Imaginez un instant planter une échelle dans un champ, descendre de plusieurs barreaux, et vous retrouver au niveau où se tenait le sol il y a un siècle. C’est exactement ce qui s’est produit dans le Seeland, cette région suisse nichée entre les lacs de Bienne, Neuchâtel et Morat. En ce début d’automne, alors que les récoltes battent leur plein dans cette zone surnommée le grenier à légumes de la Suisse, peu de gens réalisent qu’ils marchent sur un sol qui s’enfonce littéralement, année après année, victime d’un chantier titanesque lancé il y a plus d’un siècle et demi.
À retenir
- Depuis le drainage débuté en 1868, le sol tourbeux du Seeland s'affaisse d'1 à 2 cm par an, avec un cumul atteignant jusqu'à 2,4 mètres selon les zones
- Les terres cultivées se retrouvant sous le niveau des lacs voisins, des stations de pompage fonctionnent en permanence pour évacuer l'eau et éviter que les champs ne deviennent des étangs
- L'oxydation continue de la tourbe libère du CO2 et du méthane dans l'atmosphère, faisant de cette région agricole un contributeur silencieux au réchauffement climatique
Le pari fou qui a redessiné une région entière
Tout commence en 1868, lorsque les autorités helvétiques décident de s’attaquer à un problème récurrent : les crues dévastatrices qui frappaient régulièrement la région. Le projet, connu sous le nom de correction des eaux du Jura, consiste à abaisser le niveau des trois lacs et à mettre en place un vaste système de drainage pour assécher le Grand Marais, une zone humide qui s’étendait alors sur 62,5 km². L’ambition est claire : transformer ces terres gorgées d’eau, jugées inutilisables, en terroir agricole fertile.
Le résultat dépasse toutes les attentes agronomiques. Une fois asséchée, la tourbe qui compose ce sol révèle une richesse exceptionnelle, capable de nourrir des cultures intensives. Aujourd’hui encore, un quart des légumes consommés en Suisse provient de cette région, preuve que le pari initial a bel et bien porté ses fruits sur le plan économique. Mais ce succès agricole cache une transformation géologique bien plus discrète, et autrement plus préoccupante.
La tourbe, ce sol vivant qui disparaît chaque année
Pour comprendre ce qui se joue sous nos pieds dans le Seeland, il faut d’abord saisir ce qu’est réellement la tourbe. Contrairement à un sol minéral classique, elle est constituée de débris végétaux accumulés pendant des millénaires, jamais totalement décomposés faute d’oxygène dans un environnement gorgé d’eau. En clair, il s’agit d’un immense réservoir de matière organique, un peu comme un congélateur naturel qui aurait mis en pause la décomposition depuis des siècles.
Le drainage a brutalement rouvert ce congélateur. En exposant la tourbe à l’oxygène, les travaux hydrauliques ont enclenché un processus d’oxydation continu, invisible à l’œil nu mais implacable. Résultat : le sol s’affaisse d’un à deux centimètres chaque année. Cumulé depuis 1868, cet affaissement atteint aujourd’hui, selon les endroits, jusqu’à 2,4 mètres, avec des pointes à deux mètres et demi dans les zones les plus touchées. Autrement dit, les champs actuels reposent littéralement plusieurs mètres plus bas que ceux cultivés par les arrière-grands-parents des agriculteurs d’aujourd’hui.
Cette dégradation a été accentuée par un autre phénomène historique : l’exploitation intensive de la tourbe elle-même comme combustible. Une société spécialisée avait même été fondée en 1917 pour organiser son extraction à grande échelle, le canton de Berne devenant alors le principal fournisseur national. L’activité s’est poursuivie en quantités importantes jusque pendant la Seconde Guerre mondiale, accélérant encore la disparition de cette ressource pourtant si lente à se former.
Des cultures qui poussent sous le niveau des lacs
Voici le cœur du problème, celui qui donne au Seeland des allures de région suspendue entre deux mondes : à force de s’enfoncer, les terres cultivées se retrouvent désormais sous le niveau des lacs voisins. L’eau, qui devrait naturellement s’écouler par gravité, stagne au contraire au-dessus des champs. Sans intervention humaine constante, les cultures maraîchères se transformeraient tout simplement en étangs.
C’est pourquoi des stations de pompage fonctionnent en permanence dans la région, évacuant mécaniquement une eau qui, ailleurs, suivrait son cours sans effort. Cette dépendance technique illustre à quel point l’équilibre du Seeland est devenu artificiel : ce que la nature avait mis des millénaires à construire comme un marais fonctionnel a été remplacé par un système sous perfusion, où chaque récolte dépend du bon fonctionnement des pompes.
Le Grand Marais face à son propre effondrement
Cette histoire, longtemps difficile à documenter avec précision, a pu être reconstituée grâce à une trouvaille inattendue : une collection de cartes datant de 1920, redécouverte par hasard des décennies plus tard. En comparant ces relevés anciens aux mesures actuelles, les chercheurs zurichois ont pu quantifier avec une précision inédite l’ampleur de l’affaissement, région par région, presque parcelle par parcelle.
Or l’enjeu dépasse largement la seule question agricole. Les sols tourbeux comptent parmi les réservoirs de carbone les plus denses de la planète, capables de stocker durant des millénaires des quantités considérables de gaz à effet de serre. Chaque centimètre de tourbe qui s’oxyde relâche dans l’atmosphère du CO2 et du méthane, deux gaz directement impliqués dans le réchauffement climatique. Le Grand Marais, autrefois simple terre à assainir, devient ainsi malgré lui un acteur silencieux du dérèglement du climat.
Face à ce constat, plusieurs pistes sont désormais explorées pour ralentir la dégradation, allant d’une gestion différente des niveaux d’eau jusqu’à la restitution de certaines parcelles à leur état naturel, en laissant remonter la nappe phréatique pour stopper l’oxydation à la source. Ces solutions impliquent toutefois un choix difficile entre production agricole immédiate et préservation à long terme d’un sol devenu fragile.
Au fond, le Grand Marais raconte une histoire à double tranchant : celle d’un exploit d’ingénierie qui a nourri des générations, mais aussi celle d’un compte à rebours géologique désormais bien engagé. À ce rythme, la couche fertile qui fait aujourd’hui la richesse du Seeland pourrait disparaître d’ici quelques décennies, laissant place à des sols plus profonds, moins généreux. Reste à savoir si la région saura réinventer son rapport à ces terres autrement qu’en continuant, chaque année, à s’enfoncer un peu plus.


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