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Dix ans plus tard, les «traces indélébiles» des attentats de Bruxelles

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Le 22 mars 2016, trois attentats-suicides frappaient la Belgique. Une décennie plus tard, des victimes racontent au Devoir le choc, les séquelles et le chemin vers la reconstruction.

Attablé dans un café bruxellois, Pascal Corneillie balaie des yeux les alentours avant de jeter un coup d’œil furtif derrière son épaule. « Je suis devenu hypervigilant », explique le sexagénaire, un verre de jus de fruits posé devant lui. Emmitouflé dans sa veste grise, il triture le badge qu’il porte autour du cou pour la Journée européenne d’hommage aux victimes du terrorisme.

Dix ans plus tôt, Pascal Corneillie travaillait à l’aéroport de Zaventem. Ce matin du 22 mars, le policier est gardien frontalier au niveau des départs quand il entend soudain un bruit assourdissant. Puis un second, quelques secondes plus tard. Autour du policier, de la fumée se répand ; des personnes se mettent à courir, d’autres, à hurler. « Tout de suite, j’ai su que c’était quelque chose de grave », se souvient-il, les yeux rivés au sol.

Trois attentats-suicides revendiqués par le groupe État islamique ont frappé la Belgique, d’abord à l’aéroport de Zaventem, puis à la station de métro Maelbeek, au cœur du quartier européen. Le bilan final sera de 35 morts et 340 blessés.

Ce jour-là, Émilie Petit est à l’aéroport, elle aussi. À l’époque, la jeune femme a 20 ans et souhaite devenir coiffeuse. Avec sa mère, elle accompagne sa petite sœur et son beau-père, qui s’apprêtent à prendre l’avion. « On est arrivés vers 7 h 30 », se remémore-t-elle. Comme Pascal Corneillie, elle se souvient d’un « gros boum ». Puis du « chaos total ».

« On se souvient de chaque détail »

Aujourd’hui encore, des images restent gravées dans leurs mémoires. « Quand j’y pense, je revis tout », confie l’ancien policier en secouant la tête. Les blessés, les cris, mais aussi ses collègues qui se tournent vers lui et lui demandent quelles sont les consignes à suivre. « Malgré les années qui passent, on se souvient de chaque détail », confirme Émilie Petit. Certains la hantent plus que d’autres. Comme ce petit garçon ensanglanté « qui cherchait sa maman ».

Physiquement, elle s’en sort indemne, « mais pas mentalement ». Au-delà des souvenirs, celle qui est aujourd’hui mère de famille garde de nombreuses séquelles de ce 22 mars. Notamment la peur à l’extérieur. « J’évite les heures de pointe, les rassemblements, et je me fais beaucoup livrer par Internet. Je sors principalement pour déposer mes enfants à l’école », dit la jeune femme depuis son logement à Liège.

Toutes ces angoisses, Pascal Corneillie les connaît bien, lui aussi. Après les attentats, il est mis en « pension médicale » et des professionnels de la santé évoquent un stress post-traumatique. « Tu t’énerves, tu dors mal, tu es en hypervigilance… Je suis devenu totalement une autre personne », admet l’ancien policier.

Des dizaines d’opérations

Si de nombreuses victimes évoquent des « images » qui les hantent, d’autres n’ont au contraire aucun souvenir des attentats. C’est le cas de Sabine Borgignons. En 2016, la mère de famille a 42 ans et s’apprête à signer un contrat de travail à temps plein en tant que créatrice de bijoux. Le 22 mars, elle monte dans le métro à Bruxelles. Lorsque l’explosion a lieu à la station Maelbeek, elle est à seulement « un mètre et demi » du kamikaze.

Dans un premier temps, les secours pensent qu’elle est morte. Puis un pompier l’aperçoit et l’extirpe de la rame. Mais tout ça, elle ne l’a appris que bien plus tard. « J’ai subi une commotion cérébrale au moment de l’explosion. Puis j’ai été dans le coma », raconte la quinquagénaire depuis une taverne dans le sud de Bruxelles, tasse de café en main. « J’ai un vide de plus ou moins trois mois avant et trois mois après. »

Si les souvenirs n’existent pas, les séquelles physiques, elles, sont bien présentes. « J’ai eu la main brûlée, la hanche déboîtée, les tympans perforés… » énumère-t-elle. De ses doigts vernis, la quinquagénaire effleure la cicatrice qui traverse son front. « J’avais un bout de métal ici, et j’en ai encore dans le corps. » En 10 ans, Sabine Borgignons a subi des dizaines d’opérations et a eu d’interminables rendez-vous médicaux. Les bijoux, elle n’arrive plus à en fabriquer ; aujourd’hui encore, elle est en arrêt de travail.

