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À l’issue d’une manifestation des Gilets jaunes, un jeune homme subit d’importantes séquelles après avoir été atteint à la tête par une balle en caoutchouc. Ce projectile défensif, néanmoins dangereux, a été utilisé par les forces de l’ordre dans des circonstances suffisamment troubles pour que l’Inspection générale de la police nationale (IGPN) — la « police des polices » — se penche sur l’affaire. C’est à Stéphanie, une enquêtrice aussi minutieuse que déterminée, qu’échoit cette patate chaude. Entre la méfiance des proches du blessé, l’hostilité de ses collègues et la politicaillerie interne, Stéphanie n’est pas au bout de ses peines. En entrevue, le cinéaste Dominik Moll revient sur son remarquable Dossier 137.
Dévoilé en compétition à Cannes, le film vient de valoir à Léa Drucker le César de la meilleure actrice, en plus de remporter le César des lycéens.
« L’IGPN, la police des polices, me semblait être un point de départ intéressant pour un personnage qui est dans une situation inconfortable, pris entre deux feux, c’est-à-dire qui est à la fois critiqué par ses collègues policiers et par certains médias », explique Dominik Moll lors d’un long entretien virtuel.
« Je voulais voir comment, en de telles circonstances, quelqu’un arrive à bien ou mal faire son travail. Très vite, il y a eu l’idée de lier ça à une enquête sur le maintien de l’ordre, par opposition à une affaire de corruption. Parce que le maintien de l’ordre et les violences policières, ça pose des questions sur le rapport police-citoyens, et c’est quelque chose qui est très présent en France depuis quelques années. »
Ce n’est qu’ensuite que Dominik Moll et Gilles Marchand, son coscénariste depuis Harry, un ami qui vous veut du bien (2000), eurent envie de situer l’action dans le contexte des Gilets jaunes.
« Quand on a commencé l’écriture du scénario, il y avait d’autres manifestations : celles contre la réforme des retraites. Mais j’avais envie de revisiter le mouvement des Gilets jaunes. D’une part parce que, quand on a commencé à écrire, en 2023, on n’en parlait plus du tout, ce qui me paraissait assez ahurissant dans la mesure où ça avait quand même ébranlé le pouvoir et pointé des dysfonctionnements de la société française qui étaient loin d’être résolus. Mais comme le COVID était passé par là, c’était comme si un coup d’éponge avait un peu tout effacé. Puisqu’il s’agit d’un mouvement complexe que personne n’avait vu venir, pour lequel il n’y avait pas de porte-parole, de représentant politique ou syndical, etc., il me semblait intéressant et important, avec ce recul de quelques années, de revisiter les Gilets jaunes et de voir ce que ça racontait sur la société française. »
Une vérité accrue
À l’instar du tout aussi puissant La nuit du 12, Dossier 137 bénéficie d’une qualité quasi documentaire dans son volet procédurier. Ce qui confère au film une impression accrue de vérité.
« Cette dimension me passionne. Une des raisons pour lesquelles j’ai fait La nuit du 12, c’était parce qu’il s’agissait d’une adaptation d’un livre écrit par Pauline Guenat, une autrice qui a passé un an en immersion à la Police judiciaire de Versailles. C’était donc un livre très documenté et documentaire. On y découvre vraiment le travail de la Police judiciaire, plus que dans ces films ou ces séries souvent produits avec beaucoup de raccourcis et qui éliminent tout ce qui n’est pas sexy ou héroïque. Il y a la lourdeur administrative, toute la procédure… »
Justement, cela constituait, aux yeux de Dominik Moll, un angle différent pour revisiter le genre de l’enquête policière. Le but, dès lors : inclure la procédure, plutôt que d’essayer de l’évincer, et tâcher de la rendre intéressante.
« Dans Dossier 137, c’était encore plus le cas, puisque j’ai eu accès à des dossiers d’instruction avec ce langage très particulier. J’ai pu constater, à l’occasion d’une immersion à l’IGPN, tout le temps et l’énergie que ça prend, de taper des rapports pour la moindre chose. Pour les enquêteurs, c’est assez lourd et assez pénible. Mais en même temps, je trouvais ça passionnant, parce que ça fait partie de cet univers-là. Je trouvais ce langage très administratif, avec réquisitions et autres procès-verbaux, fascinant, presque poétique. Après, le défi, c’était de traduire cette lourdeur, mais sans l’infliger au public. »
À cet égard, le film est bourré de belles idées de cinéma qui, tout en établissant le poids de l’appareil administratif, maintiennent un haut niveau d’énergie narrative et visuelle.
On pense par exemple à ce montage alternant entre Stéphanie et ses collègues, qui pianotent sur leur clavier et qu’on entend, en voix hors champ, réclamer documents et formulaires à diverses instances. C’est limpide et dynamique : nul besoin de freiner l’action pour fournir des explications rendues superflues.
« C’était déjà écrit comme ça dans le scénario. C’était vraiment important d’inscrire dans l’écriture de telles séquences de montage, parce que ça me semblait à la fois proche de la réalité et efficace pour ce qui était de faire avancer ce jeu de pistes qu’est l’enquête. »
La question de l’émotion
Vue dans Close, de Lukas Dhont, et dans L’été dernier, de Catherine Breillat, Léa Drucker livre une performance d’autant plus impressionnante que celle-ci s’avère complètement dénuée d’effets.
« Léa m’a demandé pendant la préparation si c’était possible pour elle de rencontrer des enquêtrices de l’IGPN avec qui j’avais été en contact. J’ai organisé un rendez-vous où elle a pu leur poser toutes ses questions. Sa principale préoccupation était de leur dire qu’en tant que comédienne, son outil de travail, c’est l’émotion. »
Or, l’actrice pressentait que l’émotion n’était, à l’inverse, pas la bienvenue dans la profession qu’elle s’apprêtait à jouer.
« Forcément, les enquêtrices et les enquêteurs ressentent des choses : de la colère, de la frustration, de la compassion… Mais comment ces émotions sont-elles gérées ? Les enquêtrices ont confirmé à Léa qu’elles ne doivent pas montrer leurs émotions, afin d’afficher une neutralité. Et puis, dans un travail d’enquête, se laisser gagner par l’émotion, c’est dangereux : éprouver de l’antipathie ou de la sympathie pour quelqu’un, ça peut fausser l’enquête. Il faut rester sur les faits. Si j’ai choisi Léa, c’est aussi parce que je savais qu’elle saurait jouer la retenue, mais sans devenir opaque. Je l’ai trouvée magistrale. »
Le temps des lauriers
Après la pléthore de prix César remportés pour La nuit du 12, dont ceux du meilleur film et de la meilleure réalisation, ceux attribués à Dossier 137 ont évidemment réjoui Dominik Moll. Cela étant, sa plus grande satisfaction réside ailleurs.
« Ce qui m’a frappé et m’a fait plaisir, c’est que, lors d’échanges avec le public où il y avait autant des policiers que d’anciens Gilets jaunes, ce n’était jamais polémique. Et c’est probablement parce que le film ne l’est pas non plus. C’est un film qui essaye de questionner plutôt qu’il n’assène des vérités. »
Le film Dossier 137 prend l’affiche le 20 mars.


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