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Dolly, trente ans après : où sont passées les armées de clones ?

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En 1997, la révélation du clonage de la brebis Dolly déclenche une tempête mondiale. On imagine déjà le clonage humain, des doubles de dictateurs et des hommes fabriqués en série. Trente ans plus tard, on clone des animaux de compagnie pour 50 000 dollars mais l’armée de clones n’est jamais venue. Ce décalage entre les peurs suscitées par une rupture technologique et ses conséquences réelles offre un précédent éclairant pour penser les inquiétudes qui entourent aujourd’hui l’intelligence artificielle.


« Nous venons de vivre un changement dans la condition humaine aussi crucial que la révolution copernicienne ou que la fission de l’atome. […] Nous devrons apprendre à vivre avec le clonage humain, comme nous avons appris à vivre avec la bombe atomique ».  Ces lignes ne sont pas tirées d’un roman de science-fiction. Elles sont publiées en février 1997 par le journaliste britannique Andrew Marr dans The IndependentLe Monde, qui rapporte alors cette citation, titre son article « Dolly et l’ombre de Frankenstein ». Dans la presse internationale, on évoque des « douzaines de Hitler », des êtres humains fabriqués en série et un monde dans lequel chacun pourrait commander sa propre copie génétique. Time présente Dolly comme une créature « cataclysmique » et compare Ian Wilmut, le scientifique qui dirige l’équipe à l’origine de l’expérience, au docteur Frankenstein.

Trente ans plus tard, aucune armée de clones n’a envahi la planète. Aucun milliardaire vieillissant ne s’est fait reproduire à cinquante exemplaires. Aucun dictateur n’a peuplé son palais de doubles de lui-même. Et, à notre connaissance, aucun être humain n’est né par clonage reproductif. Pourtant, Dolly a bel et bien changé la science.

Et c’est peut-être précisément ce décalage entre ce que l’on craignait et ce qui s’est réellement produit qui rend son histoire particulièrement intéressante aujourd’hui, à l’heure où l’intelligence artificielle provoque à son tour des prédictions allant de la disparition de millions d’emplois à l’extinction de l’humanité.

Dolly naît le 5 juillet 1996 au Roslin Institute, près d’Édimbourg. Mais son existence reste secrète pendant plusieurs mois et n’est révélée au public qu’en février 1997, au moment de la publication des résultats dans Nature. Elle est le premier mammifère obtenu à partir du noyau d’une cellule adulte, une distinction fondamentale.

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Certes, les chercheurs savaient depuis longtemps manipuler des embryons, mais l’équipe de Ian Wilmut et Keith Campbell va plus loin en démontrant qu’une cellule déjà spécialisée peut, dans certaines conditions, être ramenée suffisamment loin en arrière pour permettre la fabrication d’un organisme entier.

Les chercheurs prélèvent une cellule de glande mammaire sur une brebis adulte, origine d’un clin d’œil devenu célèbre. Le nom de Dolly fut choisi en référence à la chanteuse Dolly Parton, Ian Wilmut expliquant avec humour qu’il ne pouvait penser à une glande mammaire plus célèbre que la sienne. Mais c’était un autre siècle. 

Bref, une fois la cellule prélevée, les chercheurs en récupèrent le noyau, qui contient l’essentiel de son patrimoine génétique. Parallèlement, ils prélèvent un ovocyte sur une autre brebis et lui retirent son propre noyau. Le noyau de la cellule adulte est alors introduit dans cet ovocyte énucléé. Une impulsion électrique déclenche le processus de développement. L’embryon ainsi obtenu est finalement implanté dans l’utérus d’une troisième brebis, qui mène la grossesse à terme.

Dolly possède donc presque le même ADN nucléaire que la brebis ayant fourni la cellule mammaire. Mais elle n’est pas une photocopie au sens où le public l’entend alors. Même deux individus génétiquement identiques ne sont pas deux individus identiques. Et surtout, l’expérience est extraordinairement inefficace. Il fallut 277 tentatives de transfert nucléaire pour obtenir 29 embryons suffisamment développés pour être implantés, et finalement un seul agneau vivant. 

Pourquoi Dolly nous a-t-elle autant effrayés ? Parce que l’expérience faisait sauter une barrière que beaucoup considéraient implicitement comme infranchissable. Jusqu’alors, la reproduction des mammifères reposait sur une évidence. Un nouvel individu résultait de la rencontre de deux patrimoines génétiques, celui du père et celui de la mère. Dolly démontrait qu’il était possible, au moins chez le mouton, de contourner ce mécanisme. Ce qui a bien entendu mis à l’ordre du jour la possibilité d’en faire autant avec un être humain. 

La science-fiction avait préparé le terrain et l’imaginaire. Frankenstein, Le Meilleur des mondesThe Boys from Brazil et des décennies de récits consacrés à la fabrication artificielle de l’homme avaient fourni les images avant même que la technologie existe. Dolly semblait soudain transformer ces scenarii en programme de recherche. Newsweek demanda en couverture : « Can We Clone Humans? ». La presse imagina des bébés produits en laboratoire, des clones de dictateurs et des êtres humains fabriqués à la chaîne. Une étude ultérieure de la couverture médiatique a montré combien le débat sur le clonage avait été immédiatement structuré par ces représentations dystopiques.

