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En Hongrie, l’ère Viktor Orbán prend fin

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Le résultat s’esquisse, en ce dimanche 12 avril, jour d’élections législatives : l’ère de Viktor Orbán prend fin. La défaite est sans appel, l’allégresse totale dans l’opposition hongroise. Comme si venait de céder la soupape de 16 années de contre-pouvoirs malmenés, de démocratie sans cesse abîmée, de système d’éducation mis en coupe réglée, de médias publics ou privés vassalisés, de russophiles d’État…

Et soudain, la foule exulte. Budapest est une fête. Deux ambulanciers se tapent affectueusement dans le dos, une masse de jeunes s’enlacent, certains débouchant des bières, rivant leur regard vers les écrans géants. On crie d’allégresse, on chante, on danse. Un jeune Hongrois s’agrippe à la cime d’un arbre, faisant flotter son drapeau rouge-blanc-vert au-dessus des flots tranquilles du Danube, dont la rive droite est noire de monde ; une retraitée essuie une larme.

Et voilà que s’avance vers la scène Péter Magyar, inconnu du grand public il y a deux ans à peine : « À partir d’aujourd’hui, ce pays revit ! » Son parti de centre droit, Tisza, né d’une colère sourde il y a deux ans, est donné grand gagnant de ce scrutin qui prenait des airs de référendum sur la pérennité du système Orbán. Il aura su ratisser de larges pans de la société hongroise, de la gauche à la droite, de nombreux électeurs étant investis avant tout par un esprit de dégagisme.

« Tous ceux qui ont été les marionnettes de ce régime doivent quitter la vie politique. La Hongrie redeviendra un partenaire fort de l’OTAN et de l’Union européenne », a affirmé celui qui deviendra le prochain premier ministre de Hongrie, élu sur la promesse de débloquer les 20 milliards de fonds européens gelés pour non-respect de l’état de droit, de mettre à bas la corruption oligarchique et de restaurer l’état des services publics.

Remportant au moins 138 des 199 sièges du Parlement hongrois, le camp Magyar aura donc les coudées franches pour gouverner le pays, disposant d’une majorité des deux tiers, soit bien au-dessus du seuil lui permettant d’amender la Constitution et d’adopter des lois sans grande difficulté.

Au-delà de la participation électorale de 78 % — du jamais vu depuis 1990 —, le scrutin a une portée historique certaine, notamment pour le symbole qu’il représente : la chute d’un régime national-populiste qui semblait jusque-là inarrêtable, gagnant élection sur élection depuis plus d’une décennie.

Sur la rive droite du Danube, le spectacle est stupéfiant, face à la grandiose silhouette du Parlement. Le jour est historique. Après 16 années de règne, le Fidesz national-populiste, parti de Viktor Orbán, essuie une sérieuse déroute.

Dans la foule, trois amis sablent le champagne. Idilco, Tibor et Julia habitent tous Hollókő, une petite ville qui, elle aussi, est passée entre les mains de Tisza, après 30 ans de ferme domination du Fidesz. « Avant, on avait honte à l’étranger de dire qu’on venait de Hongrie. Mais c’est terminé ! On est des Européens à part entière ! On a des enfants, on ne veut pas qu’ils partent à l’étranger, comme beaucoup l’ont déjà fait sous le Fidesz », lance Julia, la larme à l’œil. Et Tibor, la soixantaine d’embrayer : « On est des Européens à part entière ! La démocratie n’est pas perdue ! On peut finalement décider de notre sort, après de 16 longues années… On est très nombreux à avoir voulu ça plus tôt ! Ce régime s’est construit sur la corruption. »

« On est libérés, c’est fini ! » souffle de son côté Etelka Golany, 48 ans. « J’envisageais de quitter le pays si Orbán était reconduit. Mais beaucoup de travail nous attend. Il faudra revoir les alliances de notre pays. Quant à l’Ukraine, même si c’est une question sensible, je la soutiens totalement. Magyar s’est fait discret sur la question en craignant de perdre des voix. Mais il faut qu’il représente les Hongrois, qui ne veulent pas dans une majorité vivre sous la coupe de la Russie. Il faudra remettre sur pied toute une série d’institutions, la justice… Et il faut aussi que ce régime Orbán soit traduit en justice. Notre place dans l’Europe ! »

