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Dans le centre-ville de Tell, les habitants se succèdent pour offrir leurs condoléances aux familles endeuillées. Amar Ramadan, les yeux rougit par les pleurs, a perdu son frère Imran, 37 ans, et trois de ses cousins, Farouk, 41 ans, Ibrahim, 32 ans, et Jawad, 27 ans, enterrés dans la nuit de vendredi à samedi. "Vous voulez savoir ce que je ressens ? J'aurais voulu mourir avec eux !", s'exclame le Palestinien de 34 ans, habitant de ce village palestinien du nord de la Cisjordanie. Vendredi matin, une vingtaine d'Israéliens venus d'une colonie voisine ont fait irruption à Tell. Lors des affrontements qui ont suivi, quatre résidents qui défendaient leurs propriétés ont été tués, ainsi que deux Israéliens. Selon l'armée israélienne, un habitant palestinien s'est emparé de l'arme d'un colon avant de l'abattre. Plusieurs témoins de l'attaque, rassemblés autour des familles endeuillées en ce samedi après-midi, rappellent que les Palestiniens en Cisjordanie ne sont pas autorisés à posséder des armes. "L'armée protège les colons, mais qui peut nous défendre, à part nous-même, pour éviter qu'ils ne brûlent toutes nos maisons et tuent davantage ?", interroge l'un d'entre eux. Amar Ramadan abonde : "Oui, ils étaient protégés par l'armée, qui a ensuite bouclé l'ouest de la ville… Pourquoi n'arrête-t-elle pas plutôt les colons ?".
Amar affirme avoir été la cible d'une autre attaque une semaine plus tôt, près de son domicile, lors de laquelle la maison d'un de ses cousins a été incendiée. "J'ai parlé au Shabak (nom utilisé par les Palestiniens pour désigner le Shin Bet, les services de renseignements israéliens, NdlR) et les ai prévenus qu'il allait y avoir des problèmes si les colons revenaient… L'un des colons morts vendredi avait attaqué ma maison il a deux ans déjà", lâche-t-il, l'air amer, en montrant une vidéo de Benayahu Melet (l'un des deux Israéliens enterrés vendredi) filmée sur sa propriété en janvier 2024. Dans certains médias israéliens, comme le grand quotidien Times of Israel, l'attaque de vendredi est décrite comme un "attentat" survenu alors que des membres de l'avant-poste de colonisation d'Havat Gilad venaient "porter secours à des randonneurs".
Revanche immédiate
Quelques heures après les évènements survenus à Tell, le coquet village voisin de Sarra a été le théâtre d'une réplique sans précédent, de mémoire de ses habitants. Autrefois très en vogue pour sa proximité immédiate avec Naplouse – la grande ville du nord n'est qu'à dix minutes de voiture – il est surnommé le "Paris" local. Depuis l'installation d'Havat Gilad, en 2002, sur la colline voisine à un kilomètre et demi de là, il a perdu de sa superbe et a vu nombre d'habitants et investisseurs à quitter les lieux.
Numan Abdullah est le maire de Sarra depuis deux mois. Vendredi, aux alentours de 16 heures, il a vu des dizaines, puis des centaines de colons se garer sur une route à proximité de l'avant-poste israélien voisin. "On ne les avait jamais vus si nombreux… On s'est donc préparé, et on a stocké des réserves d'eau pour éteindre les futurs incendies", explique l'élu.
Marée de colons
Plusieurs vidéos de l'attaque montrent une grosse centaine d'Israéliens marcher de concert en direction du village palestinien, situé en contrebas. Six maisons sont incendiées, ainsi que trois voitures, et trois Palestiniens sont blessés par les assauts. Dans le même temps, plusieurs centaines d'oliviers sont déracinés par des bulldozers israéliens. "Pour nous, ce sont tous des soldats même si seuls certains d'entre eux portaient l'uniforme", juge un adjoint du maire, lui aussi témoin de l'attaque dont il a filmé plusieurs dizaines de minutes. Il raconte avoir vu "un leader" diviser les colons en plusieurs groupes. "On le voyait faire des signes pour les diriger. Ils ont une stratégie, ils sont entraînés", poursuit celui dont la maison se situe en lisière de l'avant-poste israélien.
"La vie des Palestiniens n'a aucune valeur": la violence d'Israël contre les mineurs s'accentue dans les territoires palestiniens occupésLes membres de la municipalité de Sarra qualifient volontiers cette attaque de "propagande pour Benjamin Netanyahou", qu'ils soupçonnent de vouloir racoler le vote des colons de Cisjordanie. Le gouvernement israélien a annoncé ce week-end la construction de plusieurs avant-postes supplémentaires (illégaux au regard du droit international) pour venger la mort des Israéliens à Tell. "Où est l'Europe ? Que fait la communauté internationale à part être silencieuse ?", questionne Numan Abdullah, avant de prendre congé.
Arrêté sous anesthésie
Dès les premières heures du matin, vendredi, l'hôpital spécialisé de Naplouse a accueilli trois des quatre cadavres de Palestiniens morts à Tell, ainsi que deux blessés graves. Ali Ramadan, 27 ans, a été opéré aux alentours de 8 heures du matin d'une artère sectionnée ainsi que d'un bras cassé. Ghassan Bakarat, directeur de l'établissement de santé, témoigne : "Aux alentours de 14 h 45, des soldats israéliens se sont introduits dans le département des urgences et ont battu et insulté plusieurs membres de notre personnel médical". Il affirme que quelques minutes plus tard, les soldats ont arrêté Ali Ramadan, encore endormi par l'anesthésie de l'opération. "Les docteurs ont dû les aider à le transporter jusqu'au véhicule de l'armée", précise Bakarat. Entre les mains, le sexagénaire tient un rapport rédigé à destination du Croissant Rouge palestinien, partenaire local de la Croix-Rouge. Il désigne un paquet de fils électriques qui pendent du plafond : "Des soldats sont entrés dans ce bureau et ont pris les images des caméras de surveillance". Plusieurs vidéos, que La Libre Belgique a pu consulter, ont été filmées par des patients de l'hôpital.
À la sortie de Naplouse, sur la route 60 qui traverse la Cisjordanie du nord au sud, un colon agite un drapeau israélien. Plusieurs d'entre eux ont appelé à marcher à divers endroits du territoire occupé ; les médias palestiniens, de leur côté, appellent ce samedi soir à limiter les déplacements. Selon un décompte de l'AFP fondé sur les données du ministère de la Santé palestinien, au moins 1 094 Palestiniens ont été tués par des soldats ou des colons israéliens en Cisjordanie depuis le 7 octobre 2023.
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