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En creusant des kilomètres de galeries sous un atoll du Pacifique pendant trente ans, la France a littéralement fermé un bout de son territoire que ses propres habitants ne verront jamais

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Imaginez une île aussi grande qu’un arrondissement parisien, mais totalement interdite d’accès, gardée par le silence et par des kilomètres de galeries souterraines qu’on n’a jamais pris la peine de vider. Ce n’est pas de la science-fiction, c’est un bout de territoire français, perdu au milieu du Pacifique, que la plupart des Français ne verront jamais et dont beaucoup ignorent même l’existence. Depuis bientôt trente ans, cet atoll vit reclus, figé dans le temps depuis la fin d’un chapitre particulièrement sombre de l’histoire nucléaire française.

À retenir

  • Depuis le dernier essai nucléaire (Xouthos, 27 janvier 1996), l’atoll de Mururoa reste fermé à toute présence civile, sans habitant, touriste ni activité économique.
  • Entre 1966 et 1996, la France a réalisé 193 essais nucléaires sur Mururoa et Fangataufa, dont 46 aériens et 147 souterrains via des puits de 600 à 1000 mètres de profondeur.
  • Les 193 galeries creusées dans le corail n’ont jamais été vidées et contiennent toujours des centaines de tonnes de déchets radioactifs et de matériaux contaminés.

Un atoll rayé de la carte depuis près de trente ans

Mururoa, ce nom résonne peut-être vaguement dans les mémoires, comme un écho de manifestations et de reportages télévisés en noir et blanc. Pourtant, l’atoll existe toujours, quelque part au sud-est de la Polynésie française, et il reste aujourd’hui encore fermé à toute présence civile. Le dernier tir nucléaire français, baptisé Xouthos, y a eu lieu le 27 janvier 1996, sur l’atoll voisin de Fangataufa, marquant la fin officielle des opérations du Centre d’expérimentation du Pacifique. Deux jours plus tard seulement, le président Jacques Chirac annonçait à la télévision l’arrêt définitif des essais nucléaires français, une décision précipitée par un tollé international qui avait déjà réduit la dernière campagne de tirs de huit à six essais.

Depuis cette date, l’atoll est resté fermé au public, un peu comme une pièce dont on aurait fermé la porte à clé avant d’y retourner faire le ménage. Aucun habitant civil, aucun touriste, aucune activité économique n’y a été autorisée depuis. Un silence administratif et militaire qui dure toujours.

Mururoa, laboratoire nucléaire français au cœur du Pacifique

Pour comprendre pourquoi cet atoll est si particulier, il faut remonter au 2 juillet 1966, date du premier essai nucléaire français en Polynésie. Entre cette date et le fameux tir Xouthos de janvier 1996, la France y a réalisé 193 essais nucléaires, dont 167 directement sur Mururoa et le reste sur Fangataufa. Parmi eux, 46 tirs ont été effectués en pleine atmosphère entre 1966 et 1974, avant que la pression internationale n’oblige à changer de méthode.

À partir de 1975, et jusqu’à la fin des essais en 1996, 147 tirs souterrains ont pris le relais. La technique était impressionnante sur le papier : des foreuses creusaient des puits vertigineux, allant de 600 à 1000 mètres de profondeur, d’abord sous la couronne corallienne de l’atoll, puis directement sous le lagon, faute de place disponible. C’est dans ces puits que les charges nucléaires étaient descendues avant d’être déclenchées, une pratique censée limiter les retombées à l’air libre. Mais la nature a parfois rappelé les limites de ce dispositif : en mars 1981, le ministre de la Défense Charles Hernu a dû admettre devant l’Assemblée nationale qu’un cyclone avait dispersé des déchets issus d’une explosion nucléaire sur l’atoll, créant ce qu’il a lui-même qualifié de situation radiologique nouvelle.

193 galeries scellées : ce que la France n’a jamais récupéré

Une fois les essais terminés, la France a entrepris de démanteler les infrastructures de surface présentes sur les sites de Mururoa et de Fangataufa. Bâtiments, installations militaires et équipements visibles ont progressivement disparu du paysage. Mais sous terre, c’est une autre histoire : les 193 galeries et puits creusés dans le corail n’ont, eux, jamais été vidés de leur contenu.

Selon un rapport parlementaire récent, des centaines de tonnes de déchets radioactifs et de matériaux contaminés reposent toujours à l’intérieur de ces galeries, enfouies dans le corps même de l’atoll. Du plutonium et d’autres radionucléides auraient même été dispersés sur des milliers de kilomètres à la suite de certains essais atmosphériques. Une enquête menée par l’Agence internationale de l’énergie atomique entre 1996 et 1998 a pourtant conclu qu’aucune mesure corrective n’était nécessaire sur les sites, ni dans l’immédiat ni pour l’avenir, du point de vue de la protection radiologique. Un constat qui n’a pas empêché la France de continuer, par précaution, à surveiller en permanence le niveau de radioactivité dans l’environnement de l’atoll.

Un silence radioactif qui interroge encore aujourd’hui

Trois décennies après le dernier tir, la question qui demeure est simple : peut-on vraiment considérer un dossier clos lorsque des centaines de tonnes de matériaux contaminés restent enfouies sous un lagon habité par des générations futures ? Les populations locales, exposées aux retombées des tirs atmosphériques des premières années, ont d’ailleurs obtenu une forme de reconnaissance officielle avec la création, en 2010, du Comité d’indemnisation des victimes des essais nucléaires, chargé d’instruire les dossiers des personnes tombées malades à cause de ces expérimentations.

L’atoll, lui, continue de vivre à l’écart, entre surveillance discrète et absence totale d’accès civil. Un territoire français que l’on ne visite pas, que l’on ne survole guère, et qui garde, sous sa surface tranquille, la mémoire enfouie d’un programme nucléaire dont les conséquences exactes restent encore, à bien des égards, incomplètement mesurées.

Mururoa illustre ainsi une réalité que l’on préfère parfois oublier : certaines décisions prises au siècle dernier continuent de façonner notre présent, bien après que les projecteurs se soient éteints. Alors que la France s’interroge régulièrement sur son avenir énergétique et sur la gestion de ses déchets nucléaires civils, l’exemple de cet atoll fermé depuis près de trente ans rappelle qu’une frontière tracée pour protéger peut aussi devenir, avec le temps, une manière durable de ne pas regarder.

Brice L.

Rédigé par Brice L.

Brice est un journaliste passionné de sciences. Il collabore avec Sciencepost depuis plus d'une décennie, partageant avec vous les nouvelles découvertes et les dossiers les plus intéressants.

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