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Dompter les mastodontes du Web une bouchée à la fois

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Souhaiter que les adolescents délaissent volontairement les réseaux sociaux, devenus leur sphère relationnelle de prédilection, serait illusoire. Tout comme espérer que ces plateformes, qui carburent au profit, consentent à nettoyer leurs algorithmes addictifs pour le simple bien de leurs jeunes (et moins jeunes) utilisateurs. Le combat sociétal pour un espace numérique moins toxique paraît inatteignable. Mais à défaut de capituler tout simplement, le meilleur substitut — même imparfait — demeure de s’efforcer de contraindre à une urgente responsabilisation ces mastodontes du Web.

L’empoisonnement des jeunes cerveaux, dans lesquels les réseaux sociaux sèment au quotidien les graines de l’anxiété, de troubles de l’image ou de la dépression majeure, est regrettablement bien connu, au Canada comme ailleurs. Un far west où se déroule « le plus important essai clinique non réglementé sur le développement humain de l’histoire de la civilisation », exposait de manière saisissante une pédiatre de Toronto, aux côtés de ministres fédéraux, cette semaine.

En proposant d’interdire ces réseaux sociaux aux adolescents de moins de 16 ans (l’ouverture d’un compte y étant déjà proscrite avant l’âge de 13 ans), mais en prévoyant en contrepartie une exemption pour ceux qui sauront prouver qu’ils protégeront désormais ces jeunes abonnés de la cyberintimidation ou de contenus préjudiciables sur leurs applications, le gouvernement canadien vient s’attaquer à l’architecture même de ces plateformes pernicieuses.

Certains seront tentés de dénoncer une échappatoire complaisante. Ce serait ignorer l’avis d’experts en la matière, qui affirment catégoriquement qu’une interdiction pure et simple ne donnerait rien. Les jeunes trouveront toujours à l’esquiver (en Australie, 70 % d’entre eux ont encore un compte malgré l’interdiction de décembre, selon des données préliminaires). Si le gouvernement n’obligeait pas les réseaux sociaux à corriger leurs pratiques, ces adolescents ne feraient en outre qu’atterrir dès leurs 18 ans dans un précipice numérique tout aussi nocif, et ce, sans qu’ils soient outillés.

Le projet de loi sur les médias sociaux sécuritaires (C-34) propose au contraire d’astreindre ces plateformes avides d’abonnés à resserrer, si elles souhaitent les conserver, le contenu qui défile sous les yeux des plus jeunes d’entre eux, de même qu’à leur offrir un algorithme adapté et moins compulsif. Une sorte de moratoire érigeant des conditions d’accès au marché canadien, expliquait l’expert Taylor Owen de l’Université McGill, en défendant cette approche avant le dépôt du C-34.

Le proverbial diable se cachera toutefois dans les détails de la réglementation de la future loi, qui viendra en révéler la portée de même que les critères d’exemption auxquels devront se conformer les plateformes concernées. Le mécanisme de vérification de l’âge des jeunes usagers devra en outre être précisé, lequel soulèvera inévitablement des préoccupations en matière d’efficacité et de protection de la vie privée. Le respect de ces nouvelles normes relèvera enfin d’une nouvelle Commission canadienne de la sécurité numérique, dont la mise sur pied risque de se faire attendre 18 mois. L’équilibre délicat entre la protection et la liberté d’expression fera d’ici là l’objet de moult débats.

Il restera surtout à voir la réaction de ces géants du Web, dont le modèle d’affaires repose justement sur des algorithmes accrochant les usagers, le plus jeunes possible, jusqu’à les garder captifs. La réplique concertée d’un nombre grandissant de pays, notamment ceux du G7, qui se réuniront la semaine prochaine, pourrait augmenter la pression malgré l’opposition du président américain, Donald Trump, grand défenseur de ses tech bros. De récentes défaites juridiques, blâmant justement ces algorithmes addictifs et les punissant de lourdes sanctions, risquent au bout du compte de mettre au pied du mur ces plateformes âpres au gain.

Bien que le ministre Marc Miller ait martelé que la sécurité des enfants ne ferait pas l’objet de marchandage dans les négociations commerciales avec Donald Trump, le premier ministre Mark Carney devra pardonner ceux qui craignent, en regard de ses nombreuses concessions, que ce tant attendu projet de loi n’en vienne à être troqué à son tour malgré tout…

Encore relativement récents dans l’espace virtuel, les robots conversationnels seront certes encadrés — il leur faudra eux aussi restreindre l’exposition d’usagers à du contenu préjudiciable, se doter de protocoles d’intervention en cas d’échange avec un utilisateur en crise —, mais ils ne seront pas interdits aux plus jeunes. Les avertissements de dérives tragiques, notamment de conseils quant au suicide, sont pourtant déjà alarmants. Que le gouvernement tarde à nouveau à réagir serait regrettable.

Le retard du Canada aura cependant au moins permis qu’il tire des leçons de l’audace et de l’innovation de ses alliés. Et d’espérer que la voie enfin privilégiée aujourd’hui est la bonne. Car céder notre santé mentale collective à une sphère numérique laissée à elle-même, sans aucune balise, n’est plus tolérable.

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