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Du sang sur la neige, la BD qui décortique la tragédie de Reesor Siding

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Survenu en 1963, le conflit syndical le plus meurtrier de l’histoire canadienne continue d’inspirer. Attendue en librairie le 17 février, la bande dessinée documentaire Du sang sur la neige dépoussière la tragédie de Reesor Siding dans le Nord de l’Ontario, à travers le regard croisé du professeur universitaire Jacques Poirier et de l’auteur de bandes dessinées Christian Quesnel.

Au fil des pages, on retrouve la patte de Christian Quesnel. L’Avellinois nous plonge d’emblée dans les paysages forestiers glacés du Nord de l’Ontario, avant de dérouler l’intrigue inspirée de cet événement historique. Au fil des cases, l’artiste dépeint les circonstances ayant mené aux tensions opposant des bûcherons de la papetière Spruce Falls de Kapuskasing à des cultivateurs indépendants alimentant la même compagnie.

Une page de la bande dessinée «Du sang sur la neige» de Jacques Poirier et Christian Quesnel.

D’abord conflit larvé, la situation va s'envenimer au fil des mois, jusqu’à éclater dans la nuit du 10 au 11 février 1963. Bilan : trois morts et huit blessés.

Photo : Offert par les Éditions Prise de parole / Christian Quesnel

Pour rappeler ce triste épisode de l'industrie forestière ontarienne, le scénario décortique la manière dont cette tension latente va progressivement enfler et diviser les communautés, jusqu’à basculer dans le sang.

C'est à partir de ces informations qu'on peut voir tout le chemin parcouru, analyse le dessinateur et auteur Christian Quesnel. Ça nous permet vraiment de comprendre cette époque et celle que nous vivons actuellement, poursuit-il.

Ce dernier voit dans la maxime diviser pour mieux régner une clé du drame de Reesor Siding. À l'époque, c'était vraiment un système. Et je pense que c'est en train de le redevenir, analyse Christian Quesnel, soulignant le danger de la polarisation des opinions.

Briser l’omerta

Conflit de travail le plus meurtrier de l’histoire syndicale du Canada, la tragédie de Reesor Siding demeure méconnue. Un paradoxe que le professeur de littérature et de grammaire à l'Université de Hearst, Jacques Poirier, explique par la chape de plomb qui s’est abattue sur les protagonistes de ce drame.

Un homme souriant qui pose les bras croisés.

Coscénariste de la BD «Du sang sur la neige», Jacques Poirier est originaire de Kapuskasing, non loin du site où s’est déroulée la tragédie dans sa jeunesse.

Photo : Offert par Jacques Poirier / Rémi Dumais

En fin de compte, ce sont deux groupes de Canadiens français qui se sont affrontés, des gens qui habitaient les mêmes villages, qui se connaissaient parfois très bien ou qui étaient parents, rappelle Jacques Poirier.

Ça a déchiré la communauté. Tout de suite après la grève, il y a eu une espèce d'omerta, un peu comme si on avait honte de ce qui s'était passé.

Une page de la bande dessinée «Du sang sur la neige» de Jacques Poirier et Christian Quesnel.

Détail d’une des planches suggérant le climat de défiance avant le drame. En médaillon, Jacques Poirier analyse et commente l’évolution du conflit.

Photo : Offert par les Éditions Prise de parole / Christian Quesnel

Si le dramatique événement a très vite été passé sous silence pour tenter d'oublier, l’affrontement sanglant de Reesor Siding n’en a pas moins inspiré des chansons, une pièce de théâtre et un roman.

Ces productions littéraires et artistiques figuraient à l’étude d’un cours universitaire, monté en 2018 avec la complicité de sa collègue aujourd’hui à la retraite, l’historienne Danielle Coulombe. J'ai trouvé que c'était une bonne idée de combiner les arts et le côté historique pour expliquer la tragédie, commente le professeur.

Ce dernier songe alors à écrire sa propre pièce de théâtre, encouragé par le dramaturge franco-ontarien Jean Marc Dalpé. Jacques Poirier opte finalement pour une bande dessinée documentaire pour raconter cette histoire, cédant aux arguments de son ami Christian Quesnel.

Au-delà de l'information, l’émotion

Un homme souriant qui pose les bras croisés en regardant vers la gauche.

«En bande dessinée, le lecteur n’est pas passif, il participe au récit. C'est lui qui fait le lien, qui comble les ellipses entre les cases», fait valoir Christian Quesnel.

