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Du chaos naissent les étoiles

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Ce sont mes huitièmes Jeux olympiques. Ils ne sont pas encore officiellement commencés que, déjà, je suis abasourdi.

Jeudi après-midi, la Suède affrontait l’Allemagne à l’occasion du premier match du tournoi de hockey féminin. La rencontre était disputée à l’aréna temporaire de Rho, un amphithéâtre de 5000 places construit à l’intérieur d’un immense centre de foire industrielle.

L’aréna de Rho n’est pas l’amphithéâtre de Santagiulia, dont tout le monde a entendu parler à cause des immenses retards de construction qui ont failli faire avorter la présentation du tournoi masculin. C’est à Rho que seront disputés la plupart des matchs du tournoi féminin.

Entre deux périodes, donc, les Allemandes ont eu la surprise de voir deux joueuses adverses faire irruption dans leur vestiaire. Les toilettes du vestiaire de la Suède venaient soudainement de se mettre à déborder. Et comme il n’y avait rien à faire pour stopper le torrent, et qu’il n’y avait pas d’autre salle de bain à proximité, les Suédoises ont traversé de l’autre côté de la patinoire pour poliment demander aux Allemandes si elles pouvaient utiliser leur petit coin.

Incroyablement, cette permission leur a été refusée, ont rapporté les confrères de la télévision suédoise. Pour l’esprit olympique, on repassera! Les malheureuses ont donc été forcées de retourner vers leur vestiaire.

Je dois admettre que je n’avais jamais entendu une histoire pareille aux Jeux. Mais au bout du compte, les Allemandes ont eu ce qu’elles méritaient : elles ont perdu 4-1.

Peu de temps avant ce match, un coup de théâtre est survenu. L’affrontement devant opposer la Finlande au Canada a été reporté au 12 février parce qu’une douzaine de joueuses finlandaises étaient aux prises avec une épidémie de gastro digne des ligues majeures.

Encore là, il s’agissait d’une grande première. Est-elle survenue parce que la cafétéria du village olympique servait du poulet à peu près cru, comme le chuchotaient des athlètes ces derniers jours? On ne le saura sans doute jamais.

Mais dans un univers où les calendriers sont préparés des années à l’avance et respectés à la minute près pour satisfaire les exigences des diffuseurs internationaux, il s’agit d’une histoire rarissime.

Celles qui ont participé aux épreuves féminines de slopestyle en surf des neiges à Pyeongchang, alors que des vents de 70 km/h balayaient la piste, peuvent témoigner du fait que le Comité international olympique ne change pas ses horaires facilement. Vingt des 25 compétitrices, emportées par le vent, avaient chuté dans cette épreuve. Mais le spectacle devait avoir lieu.

Mais bon, les Finlandaises ne pouvaient pas disputer ce match. Et personne ne serait ressorti gagnant d’une situation où une victoire aurait été décernée en raison d’un forfait. 

***

Puisqu’il est question du village olympique, le quotidien Corriere della Serra nous apprenait, jeudi, que le chantier avait été victime d’une vaste opération de sabotage et que les tuyaux d’environ 70 douches situées dans plusieurs bâtiments avaient été percés à l’aide d’outils industriels après l’inspection des travaux de plomberie.

Les réparations ont été faites, assurait-on, mais on peut imaginer que la finition de certains appartements du village a sans doute été un peu précipitée.

La police a déclenché une enquête et elle tente toujours de trouver le ou les coupables. Seuls des entrepreneurs accrédités avaient accès à ce chantier. On se demande donc si le méfait a été l’œuvre d’ouvriers frustrés ou s’il y a eu intrusion sur le chantier en raison d’une faille dans le système de sécurité.

Avez-vous déjà entendu parler d’une histoire pareille? Aux Jeux de Rio, en 2016, je me souviens d’avoir séjourné dans un complexe où les ouvriers n’avaient pas eu suffisamment de temps pour installer les fenêtres. Ces choses-là arrivent. À Montréal, en 1976, n’avait-on pas oublié de compléter la tour du stade?

Mais quand même, il est permis de se demander qui peut être suffisamment fêlé pour saboter 70 douches d’un complexe construit pour accueillir de la visite du monde entier. Avez-vous déjà entendu une histoire pareille?

***

Tout cela nous ramène à l’aréna de Santagiulia, qui fait les manchettes depuis des mois. 