Un parcours du combattant

Malgré les blessures, Sabine Borgignons a longtemps peiné à se voir comme une victime. « Pour moi, je n’avais pas été dans le métro », explique-t-elle en triturant ses cheveux bruns. Ce n’est qu’au moment du procès, qui s’est ouvert fin 2022, que la mère de famille est enfin parvenue à se sentir « légitime ». En témoignant puis en écoutant le récit des attaques, elle a alors compris que, même si elle ne s’en souvenait pas, elle « était bien là » ce matin du 22 mars.

Mais si le procès a aidé certaines victimes à avancer, beaucoup se disent encore démunies aujourd’hui. Et surtout « en colère » face à un « parcours du combattant » pour obtenir indemnisations et accompagnement. Selon les chiffres, fin 2025, les compagnies d’assurances auraient versé 88,2 millions d’euros d’indemnités aux victimes du 22 mars. Le montant total des dommages liés aux attentats est quant à lui estimé à 144,1 millions d’euros par Assuralia.

« On se sent abandonnés, assène Émilie Petit. Depuis 10 ans, on attend toujours les indemnisations. » Des « défaillances » que dénonce aussi Gaëtan Meuleman. Le 22 mars 2016, le Bruxellois est intervenu en tant que sauveteur occasionnel auprès des victimes du métro. Pendant de longues heures, il a soigné des dizaines de personnes, « tant bien que mal », avec le matériel disponible.

Le père de famille l’assure : il n’a rien touché non plus, malgré de nombreuses séquelles psychologiques. « En Belgique, les victimes ne sont pas assez suivies ni soutenues. Par rapport à la réparation, c’est une catastrophe », soupire-t-il. Le soutien, Gaëtan Meuleman l’a finalement trouvé au sein de l’association Life for Brussels, vouée à l’accompagnement des victimes. « C’est ce qui m’a le plus aidé à traverser la dernière décennie », affirme le Bruxellois.

« Je n’aurai jamais une vie normale »

La lutte antiterroriste, elle, a beaucoup évolué en 10 ans. Après l’attentat du Musée juif de Belgique en 2014, puis ceux de Paris et de Bruxelles, il y a eu une « prise de conscience », pointe Mohamed Fahmi, chercheur dans le champ du terrorisme à l’Université libre de Bruxelles. Une série de mesures ont été mises en place. Surtout, « il y a eu une approche beaucoup plus collaborative, avec un plus grand partage d’informations entre les services » en Belgique, mais aussi en Europe, dit Thomas Renard, directeur du Centre international de lutte contre le terrorisme.

« Il y a aussi eu des changements aux niveaux législatif et judiciaire », poursuit M. Fahmi. Malgré cela, les deux chercheurs insistent : la menace reste élevée, bien qu’elle ne soit plus de la même nature qu’en 2016. À l’époque, « la menace était très structurée. Aujourd’hui, elle repose davantage sur des acteurs isolés », précise M. Renard.

Dix ans plus tard, la peur reste présente chez certaines victimes. Surtout, beaucoup se disent anxieuses face au monde actuel. « Lorsque je vais à un concert, je repère toujours les portes de secours », admet Gaëtan Meuleman. À l’évocation du 22 mars, l’émotion est visible dans ses yeux. « Parfois, les gens nous disent de passer à autre chose, mais on ne le peut pas. On apprend à vivre avec, mais c’est une trace indélébile, comme un tatouage. » Malgré les craintes, il l’assure : cela ne l’empêche pas de vivre, ni de trouver une « paix intérieure ».

Sabine Borgignons, elle, a toujours plusieurs rendez-vous médicaux par mois. Il lui arrive encore d’avoir des problèmes d’équilibre, de mémoire ou d’intenses maux de tête. Mais, comparativement à 2016, « vraiment, ça va », dit-elle en souriant. « Je n’aurai jamais une vie normale, mais je ne ressens pas de haine aujourd’hui. »

Au cours de la dernière décennie, la peinture l’a aidée à se reconstruire. Son fils aussi. Désormais, la quinquagénaire aimerait se tourner vers l’avenir, et pourquoi pas aider les autres, notamment au moyen de l’art-thérapie. Début mars, pour la première fois en 10 ans, elle a aussi pu recommencer le sport. « J’ai déjà des courbatures », dit la mère de famille en rigolant. Mais petit à petit, « j’ai l’impression de pouvoir reprendre ma vie en main ».

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