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En Inde, une série inédite de scandales place le pouvoir face à un paradoxe

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La scène a fait le tour du web en Inde. Le 7 août, un internaute poste une vidéo prise sur l'autoroute entre Lucknow et Kanpur, dans l'Est. Des ventilateurs posés aux abords brassent de l'air pour faire sécher le bitume en travaux. C'est la mousson et la pluie a effrité la chaussée. Sauf que cette autoroute de 63 km est flambant neuve. Elle a été inaugurée le 13 juillet. Coût du chantier : 400 millions d'euros, soit tout de même six millions le kilomètre. De quoi provoquer la colère des internautes qui ont fustigé la corruption dans les appels d'offres publics.

Depuis le début de l'été, pas une semaine ne passe sans qu'une affaire de détournement de fonds publics, de corruption ou de conflit d'intérêts éclate. Pourtant, le premier ministre Narendra Modi avait été élu en 2014 sur sa promesse de moraliser la vie publique. Il avait annulé 86 % des billets de banque en 2016 pour "casser l'emprise de la corruption et de l'argent noir". Le chef du gouvernement ne cesse de mettre en avant son image d'ascète désintéressé et de célibataire sans enfant qui veille au bien-être de la population. Sa devise : "tolérance zéro contre la corruption".

"Les enfants des ministres étudient à l'étranger. Nous, on fait les frais des concours truqués"

Ses ministres ne sont pas tout à fait sur la même ligne. En témoigne le scandale de l'été : l'E20, qui contient 20 % d'éthanol, a remplacé l'essence dans les stations-service en quelques mois. Les automobilistes hurlent contre ce diktat qui abîme leur moteur et réduit l'autonomie des voitures fabriquées avant 2023.

Un constat partagé par la SIAM, le lobby des constructeurs. Le 28 juillet, celui-ci a écrit au ministère du Pétrole et du Gaz pour alerter sur la contamination des moteurs. Le ministre des Transports routiers, Nitin Gadkari, a reconnu une baisse du kilométrage de 2 à 6 % le 30 juillet, tout en martelant que l'E20 était fiable. Et pour cause : ses deux fils sont impliqués dans la filière. Ils dirigent chacun une entité qui fabrique de l'éthanol. Ces deux entreprises sont nées du partage d'une société de biocarburant fondée par Nitin Gadkari lui-même en 2012.

Une longue liste d'affaires

La liste des affaires ne s'arrête pas là. Le 7 août, le quotidien The Indian Express a publié une enquête sur le fonds à l'innovation placé sous l'égide du ministère des Sciences. Le journal a découvert que 62 % des subventions ont été allouées à des entreprises liées à sept des douze membres du comité de sélection.

Toujours dans le registre des conflits d'intérêts, six semaines plus tôt, le quotidien révélait que le ministre d'État à l'Agriculture avait accaparé une aide publique de 93 000 euros pour ses champs de concombre. "Je suis un agriculteur. Des milliers de paysans comme moi reçoivent des subventions", avait-il rétorqué.

Il y a aussi eu l'affaire du détournement de fonds du temple de Ram, inauguré en grande pompe par Narendra Modi en 2024. Le scandale est d'autant plus embarrassant que ce bâtiment était une revendication de longue date de la droite fondamentaliste hindoue.

En Inde, des militants nationalistes veulent raser des mosquées

La fondation qui gère le lieu de culte a reçu 30 millions d'euros l'an dernier, notamment des dons. D'anciens employés ont dénoncé en juin des vols d'argent liquide en interne pour plusieurs centaines de milliers d'euros dès 2022. Les voleurs cachaient les billets dans leur veste ou leurs chaussures avec l'aide de complices.

Des enquêtes biaisées

Cet enchaînement de scandales s'explique par le détournement des institutions anticorruption dès 2014. Le gouvernement fédéral a trois agences spécialisées dans les crimes financiers : le Bureau anticriminalité (CBI), la Brigade financière (ED) et l'Income tax department, l'équivalent de l'Inspection spéciale des impôts. Mais ces entités concentrent leurs recherches sur les personnalités et les organisations gênantes pour le gouvernement Modi; ce qui laisse peu de temps pour enquêter dans les milieux proches du pouvoir.

Depuis 2021, elles ont conduit 44 investigations contre des politiciens de l'opposition, des médias et des ONG, selon notre décompte. Les politiciens du parti du Premier ministre, le BJP, n'ont fait l'objet que de sept procédures.

Cette mainmise sur les agences anticorruption n'est pas nouvelle. La chaîne d'information NDTV avait calculé, il y a cinq ans, que 570 politiciens d'opposition et leur famille, journalistes, artistes et anciens fonctionnaires avaient été poursuivis par les agences fédérales entre 2014 et 2021. Du jamais-vu.

Même la Lokpal, l'autorité publique qui peut enquêter jusqu'au sommet de l'État, semble avoir baissé les bras. Alors qu'elle avait enregistré 1 400 plaintes sur l'exercice 2019-2020, ce chiffre est tombé à 431 l'an dernier. Seules 2 % des plaintes prises en compte depuis six ans ont donné lieu à une enquête, d'après les chiffres de l'institution.

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