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En France, on ne nourrit plus les vivants mais on organise la mort

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Sept millions de Français ne mangeraient pas à leur faim. Et pendant que des familles comptent leurs repas, notre société légifère sur l’aide à mourir. Que dit ce rapprochement de notre conception de la dignité humaine ?

Il y a des chiffres qui devraient empêcher de dormir.

Sept millions de Français. Sept millions de femmes, d’hommes, de jeunes, parfois d’enfants, pour lesquels manger à sa faim n’est plus une évidence. Dans l’un des pays les plus riches du monde, l’alimentation, ce besoin élémentaire que l’on croyait garanti, devient pour des millions de personnes une source d’inquiétude quotidienne.

Comment en sommes-nous arrivés là ?

Nous ne manquons ni de richesses, ni de compétences, ni de dispositifs sociaux. Nous avons des institutions, des administrations, des budgets considérables. Nous savons organiser des politiques publiques complexes, voter des lois, créer des mécanismes de solidarité. Pourtant, des Français doivent choisir entre payer leurs factures et remplir leur réfrigérateur.

Il ne s’agit pas d’un accident de parcours. Derrière cette réalité, il y a le coût du logement, l’insuffisance de certains revenus, la précarité, les difficultés des familles monoparentales, l’isolement et le renchérissement de la vie quotidienne. Il y a aussi cette situation devenue presque banale : des personnes travaillent, se lèvent chaque matin, remplissent leurs obligations, mais n’ont plus les moyens de vivre correctement.

Alors les associations distribuent des repas, les bénévoles collectent des denrées, les bonnes volontés tentent de réparer ce que la solidarité publique ne parvient pas à empêcher. Leur travail est indispensable. Mais une nation ne peut pas éternellement s’en remettre à la générosité de ses citoyens pour répondre à un besoin aussi fondamental que celui de se nourrir.

Quand la charité devient indispensable pour manger, c’est que la solidarité n’a pas rempli toute sa mission.

Et voici qu’au même moment, notre pays vient de franchir une autre étape : la légalisation de l’aide à mourir, sous certaines conditions. La société française organise désormais juridiquement la possibilité, pour certaines personnes, de recourir à une substance létale afin de mettre fin à leur vie.

Ne caricaturons pas le débat. La souffrance existe. Les maladies graves existent. La peur de l’agonie existe. Ceux qui défendent l’aide à mourir invoquent la liberté individuelle, le choix et le refus de souffrances jugées insupportables. Ces préoccupations méritent d’être entendues. Ceux qui s’inquiètent des risques de pression sur les personnes vulnérables, de l’insuffisance des soins palliatifs et de la place de la mort dans notre système de santé méritent, eux aussi, d’être entendus.

Mais une question demeure. Une question dérangeante, précisément parce qu’elle touche à notre conception de la dignité humaine.

Quelle valeur une société accorde-t-elle à la vie lorsqu’elle ne parvient plus à garantir à certains le minimum nécessaire pour la vivre, mais qu’elle institue parallèlement un dispositif permettant d’y mettre fin ?

Ne nous méprenons pas : manquer de nourriture et demander une aide à mourir ne sont pas des situations comparables. Il serait absurde de confondre la pauvreté avec la souffrance médicale, ou de prétendre que les deux débats obéissent aux mêmes logiques.

Mais ils nous obligent à examiner une même responsabilité collective : que faisons-nous des plus vulnérables ?

La dignité ne devrait dépendre ni du compte en banque, ni de l’état de santé, ni de la capacité à se débrouiller seul. Elle ne se mesure pas à la productivité d’un individu, à son autonomie financière ou à l’absence de ses souffrances. Elle tient à une conviction simple : une personne humaine ne perd pas sa valeur parce qu’elle est pauvre, malade, dépendante ou vieillissante.

C’est pourquoi une société digne de ce nom doit combattre la faim, prévenir l’abandon, développer les soins palliatifs et accompagner les personnes en fin de vie. Elle doit permettre à chacun d’être entendu, soigné et entouré. Et elle doit veiller à ce qu’aucune personne ne soit conduite à envisager la mort parce qu’elle se sent seule, inutile, coûteuse ou privée d’alternatives acceptables.

La liberté individuelle est essentielle. Mais pour être réelle, elle suppose des choix véritables. Peut-on parler de liberté sans s’interroger sur les circonstances dans lesquelles une décision est prise ? Peut-on se satisfaire d’un consentement formel si la personne qui l’exprime souffre d’un isolement profond ou n’a pas accès à un accompagnement adapté ?

Ces questions ne règlent pas à elles seules le débat sur la fin de vie. Elles en fixent cependant une exigence : ne jamais laisser la vulnérabilité devenir une raison de renoncer à la solidarité.

Une démocratie se juge aussi à ce qu’elle garantit à ceux qui ne peuvent pas défendre seuls leurs intérêts. Elle doit pouvoir entendre la demande d’une personne qui souffre sans oublier celle qui a faim. Elle doit pouvoir débattre de la mort sans considérer la vie des plus fragiles comme un problème secondaire.

Nous entendons souvent parler de dignité, de liberté et de droits. Ces mots n’ont de sens que s’ils se traduisent dans la réalité. La dignité doit se retrouver dans l’assiette de celui qui n’a pas de quoi manger, dans les soins apportés au malade, dans la présence offerte à la personne isolée et dans l’accompagnement de celui qui approche de la mort.

Il ne suffit pas de proclamer des droits. Encore faut-il que chacun dispose des moyens de les exercer.

Sept millions de Français qui ne mangent pas à leur faim : ce chiffre devrait être une urgence nationale. Pas une statistique de plus, pas un sujet de reportage oublié le lendemain, pas une affaire abandonnée aux associations.

Avant de nous féliciter de nos avancées législatives, interrogeons-nous sur ce que nous n’avons pas réussi à accomplir. Avant de parler de dignité dans la mort, assurons-nous que nous faisons tout ce qui est possible pour préserver la dignité dans la vie.

Car une civilisation ne se mesure pas seulement aux droits nouveaux qu’elle reconnaît. Elle se mesure aussi à sa capacité de ne laisser personne sur le bord du chemin.

Une société digne de ce nom doit savoir accompagner la mort. Mais elle ne peut accepter que tant de vivants aient du mal à vivre.

Raphaël Delpard

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