Ni une défaite militaire ni une offensive ennemie n’ont condamné les forts construits à la hâte sur les frontières françaises. Le coup est venu d’un laboratoire français : en 1885, le chimiste Eugène Turpin met au point la mélinite, un explosif qui rend caduque la poudre noire des obus. Un tir d’essai en 1886 sur le fort de la Malmaison a suffi à vieillir d’un coup une muraille que la France bâtissait depuis douze ans.
Aucun soldat étranger n’avait encore tiré sur ces forts.
À retenir
- La France vote en 1874 un programme de 196 forts frontaliers coûtant 679 millions de francs-or pour sécuriser ses frontières.
- La mélinite, explosif brisant développé en 1885, possède sept fois plus de charge explosive que la poudre noire traditionnelle.
- Les essais d’août 1886 sur le fort de la Malmaison démontrent que les fortifications de pierre ne résistent pas aux obus de mélinite.
Sommaire
Une ceinture de pierre votée le 17 juillet 1874
Le programme est adopté le 17 juillet 1874, après la défaite de 1870. Il est confié au général Raymond Adolphe Séré de Rivières, directeur du Service du génie, dont le nom reste attaché à tout le système. La première tranche de crédits s’élève à 88 millions.
Le chantier prend vite une ampleur peu commune. Sous la direction de Séré de Rivières sortent de terre 196 forts, 58 petits ouvrages (dont 16 redoutes) et 278 batteries. La facture grimpe à environ 450 millions de francs-or pour les seules fortifications, auxquels s’ajoutent 229 millions pour l’armement, soit 679 millions au total. Ces forts polygonaux enterrés forment des ceintures autour de certaines villes, des rideaux défensifs entre deux places fortes, ou restent isolés.
Tous n’étaient pas terminés quand la crise éclate : le programme se poursuit, et Douaumont, par exemple, n’est commencé qu’en 1884.
Une décennie qui change l’artillerie
Les années 1880 accumulent les ruptures techniques. L’obus à mitraille de 1883 expose les servants des pièces installées à découvert. La poudre sans fumée apparaît en 1884, puis vient la mélinite en 1885.
La mélinite, appelée lyddite chez les Anglais, est un explosif brisant d’une puissance sans commune mesure avec la poudre noire. Un obus de 155 mm en fonte, de 40 kg, contient 1,4 kg de poudre noire. Son équivalent en acier, de 43 kg, emporte 10,3 kg de mélinite, soit plus de sept fois plus de charge explosive. L’obus s’allonge, d’où son surnom d’« obus-torpille », et il explose après avoir pénétré sa cible.
Les voûtes de maçonnerie et les terrassements ne tenaient plus.
Août 1886 : le fort de la Malmaison sert de cobaye
Pour mesurer les dégâts, le génie choisit le fort de la Malmaison, au sud de Laon, un ouvrage de seconde ligne. Les expériences se déroulent à partir du 11 août 1886 et durent jusqu’à l’automne. Environ 170 obus chargés de mélinite sont tirés par des pièces de 155 mm et des mortiers de 220 mm. La crainte est précise : l’Allemagne développe sa propre artillerie de siège.
Le verdict est sans appel : les fortifications ne résistent pas.
La démonstration vaut pour l’ensemble du système. Tous les ouvrages antérieurs deviennent obsolètes, même les plus récents comme Douaumont. Il faut donc les recouvrir de béton « spécial », puis de béton armé, et les enterrer davantage. La couche de sable ajoutée pour amortir les impacts amplifiera pourtant les effets de l’onde de choc sous les bombardements de la Première Guerre mondiale, selon le musée du Génie d’Angers.
La crise laisse aussi des traces dans les esprits : le musée du Génie rappelle que, à partir de 1911, l’adoption de la doctrine de « l’offensive à outrance » par l’état-major accentue encore la désaffection pour la fortification. Les forts modernisés formeront malgré tout ce que les Allemands appelleront la « barrière de fer ».
Sources : musee-du-genie-angers.fr | langres.ims-creation.com | eugeneturpin.blogspot.com


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