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Édouard Balladur et le syndrome Balladur

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« Édouard Balladur a incarné une certaine idée de l'autorité de l'État, de la rigueur budgétaire et de la responsabilité politique. » (Gérard Larcher, le 31 août 2026 sur Twitter). « [Il] avait la France au cœur. Il en fut le serviteur exigeant, mesuré, dévoué. » (Emmanuel Macron, le 31 août 2026 sur Twitter).

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L'ancien Premier Ministre Édouard Balladur est mort à Paris ce lundi 31 août 2026, à l'âge de 97 ans (il est né le 2 mai 1929). La classe politique a unanimement rendu hommage à cet homme d'État qui, pourtant, ne faisait pas l'unanimité, mais qui a fait partie de ces personnalités qui ont façonné le paysage politique de la Cinquième République. Il a eu une importance politique très élevée dans les années 1990, au même titre que l'un de ses adversaires, le socialiste Lionel Jospin, qui est mort il y a quelques mois.

Édouard Balladur était à l'origine un technocrate et un conseiller de l'ombre. Principal collaborateur du Président Georges Pompidou (Secrétaire Général de l'Élysée), il a été rapidement intégré dans le staff de Jacques Chirac, l'héritier du pompidolisme, mais sans beaucoup de relations politiques avec le duo infernal Marie-France Garaud et Pierre Juillet. Jacques Chirac, et le parti gaulliste que ce dernier a conquis, l'UDR puis le RPR, ont été, pendant les années 1970, particulièrement anti-européens, sous l'influence de Marie-France Garaud.

Au grand dam de celle-ci et de Charles Pasqua, autre proche de Jacques Chirac, Édouard Balladur a pris une influence déterminante dans le retour au pouvoir de la coalition UDF-RPR en 1986. Nommé à nouveau à Matignon, Jacques Chirac s'en est fait en quelque sorte un Vice-Premier Ministre, avec le titre de Ministre d'État, Ministre de l'Économie, des Finances et de la Privatisation. Le caricaturiste Plantu s'amusait alors à le dessiner dans une chaise à porteur avec la perruque de l'époque royale. Il était considéré comme le premier-ministrable de Jacques Chirac si celui-ci atteignait l'Élysée. Ce ne fut pas le cas car en 1988, François Mitterrand a été réélu.
 

Les années 1990 furent les années Balladur. Au sein même du RPR, il est parvenu à repousser l'OPA de Charles Pasqua allié à Philippe Séguin, préservant le courant majoritaire chiraquien dans lequel se trouvaient Alain Juppé, le secrétaire général du RPR, et Nicolas Sarkozy, le secrétaire général adjoint du RPR. Édouard Balladur a en particulier convaincu Jacques Chirac de maintenir le cap européen de la France et de soutenir le Traité de Maastricht (monnaie unique) lors du référendum de 1992. L'argument pouvait être politicien (seul moyen de garder un électorat centriste très pro-européen), mais la position était délicate au sein d'un parti qui s'est très profondément divisé à cette occasion (en 2005, c'est le PS à son tour qui s'est profondément divisé sur le TCE).

La perspective d'un nouveau retour au pouvoir en 1993 aurait pu reconduire Jacques Chirac pour une troisième fois à Matignon. Mais il a préféré se réserver pour la campagne présidentielle de 1995 et déléguer à son "ami de trente ans" le rôle de chef du gouvernement. Une erreur politique étonnante de la part d'une des plus coriaces personnalités politiques. Naïveté ? Foi imprudente en la loyauté d'un homme qui a vu l'occasion de devenir numéro un ?

Toujours est-il que dès les premiers jours à Matignon, Édouard Balladur avait montré son autorité sur la conduite des affaires de l'État dans un temps de cohabitation très spécial car le Président de la République était très malade. Édouard Balladur a été l'un des Premiers Ministres de la Cinquième République qui ont eu le plus de pouvoir.
 

