où les enjeux climatiques n’étaient pas encore au centre des préoccupations. Il rappelle aussi qu’une énergie qualifiée de renouvelable n’est pas automatiquement synonyme de propre ou d’efficace, surtout lorsque le contexte géographique et écologique n’est pas adapté à ce type d’infrastructure.

En définitive, l’histoire de Balbina résume à elle seule les dérives possibles d’une transition énergétique mal pensée : un rendement dérisoire, des dégâts environnementaux considérables et des populations locales durablement affectées. Alors que le Brésil et de nombreux autres pays continuent de chercher des solutions énergétiques durables, ce barrage amazonien pose une question qui dépasse largement ses frontières : combien de projets similaires, ailleurs dans le monde, s’apprêtent-ils à répéter les mêmes erreurs sous couvert de bonnes intentions ?

Brice L.

Rédigé par Brice L.

Brice est un journaliste passionné de sciences. Il collabore avec Sciencepost depuis plus d'une décennie, partageant avec vous les nouvelles découvertes et les dossiers les plus intéressants.

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