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Des employés du réseau de la santé se sont confiés à Radio-Canada pour faire part de leurs craintes par rapport au déploiement du Dossier santé numérique (DSN). Leur diagnostic? Formations insuffisantes et parfois seulement en anglais, baisse de productivité et défis plus grands pour les régions éloignées.
Radio-Canada a publié mardi dernier un article faisant état des difficultés techniques rencontrées par la mise en place du Dossier santé numérique.
Pour faire suite au sujet, les quatre mêmes personnes qui ne souhaitaient pas être identifiées pour éviter des répercussions négatives sur leur emploi, et dont Radio-Canada a accepté de taire les noms, soulignent d’autres problèmes en lien avec le DSN.
Santé Québec a décliné nos demandes d'entrevue, mais a accepté de commenter brièvement certains éléments. Epic Systems, de son côté, nous a dirigés vers Santé Québec pour notre demande d’entrevue.
Les régions éloignées ont-elles été oubliées?
Epic Systems, le logiciel américain utilisé pour le Dossier santé numérique, est un grand logiciel qui rassemble différents sous-logiciels.
Les sources qui se sont confiées à Radio-Canada indiquent que des équipes de travail ont dû faire des choix entre des logiciels – déjà utilisés dans le réseau de la santé – à intégrer ou non dans la nouvelle plateforme.
D’autres choix ont dû être faits sur le contenu des formulaires numériques – formulaires qui serviront désormais à faire le suivi des patients grâce à des questions prédéterminées.
Des craintes sont soulevées par rapport aux CIUSSS ou aux régions qui n’ont pas, ou peu, été impliquées dans les processus décisionnels. Devront-elles subir les choix qui ont été faits malgré leurs particularités régionales? Pourraient-elles perdre des logiciels qui sont déjà utilisés dans leurs établissements de santé régionaux?
C’est un des problèmes assez classiques qu’on voit lorsqu’on essaie de trop uniformiser. On assiste à une forme de centralisation qui fait en sorte qu’on a une perte dans les rapports humains à humains, remarque Myriam Lavoie-Moore, chercheuse associée à l’IRIS et spécialiste des technologies numériques et de la santé.
Des questions sont également soulevées pour des régions comme la Gaspésie, la Haute-Mauricie, la Côte-Nord, et d’autres au Québec, où le réseau est instable, et où Internet est parfois inaccessible. Comment arrivera-t-on à se passer complètement du fax et du papier?
Isabelle Roy, présidente du Syndicat des professionnelles en soins du Nord-de-l’île de Montréal, se demande également si les coûts liés à la mise à jour des infrastructures technologiques pourraient avoir un impact sur le financement des établissements de santé.
Des budgets astronomiques sont alloués pour passer le filage, changer les ordinateurs, changer toute la technologie, mais on a des [installations] en décrépitudes. On demandait de changer une lumière à l’urgence parce que des infirmières soignaient leurs patients avec des lampes de poche, s’indigne Mme Roy.

De grands pans de grillage ont été fixés sur certains murs extérieurs de l'hôpital Maisonneuve-Rosemont pour éviter des chutes de matériaux. (Photo d’archives)
Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers
Des formations insuffisantes et parfois… en anglais
Les sources qui se sont confiées à Radio-Canada soulignent que l’utilisation des différents logiciels d’Epic Systems est souvent complexe et peu intuitive.
Je dois faire à peu près une vingtaine de clics pour prendre un seul rendez-vous chez un patient. C’est très complexe. Chaque petit clic a son importance et si on en oublie un, ça peut avoir une incidence sur la visite qui va être cédulée chez le patient, remarque la présidente du Syndicat des professionnelles en soins.
Dans ce contexte, Mme Roy s’inquiète du peu de formation qui a été reçue par elle et ses pairs. Moi, j’ai eu une formation d’une journée et demie pour les soins à domicile, indique-t-elle.
Nos sources affirment aussi que certaines formations données en 2025 ont été offertes seulement en anglais. Des plaintes à l’Office de la langue française auraient d’ailleurs été déposées. Radio-Canada n’a pour le moment, pas été en mesure de confirmer ces informations, attendant une réponse de l’Office de la langue française depuis le 12 mars dernier.
Selon ces mêmes sources, pour combler leurs besoins en apprentissage, les employés doivent s’exercer une heure par semaine et se référer aux superutilisateurs, des collègues qui se sont proposés ou qui ont été identifiés pour répondre aux questions de leurs pairs, mais qui n’auraient pas reçu de formation supplémentaire.
Radio-Canada a également appris qu’Epic Systems fait au minimum deux mises à jour par année. Des mises à jour qui peuvent avoir une influence sur les logiciels locaux. On doit refaire des tests qui fonctionnaient avant la mise à jour et qui ne fonctionnent plus. On travaille en double, explique l’une de nos sources.