Une composition du gouvernement très rationnelle intégrait tous les chefs de partis, avec quatre ministres d'État : Simone Veil (Affaires sociales, Santé et Ville), Charles Pasqua (Intérieur et Aménagement du territoire), Pierre Méhaignerie (Justice) et François Léotard (Défense). Puis Alain Juppé (Affaires étrangères), François Bayrou (Éducation nationale), etc. Tout le monde est allé à la soupe, sauf Charles Millon, influent président du conseil régional de Rhône-Alpes et président du groupe UDF à l'Assemblée, qui aurait refusé l'Agriculture (cet UDF allait être l'une des rares personnalités nationales à soutenir Jacques Chirac).

Dans cette équipe gouvernementale, peu de ministres allaient soutenir Jacques Chirac (seulement Alain Juppé). Au sein du RPR, le fidèle de Jacques Chirac, Nicolas Sarkozy, s'est balladurisé (déjà avant 1993), Charles Pasqua a aussi pris cette direction (s'imaginant le premier Premier Ministre d'un Balladur Président), même François Fillon, pourtant fidèle de Philippe Séguin, a retourné sa veste. Mais les gains au sein de l'UDF étaient encore bien plus grands, car Édouard Balladur pouvait compter sur le balladurisme enthousiaste de François Léotard au PR (que ce dernier présidait) et de Bernard Bosson au CDS (dont celui-ci était l'influent secrétaire général).

La raison ? Une haine de Jacques Chirac habitué à la trahison depuis 1974 (ses victime : Jacques Chaban-Delmas, Valéry Giscard d'Estaing, Raymond Barre), et surtout (car haine et amour en politique varient souvent), les sondages ! Dès sa prise de fonction, Édouard Balladur a joui d'une forte popularité, peu explicable car le personnage était peu charismatique, mais c'est ainsi. On louait son sérieux, sa méthode, sa prudence.
 

Jacques Chirac aurait dû se rappeler une remarque de son mentor Georges Pompidou qui racontait que dès qu'il est entré à Matignon en 1962, il a songé à se présenter un jour à l'élection présidentielle. Édouard Balladur aussi, donc. Et cela convenait bien à l'UDF d'éviter d'avoir à soutenir Jacques Chirac alors qu'il n'y avait plus de candidat spécifiquement UDF. En d'autres termes, Édouard Balladur a été surtout le candidat de l'UDF et le candidat de la moitié du RPR (celle des élus, pas celle des militants).

Un petit arrêt en ce qui me concerne. Paradoxalement, j'ai soutenu activement la candidature de Jacques Chirac en 1995 malgré mon appartenance à l'UDF. Je considérais qu'il fallait un homme proche du peuple et Édouard Balladur me paraissait beaucoup trop distant pour comprendre le peuple. Pour une fois, j'ai fait partie de ceux qui ont eu raison. Mais je l'ai fait par défaut et je me sentais surtout orphelin, regrettant l'absence d'un candidat centriste. La candidature d'Édouard Balladur était aussi une bonne opération pour le RPR qui a pu récupérer tous les fichiers des fédérations UDF pendant la campagne, préfigurant la naissance de l'UMP.

Deux partis très organisés et bien implantés localement, majoritaires au Parlement, un gouvernement très organisé et méthodique, des élus locaux et des parlementaires très majoritairement favorables, des journalistes pleins d'allégeance, un Président de la République de plus en plus absent pour cause de maladie, et surtout (donc) des sondages très flatteurs : que pouvait demander de plus Édouard Balladur ?!

Il faut se rappeler la situation : quand Jacques Chirac a fait sa déclaration de candidature le jour de la Saint-Charles, le 4 novembre 1994, il ne pesait que 14% d'intentions de vote dans les sondages. Édouard Balladur était tellement haut qu'en décembre, certains pensaient qu'il pourrait être élu dès le premier tour (l'arrogance du favori !). Car tous ces soutiens, ce n'était pas par conviction (Chirac et Balladur feraient la même politique), c'était simplement trouver la meilleure locomotive pour leurs petits intérêts électoraux.