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Mais une confusion essentielle s’installe alors. Cloner un génome n’est pas cloner une personne. Si l’on avait prélevé une cellule d’Albert Einstein pour fabriquer un enfant génétiquement presque identique à lui, on n’aurait pas ressuscité Einstein. On aurait obtenu un bébé possédant approximativement son génome, mais élevé quatre-vingts ans plus tard, dans une autre famille, parlant peut-être une autre langue et ayant vécu une autre enfance. En somme, quelque chose ressemblant davantage à un jumeau identique né plusieurs décennies plus tard qu’à une résurrection.

Cependant, conclure que Dolly n’a rien changé parce que les scénarios les plus spectaculaires ne se sont pas réalisés serait hâtive. Depuis trente ans, des bovins, chèvres, porcs, souris, lapins, chats, chiens, chevaux et même des primates ont été clonés. Le clonage est même devenu une activité commerciale et aux États-Unis : ViaGen propose aujourd’hui de cloner un chien ou un chat pour 50 000 dollars. Dans le polo argentin, la technique a quitté depuis longtemps le laboratoire : en 2016, Adolfo Cambiaso remporta l’Argentine Open en utilisant notamment six clones de sa jument exceptionnelle Cuartetera. Depuis, les chevaux clonés sont devenus relativement courants au plus haut niveau de ce sport. 

Mais à l’évidence, le clonage n’a jamais connu la généralisation imaginée en 1997. Il y en plusieurs raisons. D’abord parce que copier génétiquement un mammifère reste beaucoup plus compliqué que ne le suggérait l’image de la photocopieuse biologique. Les taux d’échec sont importants et les problèmes de développement et de santé potentiels rendent la technique particulièrement problématique. Chez les primates, la difficulté s’est révélée encore plus grande. Il a fallu attendre 2018 pour obtenir des macaques clonés par une technique comparable à celle employée pour Dolly.

Pour un être humain, ces risques posent aussi un obstacle éthique aussi important qu’évident. On peut accepter qu’une expérimentation animale échoue de nombreuses fois avant d’obtenir un individu viable. Il serait inconcevable de procéder ainsi avec des grossesses humaines. La véritable révolution Dolly s’est produite ailleurs.  

Le principal héritage de Dolly n’est pas l’industrie du clonage annoncée en 1997, mais plutôt l’idée, démontrée par l’expérience, qu’une cellule adulte spécialisée n’est pas nécessairement enfermée pour toujours dans son état. Cette idée a contribué au développement d’un domaine autrement plus important de la reprogrammation cellulaire. En 2006, Shinya Yamanaka montre qu’il est possible de transformer des cellules adultes en cellules dites pluripotentes induites, ou iPS, capables ensuite de donner naissance à différents types de cellules. Autrement dit, il devient possible d’obtenir une partie des bénéfices scientifiques espérés du clonage sans fabriquer un animal entier. Trente ans après Dolly, ces techniques commencent à déboucher sur des applications thérapeutiques. 

Dolly peut-elle nous apprendre quelque chose sur notre peur de l’IA ? Le parallèle est tentant. Depuis l’apparition de ChatGPT et des modèles d’intelligence artificielle générative, nous retrouvons une partie du vocabulaire et des mécanismes psychologiques de 1997. Une démonstration spectaculaire devient immédiatement le point de départ d’une extrapolation. Dolly existe, donc le clone humain arrive. Une IA écrit correctement un texte, donc elle écrira bientôt mieux que tous les écrivains. Elle programme, donc les programmeurs vont disparaître. Elle devient plus autonome, donc elle finira peut-être par échapper à tout contrôle humain. Dans les deux cas, une avancée technique réelle fait disparaître une frontière que nous pensions solide. Dans les deux la SF a préparé l’imaginaire et le dirige. 

Dans les deux cas, nous avons tendance à passer directement de « c’est désormais possible » à « cela va devenir généralisé ». Or ces deux propositions sont très différentes. Entre une expérience réussie en laboratoire et la transformation de la société s’interposent le coût, la fiabilité, la réglementation, l’acceptation sociale, les usages réellement utiles et, surtout, la concurrence d’autres technologies.

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Ce serait pourtant une erreur de conclure de Dolly que nous exagérons nécessairement les conséquences de l’intelligence artificielle. Une différence fondamentale sépare les deux technologies. Le clonage appartient au monde matériel. Pour « fabriquer » un mouton, il faut des ovocytes, des laboratoires, des mères porteuses, des grossesses et du temps. Un clone ne peut pas être copié sur un serveur. Il faut recommencer tout le processus biologique pour chaque individu. L’intelligence artificielle quant à elle appartient en grande partie au monde numérique.

Une fois un modèle développé, il peut être reproduit et mis facilement à disposition de millions d’utilisateurs avec une rapidité sans commune mesure. Une amélioration réalisée dans un laboratoire peut être diffusée à l’échelle mondiale en quelques semaines, parfois en quelques jours.

Et il y une deuxième différence. Le clonage humain cherche encore son utilité tandis que l’IA en possède déjà des milliers. Même si une grande partie des promesses actuelles se révèle exagérée, il existe déjà suffisamment d’applications pour garantir une diffusion massive. Dolly était essentiellement une démonstration scientifique. L’intelligence artificielle est une technologie générale, susceptible de s’améliorer en interaction avec presque tous les secteurs de l’économie.

Dolly nous enseigne moins que nous avons tort d’avoir peur des nouvelles technologies qu’une chose beaucoup plus inconfortable : nous sommes assez bons pour comprendre qu’une révolution vient de commencer, et beaucoup moins bons pour deviner quelle révolution elle produira.

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