Photo : Myriam Comtois / Josée Lecompte

Excellant dans les illustrations fantastiques (La cité oblique, Dracula), Christian Quesnel retrouve son autre terrain de jeu fétiche : la bande dessinée documentaire (Vous avez détruit la beauté du monde; Mégantic, un train dans la nuit; Dédé et plus récemment, Transmission).

Comme à son habitude, le dessinateur et auteur québécois s’est imprégné de l’époque, se nourrissant de documents, de photos et d’archives partagés par Jacques Poirier. La documentation a patiemment été rassemblée au cours de deux années de recherche.

Une page de la bande dessinée «Du sang sur la neige» de Jacques Poirier et Christian Quesnel.

Le récit convoque les figures clés du procès des grévistes, incluant dirigeants et employés de la Spruce Falls, acteurs du système judiciaire et hommes politiques.

Photo : Offert par les Éditions Prise de parole / Christian Quesnel

J'ai aussi consulté Danielle [Coulombe] pour m'assurer qu'il n’y avait pas d'erreur, confie son acolyte franco-ontarien. Jacques Poirier cite, entre autres défis, celui de scénariser cette histoire avec le moins de mots possible. Christian me chicanait constamment. Il me disait : "Faut que l’image parle!", raconte en souriant le professeur ravi du résultat.

Les illustrations sont magnifiques, se réjouit-il, saluant le regard unique et l’approche exigeante de son partenaire. J'ai peut-être scénarisé deux ou trois planches. Pour le reste, Christian ne voulait pas travailler à partir d'un scénario classique où je lui aurais dit exactement ce que je voulais. [...] On a beaucoup aimé cette liberté de pouvoir travailler chacun de notre côté, affirme Jacques Poirier.

Même son de cloche enthousiaste du côté de Christian Quesnel, qui souligne avoir aimé cette liberté, mais aussi la confiance accordée par son acolyte. Quesnel confie avoir absorbé les archives dans un premier temps, avant d’essayer de les trier pour considérer ce que ça provoque chez [lui] comme sentiment.

Essayer de rendre quelque chose tel quel ne rend pas toujours justice à ce qui s'est vraiment passé. Des fois, il faut pousser davantage le crayon pour qu’au-delà de l'information, il y ait de l’émotion.

C'est là que mon travail intervient davantage : créer l'émotion à partir de documentation qui, au départ, est dans le fond d'un tiroir, dans des archives ou des coupures de journaux, poursuit l’artiste.

Une page de la bande dessinée «Du sang sur la neige» de Jacques Poirier et Christian Quesnel.

Une du «Devoir», représentation de Maurice Richard et clin d'œil à Saint-Jean-Baptiste, patron des Canadiens français, s’associent ici pour restituer un contexte historique.

Photo : Offert par les Éditions Prise de parole / Christian Quesnel

Christian Quesnel saisit entre autres cette émotion en insufflant une certaine poésie à un récit historique, en confiant la narration à la forêt pour ouvrir et clore le récit, ou encore en représentant des oiseaux symbolisant la violence d’une balle meurtrière.

L’idée c’était de montrer quelque chose d'horrible, sans montrer l'horreur comme telle, explique Christian Quesnel au sujet de sa représentation de la fusillade de Reesor Siding.

Ces choix créatifs ne sacrifient pas pour autant l’exactitude des faits, grâce à l’ajout sur les planches de médaillons de Danielle Coulombe et Jacques Poirier. Tout au long du récit, des phylactères restituent les commentaires et analyses des deux experts de Reesor Siding.

La couverture de la bande dessinée «Du sang sur la neige» de Jacques Poirier et Christian Quesnel.

La couverture de la bande dessinée «Du sang sur la neige» est signée par l’artiste et graphiste Olivier Lasser. Décédé en novembre dernier, l’album est dédié à sa mémoire.

Photo : Offert par les Éditions Prise de parole / Olivier Lasser (couverture), Christian Quesnel (arrière-plan)

En plus de la bande dessinée, une exposition consacrée à Du sang sur la neige voyagera au Québec et en Ontario. Premier arrêt : le Palais des congrès de Gatineau, du 19 au 22 février dans le cadre du Salon du livre de l’Outaouais, où les deux coauteurs iront à la rencontre du public.

Présentant 10 panneaux mettant en lumière dessins, planches et archives, cette exposition sera par ailleurs présentée en mars à la librairie et galerie d’art Bouquinart, à Gatineau, et à l’Université de Hearst, puis en mai à la Place des arts du Grand Sudbury.

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