Quand Jacques Chirac rencontrait les journalistes, ceux-ci lui demandaient systématiquement : quand retirerez-vous votre candidature ?! De qui s'agacer alors que sa détermination à aller jusqu'au bout était totale. Loin des médias, loin des journalistes, loin des caméras et des micros, Jacques Chirac a fait alors campagne, et cela, il savait le faire à merveille. Il a rencontré la France profonde, et son thème, soufflé par Philippe Séguin, de la fracture sociale a tellement bien fonctionné (malgré le manque évident de sincérité) qu'il a réussi à mobiliser la jeunesse et même une partie de la gauche. Même François Mitterrand le soutenait secrètement, en voulant beaucoup à Édouard Balladur de profiter de la maladie présidentielle pour mordre sur ses prérogatives dans les domaines de la défense et des affaires étrangères. Il aurait glissé à Jacques Chirac : c'est votre tour.

En janvier 1995, la situation est devenue délicate pour Édouard Balladur : d'abord, une très mauvaise déclaration de candidature, dans son bureau de Matignon, et ensuite, cette impression que l'élection présidentielle ne serait qu'une formalité et qu'il n'aurait pas à faire campagne, puisqu'il serait le gagnant à la fin. Résultat : les tendances se sont inversées en février : Jacques Chirac a dépassé Édouard Balladur dans les intentions de vote. Ce dernier a renforcé sa campagne et sa courbe s'est redressée mais pas assez rapidement pour redépasser Jacques Chirac. Au premier tour, il fut le troisième larron, la pire position. Et la surprise, c'est Lionel Jospin en première place. On se souvient du discours du Premier Ministre au soir de sa défaite où il annonçait son soutien à Jacques Chirac, mais dans la salle, ce dernier était hué par certains militants trop zélés, et cette phrase fameuse d'Édouard Balladur allait rester : « Messieurs, je vous demande de vous arrêter ! ». Pas facile de refroidir des soutiens chauffés à blanc !

C'est cela, le syndrome Balladur : un candidat donné très largement favori gagne rarement une élection présidentielle. D'autres malheureux en ont été victimes, comme Lionel Jospin en 2002, Ségolène Royal en 2007, Dominique Strauss-Kahn en 2011, Alain Juppé en 2016, François Fillon en 2017. Édouard Philippe a échappé à cette contrariété : les sondages ne lui sont plus favorables.

Revenons à Doudou (c'était ainsi que l'appelaient ses colleurs d'affiches). Après 1995, il est devenu un élu national classique : il a tenté de conquérir la mairie de Paris et la présidence du conseil régional d'Île-de-France, sans succès, mais il est resté encore longtemps député de Paris (jusqu'en 2007, à l'élection de son poulain Nicolas Sarkozy), présidant à l'occasion la prestigieuse commission des affaires étrangères. Comme nouveau baron, il est resté fidèle à son parti devenu l'UMP et LR, il a apporté son soutien à Nicolas Sarkozy en 2007 et 2012, à François Fillon à la présidence de l'UMP en 2012, à Nicolas Sarkozy à la primaire de 2016 puis à François Fillon en 2017 et à Valérie Pécresse en 2022.

Avec l'âge, Édouard Balladur s'est pinay-isé, rencontrant de nombreuses personnalités politiques et si l'acteur était à la retraite, l'observateur était encore bien éveillé, ce qui le conduisait à apporter régulièrement dans les médias son analyse de la situation politique ou internationale (du reste comme Lionel Jospin). Il ne s'est pas fabiusisé, en ce sens qu'il avait refusé en 2010 la proposition de Nicolas Sarkozy de le nommer membre du Conseil Constitutionnel.

S'il a tourné assez vite la page de son échec de 1995 (comme François Fillon en 2017), Édouard Balladur a pu tout de même constater à ses dépens que la morale de l'histoire était sauve : la trahison d'un ami de trente ans a provoqué son échec, contre tout pronostic préélectoral.

Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (31 août 2026)
http://www.rakotoarison.eu

Pour aller plus loin :
Édouard Balladur.
Une vision européenne décevante.
Le syndrome Balladur.
Le théoricien de la cohabitation.
Le Comité Balladur de 2007.
La cohabitation de 1986.

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