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À Montréal, en octobre 1967, l’économiste Jacques Parizeau monte à bord d’un train. Destination : Banff. Conseiller du premier ministre du Québec, Parizeau est alors fédéraliste. Il est invité à prononcer là-bas une conférence sur ce qui lui apparaît comme « le sempiternel problème du fédéralisme canadien ». Lorsqu’il arrive à Banff, après des heures passées à réfléchir au pays qui défile sous ses yeux, il est désormais indépendantiste.
Au moment où je l’accompagnais pour la rédaction de Pour un Québec souverain, Jacques Parizeau me racontait ce voyage sur un ton amusé. Cette histoire allait devenir l’un des éléments marquants du texte d’ouverture de son livre.
Au Canada comme ailleurs, disait M. Parizeau, le train a ceci de merveilleux qu’il favorise toujours la réflexion. Il relie des villes, des régions, parfois même des pays. Mais, surtout, il permet de prendre du recul.
Quand j’étais enfant, ma mère pouvait prendre le train depuis notre village des Cantons-de-l’Est pour se rendre à Montréal. Depuis, cette gare couleur sang de bœuf a disparu, comme la plupart des autres dans la région. Trois paires de rails traversaient le village : il n’en reste qu’une seule, vieillissante, consacrée au transport de marchandises.
On peut discuter du coût d’un train à grande vitesse. On peut s’interroger sur son tracé et ses retombées. Mais il est difficile de nier que le Québec et le Canada accusent un retard considérable en matière de transport collectif. Seul pays du G7 dépourvu de train à grande vitesse, le Canada tergiverse toujours devant un projet que d’autres considèrent depuis des décennies comme une évidence.
Faut-il vraiment croire qu’un train rapide entre Québec, Montréal, Ottawa et Toronto suffirait à menacer l’existence politique du Québec ? L’argument est curieux. Après tout, c’est en traversant le Canada en train que Parizeau disait avoir pris conscience de la nécessité de l’indépendance. Le chemin de fer transcontinental n’a pas empêché l’émergence du mouvement souverainiste. Pas plus que l’autoroute transcanadienne, la télévision, Internet ou les marchés communs n’ont fait disparaître les aspirations nationales.
Une identité sociopolitique ne tient pas à la lenteur des flux de déplacements ni à la volonté de se couper de ses liens avec l’étranger. Si tel était le cas, le projet de souveraineté du Québec aurait disparu depuis longtemps.
Faut-il refuser le train rapide parce qu’il modifiera certains paysages ? Dans ce cas, où sont les protestations d’égale ampleur contre l’expansion incessante du réseau autoroutier ? Voilà des décennies que nous acceptons l’étalement de l’asphalte, la multiplication des échangeurs et la disparition de terres agricoles, faute d’avoir voulu développer sérieusement d’autres moyens de transport.
Lorsqu’il est question de transport collectif, plusieurs nous expliquent qu’il vaudrait mieux améliorer d’abord les infrastructures existantes au nom de la « prudence budgétaire ». Cette sagesse comptable semble s’appliquer de façon très sélective. Pour les autoroutes, pourtant, on trouve toujours les moyens de voir grand. Mais dès qu’il est question d’éducation, de santé, d’alimentation ou de transport collectif, les mêmes découvrent soudainement les vertus de la modestie, tout en nous redisant l’urgence d’investir plus pour… l’armée !
Au moment même où l’on débat de la pertinence d’un TGV, Ottawa envisage d’assouplir certaines règles entourant l’usage de pesticides. D’un côté, on s’inquiète des frontières symboliques qu’un TGV pourrait faire disparaître ; de l’autre, on s’emploie à affaiblir les barrières concrètes qui protègent la population contre des substances jugées ailleurs trop dangereuses.
Au Canada, on utilise encore plus d’une centaine de pesticides interdits ailleurs, notamment en Europe, expliquait Pascal Priori, de l’Association pour la santé publique du Québec, au micro de la radio de nos impôts. Comme si cela ne suffisait pas, Ottawa envisage maintenant d’en faciliter l’usage au nom de la souveraineté alimentaire et économique. Une bien curieuse conception de la souveraineté. On semble bien moins préoccupé par la capacité d’une population à contrôler ce qu’elle consomme que par celle des entreprises à écouler leurs produits, alors que la faim tient moins à un manque de nourriture qu’à sa distribution.
Le hasard fait parfois si bien les choses : le jour même du dépôt du projet de loi sur les produits antiparasitaires, le 29 avril, la ministre fédérale de la Santé prenait la parole lors d’un événement organisé par CropLife Canada, l’un de ces groupes de pression représentant les fabricants de pesticides, de semences et d’engrais. A-t-on le moindre souci et scrupule réel envers les agriculteurs ?
Pendant que l’on s’indigne ici — avec raison — du scandale du cartel du pain, on discute beaucoup moins, en revanche, de ce qui se retrouve dans le blé ou les céréales elles-mêmes. Dans les quotidiens européens, il était récemment question des lentilles canadiennes : des tests ont montré qu’elles contiennent des résidus de pesticides interdits d’utilisation dans l’Union européenne. Le sujet a suscité peu d’écho ici, bien qu’il touche directement notre alimentation la plus élémentaire.
À Rouyn-Noranda, des experts payés par l’industrie d’une fonderie viennent d’expliquer que l’on s’exposait davantage à l’arsenic en mangeant du riz qu’en vivant à proximité des grandes cheminées d’un tel un complexe métallurgique. Tout semble acceptable lorsqu’il s’agit de dicter aux gagne-petit ce qu’ils doivent respirer, boire ou manger. Peut-être nous expliquera-t-on bientôt qu’il vaut mieux conserver des trains bons pour les musées puisque nous avons des automobiles neuves.
Lorsque Jacques Parizeau traversait le pays en train vers Banff, il regardait défiler un territoire immense et se demandait ce qu’il fallait faire pour mieux l’habiter. Cinquante ans plus tard, nous semblons surtout occupés à justifier notre immobilisme.


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