Santé Québec affirme de son côté que le déploiement est toujours prévu le 9 mai prochain pour les deux projets pilotes. (Photo d’archives)
Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers
Frédéric Cuppens, directeur de l'Institut multidisciplinaire en cybersécurité et cyberrésilience à Polytechnique Montréal, ajoute que le risque lié à des logiciels qui sont régulièrement mis à jour est d’assister à une défaillance du système. Et comme le système est centralisé, c’est le système entier qui pourrait en payer le prix s’il y avait un problème technique.
Une défaillance dans un logiciel où l'architecture est complètement centralisée pourrait conduire à une défaillance de l’ensemble de tous les services [de santé] au Québec.
Donc il faut faire attention aux mises à jour et comment elles sont faites. Il faut aussi avoir la possibilité de revenir en arrière, souligne-t-il. On ne sait pas pour le moment si le système d’Epic permet les retours en arrière à la suite des mises à jour.
Constat général des intervenants qui se sont adressés à nous : les tâches s’accumulent, et le temps pour les accomplir est de plus en plus serré. L’une de ces personnes nous explique quela plupart des gens doivent maintenir leur prestation de service habituelle en plus de la formation DSN et des heures prévues pour soutenir l’équipe à titre de superutilisateurs. La surcharge est constamment un enjeu.
Isabelle Roy affirme recevoir actuellement de nombreux courriels de la part de ses membres, inquiets de ne pas avoir suffisamment de temps pour accomplir une série de tâches trop lourdes, voire dangereuses pour les patients, comme le temps est de plus en plus serré.
Un défi partagé par la totalité des sources qui se sont confiées, alors que le déploiement du DSN pourrait s’étirer sur plusieurs années.
C’est un très gros projet qui va probablement prendre plusieurs mois, voire plusieurs années afin d’être complètement déployé au niveau de la province, souligne M. Cuppens. Il ajoute que l’Alberta a déjà fait un déploiement avec Epic Systems et ils ont mis cinq ans pour arriver au déploiement sur l’ensemble de la province.
Santé Québec affirme de son côté que le déploiement est toujours prévu le 9 mai prochain pour les deux projets pilotes : Tous les 30 jours, grâce aux rapports d’état de préparation (REP), une évaluation de l’état d’avancement du projet est effectuée, c’est ce qui permet d’ajuster le tir au besoin. [...] D’ailleurs, les activités préparatoires à la mise en service débuteront au cours des prochains jours.

Description : Des problèmes sont soulevés par des salariés quant au déploiement du DSN. Ils craignent que le logiciel limite la mobilité du personnel, et le fondement même d’une équipe volante. (Photo d’archives)
Photo : Radio-Canada / Alban Normandin
Des équipes volantes… moins volantes
Les sources qui se sont confiées à Radio-Canada précisent aussi que le logiciel d’Epic Systems fonctionne à l’aide de dizaines de sous-logiciels, qui sont utilisés pour différents centres d’activités ou départements.
Les salariés doivent donc apprendre à utiliser une multitude de logiciels pour arriver à travailler à différents étages, à des missions différentes ou pour postuler à un autre poste.
Les équipes volantes sont des équipes qui n’ont pas de poste fixe et qui œuvrent dans plusieurs départements. Les personnes qui travaillent dans ces équipes pourraient donc avoir besoin d’apprendre plus d’une quinzaine de logiciels différents, en plus de s’approprier les différents formulaires numériques.
Des problèmes sont soulevés par ces mêmes sources quant à la mobilité du personnel et au fondement même d’une équipe volante.
Ça va être un enjeu majeur. Ça augmente énormément la difficulté. Et l’employeur n’a d’ailleurs pas de solution à nous proposer. Pour l’instant, à part nous aviser qu’il y aura une stabilité de l'équipe volante sur un département, il n’y a pas d’autres solutions, indique la présidente du Syndicat des professionnels en soins.
Elle craint d’assister à des départs à la retraite anticipés par ses collègues plus âgés ou tout simplement moins à l’aise avec l'utilisation de nombreux logiciels complexes.
Myriam Lavoie-Moore de son côté, se désole : On est en train de travailler très, très fort, en impliquant des milliers d’employés pour un système qui ne nous appartient pas.


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