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Pour les Européens, l’heure de la rupture approche.
Depuis des mois, devant les coups de boutoir de la Maison-Blanche, un mélange de déni, de divisions internes, de volonté de ménager la chèvre et le chou, ainsi que le besoin de gagner du temps sur l’Ukraine avaient freiné, voire étouffé, les réactions en Europe.
Malgré les couleuvres avalées et après l’échec patent de la stratégie de la flatterie, les attaques réitérées, les trahisons et les insultes en provenance d’outre-Atlantique sont en train de convaincre de plus en plus d’Européens — simples citoyens comme dirigeants — que les États-Unis ne sont plus ni des alliés ni des amis, qu’ils sont en train de changer de nature. Que les règles de l’après-1945 entre signataires du pacte transatlantique se dissolvent. Et qu’une attitude combative, prête à aller jusqu’à l’affrontement, ne peut plus être évitée.
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Le crescendo de ce début janvier est impressionnant.
Le 5, la première ministre danoise Mette Frederiksen avertit qu’une attaque militaire américaine ou une tentative d’annexion du Groenland signifieraient « la fin de tout ». Entendre : la fin de l’OTAN, la fin de la sécurité d’après-guerre, la fin d’un certain ordre mondial, voire le début d’une guerre.
Le 13, à Copenhague, démonstration d’unité entre les leaders du Danemark et du Groenland. Lors d’une conférence de presse conjointe avec la première ministre Frederiksen, le chef du gouvernement du Groenland Jens-Frederik Nielsen déclare : « Le Groenland n’est pas à vendre, il ne veut pas être acheté par les États-Unis, ou être contrôlé par les États-Unis. Si nous devons choisir maintenant, nous choisissons le Danemark, l’OTAN et l’Union européenne. » On ne saurait être plus clair.
Pourtant, les Groenlandais, à 90 % des Inuits, ont des griefs historiques et justifiés face au colonialisme danois. Malgré leur faible nombre, 58 000 personnes (moins d’un centième de la population québécoise), ils sont fortement tentés par l’indépendance. Les États-Unis ont essayé de jouer sur les divergences entre Copenhague et Nuuk (capitale groenlandaise) ; on a même évoqué la possibilité d’aller « acheter » individuellement les Groenlandais, un par un… La tentative a fait boomerang et les sondages montrent aujourd’hui une hostilité quasi unanime à « l’option américaine ».
Le lendemain, 14 janvier, réunion à la Maison-Blanche entre le vice-président et le secrétaire d’État, face aux ministres des Affaires étrangères du Danemark et du Groenland. Lesquels réitèrent leur refus net d’une annexion par quelque moyen que ce soit : « Le Groenland n’est pas à vendre. » Washington ne veut rien entendre et réaffirme que « le Groenland sera américain, de gré ou de force ».
Au même moment, annonce du déploiement symbolique de soldats de pays de l’OTAN au Groenland. Le Royaume-Uni, la France, l’Allemagne, la Suède, la Norvège, la Finlande et les Pays-Bas… envoient de petits détachements militaires.
Ce déploiement symbolique n’a pas pour but de défendre physiquement l’intégrité de l’île glacée en cas d’attaque militaire américaine. Mais son pouvoir dissuasif n’est pas nul.
Pourquoi ? Parce que si les forces américaines tentaient de s’emparer de l’île, elles seraient obligées d’ouvrir le feu sur leurs propres alliés : acte de rupture d’une violence inouïe.
Selon l’économiste Paul Krugman sur son blogue Substack, la relance de la guerre commerciale contre l’Europe au motif d’une volonté d’annexion refusée montre que la dissuasion européenne a fonctionné dans ce cas. « Ce n’est ni plus ni moins qu’un cri de frustration de la part d’un dictateur fou qui vient de comprendre qu’il ne peut pas envoyer les Marines », écrit-il.
Le 15, déclaration très forte de Donald Tusk, premier ministre d’un pays — la Pologne — où le philo-américanisme est une seconde nature. L’ex-président du Conseil européen fustige le mépris des frontières entre membres d’une même alliance : « Une tentative de prise de contrôle d’une partie d’un État membre de l’OTAN par un autre État membre serait un désastre politique. Ce serait la fin du monde tel que nous le connaissons. »
Le 17, à Nuuk et Copenhague, manifestations pour la souveraineté du Danemark et du Groenland. Annonce de nouveaux droits de douane américains, contre les pays qui ont déployé des forces armées symboliques, pour obtenir la « reddition » de l’île.
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Et finalement, dimanche 18 janvier, réunion d’urgence des 27 à Bruxelles. L’Union européenne avait pourtant conclu des accords commerciaux avec les États-Unis, l’été dernier. Elle vient de comprendre qu’une signature de Trump ne vaut rien, et peut être annulée par ses états d’âme et ses impulsions du jour d’après.
Les déclarations se durcissent. Le Suédois Ulf Kristersson : « Nous ne laisserons pas passer le chantage. » Le Français Emmanuel Macron : « Aucune intimidation ni menace ne nous influencera. » Devant les 27, la France a appelé à utiliser l’« instrument anticoercition », aussi appelé le « bazooka commercial » de l’UE, qui peut imposer des restrictions aux grandes entreprises technologiques américaines et autres prestataires de services en Europe.
L’Espagnol Pedro Sanchez est furieux. Il déclare à La Vanguardia que la menace américaine « doit être prise au sérieux » et que l’annexion du Groenland « ferait de Vladimir Poutine l’homme le plus heureux du monde ». Même l’Italienne (et trumpienne) Giorgia Meloni n’en peut plus de faire le grand écart et reconnaît que l’annonce des nouveaux tarifs par Trump « est une erreur », même s’il y a peut-être eu… « des erreurs de communication » !
Le courant, en effet, ne passe plus entre l’Europe et les États-Unis. Mais il ne s’agit pas d’un simple malentendu. Il s’agit de deux mondes qui s’éloignent et ne parlent plus le même langage. Car le trumpisme — chez lui comme à l’international — veut vraiment faire exploser l’ordre libéral et démocratique.
Pour joindre l’auteur : [email protected]


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