Beaucoup de gens en ont témoigné, mais c’est une sorte de miracle que le tournoi masculin puisse y être disputé. Quand nous sommes allés visiter nos installations en début de semaine, la surface de jeu semblait tout à fait prête à accueillir un tournoi de hockey.

Mais en y regardant de plus près, on constate que près du tiers des gradins n’a pu être complété. À une extrémité de la patinoire, les sièges de la partie inférieure des gradins sont supportés par une infrastructure temporaire semblable à celles qu’on déploie sur l’île Notre-Dame pour aménager les gradins du Grand-Prix du Canada. 

C’est à cette extrémité qu’est située la plateforme sur laquelle nous ferons les analyses lors des entractes des matchs. Au-dessus de ladite plateforme, il n’y a pas de gradins. On a installé un immense écran noir pour camoufler le chantier qui se trouve derrière et qui fait en sorte que l’édifice n’est pas fermé! Il n’y a pas de fenêtres de ce côté de l’édifice, seulement des grillages qui laissent entrer l’air hivernal.

Lundi, les couloirs sentaient le plâtre. Il restait beaucoup de ménage à faire et il était difficile d’imaginer que cet endroit était sur le point d’accueillir 11 000 ou 12 000 spectateurs. Et le responsable de la surface glacée, Don Moffatt, se pinçait presque. Il a admis mercredi qu’il a douté à un certain moment qu’il allait pouvoir terminer son mandat à temps.

Les télédiffuseurs internationaux, qui n’ont pu déployer leur équipement dans l’enceinte et dans les zones mixtes dans des délais normaux en raison de ces retards, étaient tous à la course pour être capables de fonctionner au début des compétitions.

Quand le match Canada-Finlande a été reporté, certains de nos techniciens ont poussé un soupir de soulagement parce que tous les tests nécessaires n’avaient pas encore été faits.

C’est incroyable! On parle des Jeux olympiques, l’un des événements les mieux rodés – en temps normal – et les plus regardés à travers le monde.

Par ailleurs, en fin de soirée mercredi, j’ai reçu un message texte d’un auditeur du balado Tellement Hockey qui vit en Europe et qui a fièrement donné son nom pour agir comme bénévole durant les Jeux. 

J'espère que cela va mieux se dérouler pour vous, les journalistes, car pour les bénévoles, c'est très chaotique. Je suis ici depuis lundi, et le fonctionnement et l'organisation sont très compliqués. En discutant avec ceux qui étaient présents à Paris et lors d’autres Jeux, ils m’ont dit que ce sont les pires JO en termes d’organisation, a-t-il écrit.

***

Que faut-il conclure de tout ça?

Personnellement, je trouve ça très drôle. Ça me rappelle l’époque où je couvrais la F1 à Monza, tout près de Milan, et que la personne chargée de louer des lignes téléphoniques aux journalistes étrangers arrivait avec deux heures de retard le jeudi, pendant que plusieurs confrères et consœurs attendaient pour transmettre leurs textes ou pour faire leurs interventions à la radio.

Et devant une file de clients impatients longue comme ça, la personne en question restait impassible. Il prenait le temps de bien s’installer et il servait chaque client à la vitesse d’un vendeur de préarrangements funéraires.

Monza est la Mecque de la F1. Mais présentez-vous là-bas un dimanche matin au volant d’une voiture, et vous serez témoin du pire embouteillage de votre vie. Ces gens-là organisent des Grands Prix depuis 1950, mais il semble n’y avoir aucun système pour gérer la circulation aux abords de la piste. Pour vous garer, vous devez donc vous engager dans d’étroits sentiers forestiers et être prêt à vous battre pour chaque centimètre jusqu’au moment de couper le contact.

Mais à la fin, tout le monde finit par garer sa voiture, et on assiste la plupart du temps à l’une des plus grandes courses de l’année.

À l’évidence, les dirigeants du comité organisateur sont issus du même moule. L’anxiété? Ils ne connaissent pas. Comme ces amis qui vous invitent à souper et qui ne passent pas la journée à faire du ménage pour vous impressionner, parce qu’ils jugent qu’au fond, ce n’est pas ça qui est le plus important. 

Oui, ça sent un peu le plâtre à l’aréna. Les toilettes débordent à Rho et la glace de Santagiulia fait un drôle de bruit quand les lames de patins la fendent à pleine vitesse.

Mais la magie des Jeux olympiques finira quand même par opérer. La magie, ce sont les athlètes qui la produisent. Et ils réussissent à tous les coups.

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