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En chassant en 1977 les chalutiers étrangers de leurs bancs pour sauver la morue, les Canadiens ont littéralement vidé en quinze ans une mer qui les nourrissait depuis cinq siècles

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Le 2 juillet 1992, le ministre fédéral des Pêches John Crosbie annonce, au large de Terre-Neuve, un moratoire censé durer deux ans sur la pêche à la morue du Nord. L’imposition d’un moratoire sur la pêche à la morue élimine 30 000 emplois dans le secteur des pêches et de la transformation du poisson.

Le plus grand licenciement collectif de l’histoire du Canada, décrété en une matinée.

L’industrie de la pêche de la morue à Terre-Neuve et au Labrador avait attiré des flottes locales et internationales pendant près de cinq siècles avant ce jour-là. Des générations entières s’étaient construites autour du poisson, du séchage sur claies aux hypothèques sur les chalutiers. En quelques heures, ce monde s’arrête net.

À retenir

  • La biomasse de morue du Nord a chuté de 93 % entre 1962 et 1992, passant de 1,6 million à 110 000 tonnes.
  • Le moratoire de 1992 a éliminé 30 000 emplois en une seule journée, le plus grand licenciement collectif de l’histoire canadienne.
  • Le moratoire censé durer deux ans s’est prolongé trente-deux ans, jusqu’en 2024, avec des quotas réduits à 15 % des niveaux d’avant-crise.

Sommaire

  1. 1977, le geste qui devait sauver la morue
  2. Comment le Canada a fini le travail des chalutiers étrangers
  3. 30 000 personnes sans emploi en un instant
  4. Trente-deux ans plus tard, une pêche limitée reprend

1977, le geste qui devait sauver la morue

Pour comprendre l’effondrement, il faut remonter quinze ans plus tôt, quand Ottawa décide d’étendre sa zone économique à 200 milles marins pour reprendre la ressource aux flottes étrangères. Le choix paraît logique : en 1968, les captures de poissons de fond sur les Grands Bancs avaient plus que doublé, passant de 360 000 tonnes en 1959 à un record de 810 000 tonnes, dont environ 80 % pêchées par des flottes étrangères.

Chasser ces navires-usines européens revenait à retirer la main qui pillait le garde-manger. La déclaration de la zone d’exclusion en 1977 et le départ des flottes étrangères ont provoqué une brève stabilisation, à un niveau pourtant sous-optimal, de la biomasse de morue du Nord à la fin des années 1970. Le répit ne dure pas.

Débarrassé de la concurrence internationale, le pays construit et subventionne sa propre flotte hauturière, avec des chalutiers-usines capables de traiter le poisson en mer. Le rapport Kirby, référence de l’époque, prévoyait qu’en 1987 la récolte de poissons de fond atteindrait 1,1 million de tonnes, soit une hausse d’environ 370 000 tonnes par rapport à 1981, dont près de la moitié concentrée sur la seule morue. Les quotas fixés par Ottawa suivent cette ambition industrielle plutôt que l’état réel du stock. Le Canada remplace un pillage étranger par un pillage national, avec les mêmes filets et les mêmes cales pleines.

Le poisson, lui, ne suivait plus.

Dès 1988, les scientifiques du gouvernement tirent la sonnette d’alarme. Ils recommandent de réduire de moitié les captures autorisées, mais les responsables politiques retardent toute mesure sérieuse, continuant au contraire à promouvoir des quotas favorisant l’expansion de l’industrie. Trois ans de sursis coûteux, pendant lesquels les chalutiers canadiens raclent des bancs déjà exsangues.

Le résultat se lit dans les chiffres : en trente ans seulement, la biomasse féconde de morue du Nord chute de 93 %, passant de 1,6 million de tonnes en 1962 à seulement 72 000 à 110 000 tonnes en 1992. Une mer vidée par ceux-là mêmes censés la protéger.

30 000 personnes sans emploi en un instant

Ce matin de juillet 1992, la sentence tombe sans appel : plus aucun bateau ne peut remonter une morue du Nord. Les historiens qualifient encore cet épisode de plus grave cas de licenciement collectif de l’histoire du Canada, avec environ 30 000 habitants de Terre-Neuve-et-Labrador réduits au chômage, soit près de 12 % de la population active de la province. Personne, dans les villages côtiers, n’imaginait une fermeture totale. Le moratoire ne devait durer que deux années, le temps que la population de morue du Nord se rétablisse rapidement.

Il durera trente-deux ans.

Les usines de transformation ferment, les bateaux restent à quai, et plus de 30 000 Terre-Neuviens et Labradoriens se retrouvent sans travail, entraînant à terme un déclin de 10 % de la population de la province quand les jeunes partent chercher un emploi ailleurs.

Trente-deux ans plus tard, une pêche limitée reprend

Le moratoire sur la pêche commerciale à la morue du Nord est officiellement levé le 26 juin 2024, avec un total autorisé de captures qui reste dérisoire face à l’histoire. La fin du moratoire s’accompagne d’une hausse de 46 % du total autorisé de capture, passant de 13 000 tonnes en 2023 à 18 000 tonnes. Pour mesurer l’écart, juste avant l’effondrement, à la fin des années 1980, le total autorisé de capture atteignait environ 240 000 tonnes.

Le stock n’est pas revenu à son niveau d’avant-crise, loin de là. Un consensus scientifique situe aujourd’hui la biomasse bien en dessous de son seuil de référence limite, selon les données de Pêches et Océans Canada.

Le quota rouvert en 2024 ne représente qu’une fraction de ce que la mer donnait autrefois. Ces 18 000 tonnes ne pèsent que 15 % des niveaux de captures atteints juste avant le moratoire de 1992. Cinq siècles de pêche, quinze ans pour tout vider, et plus de trente ans pour retrouver, timidement, le droit de relancer une ligne.

Sources : lactualite.com | lesaffaires.com

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