« Qu’il fait bon vivre dans ce pays de nouveau ! » dit en souriant Matyas, jeune étudiant venu faire la fête avec des amis. « On veut faire partie de l’Europe, pas devenir une colonie russe. J’ai 20 ans, toute ma vie, je n’ai connu que ce régime. Là, avec mes amis, je vais célébrer [la victoire]. Toute la nuit, et tout le reste de la semaine aussi ! »

Plus loin, c’est aussi la joie pour Gabor, la quarantaine : « Il y a quatre ans, j’ai même perdu espoir de pouvoir me débarrasser de cette “démocrature”. » Sa sœur, Barbara, aussi : « Au diable Poutine ! La Hongrie arrêtera finalement de jouer les trouble-fête dans l’Union européenne. Il faudra désormais réparer les dégâts : les médias et les tribunaux redeviendront indépendants, la Constitution sera restaurée… »

Une défaite reconnue

Le scénario redouté dans les jours qui précédaient le vote, celui d’une contestation, voire une annulation du résultat, ne s’est pas produit. Orbán a reconnu sa défaite. Plus tôt en matinée, veston opaque sur les épaules, le premier ministre qui semblait jusque-là indétrônable s’adressait à la presse à la sortie du bureau de vote, et lançant tel un aveu d’échec en filigrane : « Nous avons progressé vers tous nos objectifs importants, mais nous aurions pu aller deux ou trois fois plus vite si le monde qui nous entoure avait été plus favorable. »

La défaite d’Orbán marque la fin d’un chapitre. Elle inflige un sérieux camouflet au Kremlin, lequel perdra un précieux homme de main à Budapest. Disrupteur en chef au sein de l’Union européenne, Orbán épouse sans ciller la rhétorique pro-russe, édulcorant les trains de sanctions européennes à l’égard de la Russie, entravant l’aide militaire et financière à l’Ukraine.

Le scénario paraissait inespéré il y a quelques mois à peine. Et le scrutin ne se jouait pas à forces égales. Fort d’une loi électorale taillée sur mesure, maintes fois réécrite, le Fidesz, jouissant d’un appareil médiatique à sa botte, n’a pas non plus lésiné sur ses puissants moyens de propagande, assimilant l’opposition à une bande belliqueuse alliée à Kiev. En outre, des soupçons d’achats de voix dans les campagnes reculées et paupérisées ont émaillé la campagne.

La fatigue du pouvoir se traduit par ce grand balayage, qui touche même les fiefs du Fidesz. À une heure au sud-est de Budapest, dans le village de Mikebuda, qui a voté à 64 % le Fidesz lors des élections européennes de 2024, nombreux sont ceux qui, quelques heures plus tôt, le matin du vote, disaient vouloir opter cette fois pour le « changement ». « J’ai voté Fidesz il y a quatre ans, mais ils n’ont rien tenu de leurs promesses, sans effet sur notre pouvoir d’achat », lâche Jozsef, un père de famille voulant « un meilleur avenir pour [son] enfant ». Zoltan, lui, confie avoir voté Fidesz, craignant « une guerre civile en cas de victoire Tisza », mais sans vouer de culte à Orbán : « Je ne crois pas tellement en lui, seulement je fais confiance à son expérience. »

Longtemps membre de la dynastie Orbán, ancien diplomate à Bruxelles, Péter Magyar s’est converti en dissident repenti, en 2024, en claquant la porte du Fidesz. Le raz-de-marée Tisza a laminé les autres partis d’opposition implantés de longue date et discrédités, nombre d’électeurs, de la gauche à la droite anti-Orbán, se fédérant autour d’un dégagisme puissant.

« Il s’est imposé comme une figure crédible aux yeux d’une grande part de l’électorat, plus digne de confiance que celui de n’importe quel autre politicien d’opposition », souligne Melani Barlai, politologue hongroise.

Orbán défait, c’est aussi la chute d’un modèle, du héraut d’une extrême droite se sentant pousser des ailes partout sur le Vieux Continent. « Son régime était devenu une sorte de modèle, voire de vitrine, estime Bálint Madlovics, chercheur associé à l’Institut de démocratie de l’Université d’Europe centrale. Sa chute pourrait être perçue comme celle de ce symbole : que même les systèmes les plus solides, longtemps jugés inébranlables, peuvent être renversés. »

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