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«Éloge de la chute»: Les Chiens au-dessus de l’incinérateur des Carrières

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Rue Atateken. Le nom d’origine autochtone corrige certes une injustice, mais en cet après-midi où Le Devoir retrouve Les Chiens pour parler d’Éloge de la chute, nouveau disque sombre et solidaire, le coin est pas mal plus crade qu’au temps de la rue Amherst, pourtant de sinistre mémoire. La bâtisse qui abrite les locaux de musiciens est belle de l’intérieur, c’est la sensation de création qui fait ça. Mais « la marche est moche dans Hochelag’ », résume Marc Chartrain, le batteur des Chiens : impossible de ne pas le souligner, une fois autour de la table de cuisinette du lieu.

Tout l’album le dit, en fait. À l’écoute, la chanson qui frappe le plus au plexus s’intitule Cet homme. Elle pourrait avoir été écrite à l’instant même, compte-rendu à vif, description de l’un des itinérants croisés. « Il vit dans son manteau / Qu’il fasse laid qu’il fasse beau / Il fonce sur le trottoir / Comme porté sur les eaux / Il éructe un discours / Qui ne compte que deux mots / Son délire est immense / Son monde est terrifiant ». La ligne principale du refrain est la plus terrifiante : « J’aurais pu être cet homme », illustre Éric Goulet de son timbre à la fois magnifique et usé.

« C’est après avoir vu quelqu’un comme ça. On s’est quasiment rentrés dedans. Je le vois s’éloigner, je me suis presque revu. J’ai eu un bout dans ma vie où j’ai pas été loin de l’itinérance. Le voir m’a fait repenser qu’on peut tous être proches de se ramasser là. Être confronté comme ça, ça te ramène où t’as presque été, où tu pourrais avoir été, où tu pourrais être. On est chanceux. On est privilégiés, même, parce qu’on est entourés, on a de la famille, des amis. Quand t’as pas ce filet autour de toi… » Résultat positif, quand même : ça a rappelé Les Chiens à leurs rôles de garde-fou et de protecteur de niche. « Je pense que c’est ça, notre groupe, un besoin de réagir, en plus de l’envie de jouer qui revient périodiquement », dit avec le sourire Marc en toisant ses chers frères de mission et de musique.

Presque trente ans

Les Chiens aboient, grognent et protègent des foules d’humains depuis 1997. Premier album enregistré l’année d’après. « Selon la bio, précise Éric. Pour moi, c’est la continuité de mon band de secondaire. Avant Possession Simple. J’associe Les Chiens à tout ce que j’ai fait. » Monsieur Mono, Les Ringos, Les Dévadés sont des excroissances. Pour Nicolas Jouannaut, le beau grand efflanqué de la basse, Les Chiens sont toujours prêts à bondir, d’où qu’ils soient : « Notre niche, c’est notre base. Pour Éric, quand il est ailleurs, c’est des intermèdes. À chaque fois qu’il revient aux Chiens, il est fou comme un balai, et nous autres, devant son enthousiasme, on y va ! » Marc renchérit : « On a juste à être dans le même lieu, à jouer, et toutes les fois ça marche. »

C’est leur fonction. Chacun fait le même constat : quand ça bombarde dehors, ils rallient la niche, refont leur bon bruit, ressortent revigorés, à l’attaque. Éric le dit bien : « Jouer avec Les Chiens, c’est une catharsis, c’est pouvoir s’exprimer intensément. L’effet d’entraînement est toujours aussi fort : j’écris deux-trois chansons, je les fais avec les boys, et ça en amène d’autres. C’est pas long qu’on a un album. » Nico a des phrases-clés qui ouvrent toujours la porte : « On est dans l’actualité autant que possible. On ne cherche pas à plaire pour plaire. On joue mieux ensemble. »

Les temps sont plus durs que durs, les barbares tirent partout, le club de golf des dictateurs triche à tous les trous : il nous faut plus que jamais Les Chiens, et pas en laisse. Ce n’est point un hasard si l’illustration de pochette de L’éloge de la chute rappelle autant celle d’Animals, l’album de Pink Floyd. Rappelez-vous, c’était en 1977, quand le Floyd vint nous cracher dessus au Stade olympique. Ah ! Cette pochette où un cochon gonflable survolait une vieille centrale thermique au charbon. Clin d’œil d’Éric : « Je trouvais que c’était le bon moment d’utiliser l’incinérateur des Carrières. » C’est devenu un tableau d’Alexandre Chartrand : un chien au-dessus des cheminées montréalaises. « On est des animaux nous aussi, non ? Pour moi, c’est notre album le plus floydien. Il n’y a pas plein de solos à la David Gilmour, mais il y a des textures, une volonté de jouer avec l’espace ». Des séquenceurs, notamment, et une basse en spirale : quand ça tombe, ça tombe. Mais ça demeure Les Chiens. Marc insiste là-dessus : « Il y a une espèce de pouvoir dans la sobriété, à nous trois, on fait ce qui est nécessaire, c’est tout. »

Les amis ralliés

Cette fois-ci, des amis ont été conviés. On retrouve Roger Miron, qui est presque l’un des Chiens depuis un quart de siècle. Andre Papanicolaou, le comparse des Ringos. Le batteur d’appoint Vincent Carré. Mais aussi et surtout deux ex-Octobre : Pierre Flynn et Mario Légaré. Flynn à l’orgue Hammond B-3 dans trois chansons, un événement. Éric s’extasie : « C’est spécial. Nous, les musiciens, on est des vases communicants. Pierre Flynn, on est devenus amis, on va manger au restaurant, on s’est mis à parler de B-3, et j’ai pensé : coudonc, c’était quand la dernière fois que j’ai vu Flynn jouer du B-3 ? J’ai fourni l’occasion, il a tout de suite dit oui, je pense qu’il était content. Et moi alors ! Mon cerveau a explosé ! »

C’est ça, Les Chiens, ça jappe de joie et puis ça mord, en alternance. Ainsi, cet album contient Comment savourer la vie, une chanson à « l’esprit serein » malgré les hécatombes, et Le blues des lendemains, qui réagit la mort dans l’âme aux dernières élections américaines : « Puis venu le grand soir tout a sombré ». Encore heureux que le groupe tienne bon. Éric, Marc et Nico mesurent leur chance. « Il n’y a pas beaucoup de gens que j’ai côtoyés sur une période aussi longue et récurrente que Marc et Nico. Ça fait partie de la solution. La communauté. Dans cette époque ultramatérialiste, individualiste, on voit ce que ça donne quand c’est poussé à l’extrême. Notre seule défense, c’est d’être ensemble, se tenir, se tenir proches de ses proches, et espérer que ça va inspirer les gens. »

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