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Disparition de Raoul Vaneigem, l'homme de la liberté d'expression radicale

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Pour ceux qui aiment lire, qui sont un peu révolutionnaires dans l’âme ou amateurs de changements radicaux dans ce monde désolant, il y a des livres qui changent la vie. Ce sont des life changer, et chacun a le sien.

Pour beaucoup, dans les années 70, et même juste avant Mai 1968, ce sera celui de Raoul Vaneigem, un Belge sorti de nulle part, avec son Traité de savoir-vivre à l’usage des jeunes générations.

On peut dire que ce manifeste, relativement facile à lire et déclencheur d’action, a jeté beaucoup de jeunes sur les routes, et sur les chemins de traverse, au sens propre, donc, et au sens figuré. De là partiront aussi beaucoup de radicalités, car ce livre fut une petite bombe atomique mentale. D’autres viendront après, qui précipiteront, au sens chimique, l’esprit de l’époque et l’action qui va avec. Comme quoi le livre peut être une arme de libération, avant tout mentale. C’est notre première prison, entre les habitudes, les peurs, et bien sûr l’ignorance, le mur principal.

Ses premières pages pourraient sonner grandiloquentes, elles ne sont que visionnaires :

Le Traité de savoir-vivre entre dans un courant d’agitation dont on n’a pas fini d’entendre parler. Ce qu’il expose est une simple contribution parmi d’autres à la réédification du mouvement révolutionnaire international. Son importance ne devrait échapper à personne, car personne, avec le temps, n’échappera à ses conclusions.

Le plus marrant, c’est que le Traité a été publié en 67 chez Gallimard, qui n’a probablement pas eu conscience de la prolifération d’une bombe à retardement, qui explosera quelques mois plus tard. Ce genre de livre en Occident ressemble à ces manuscrits que les dissidents russes se refilaient sous le manteau (relire Le Goulag, même si ça prend du temps).

Que dit Vaneigem ? Il expose de manière très crue la souffrance existentielle de toute une jeunesse (il pense que les autres sont déjà foutus, bouffés par le Système), et propose une ligne d’horizon, une échappatoire, et pas seulement mentale. Mais tout changement réel part d’une bonne carte de la société et de la psychologie de l’homme politique (pas de l’homme politique professionnel, on se comprend). Sans cela, on se perd dans des chemins ou des actions stériles, sinon des pièges tendus.

L’ouverture de l’esprit, là est la clé, et le Christ ne dit pas autre chose. Chaque époque a ses grands ou petits messies, qui à chaque fois ouvrent une porte de respiration, de lumière et d’espoir dans un monde désespérant. Alors que tout le monde pensait, en France ou en Belgique de 1967, que tout allait pour le mieux, un emmerdeur surgit et nous explique, preuves à l’appui, que c’est la mort de l’âme. Tout est à refaire, les ambitions sociales en prennent un coup dans l’aile. Ainsi, Vaneigem renvoie dos à dos l’individualisme et le collectivisme, les deux directions principales de l’époque, incarnées par le conflit Est-Ouest.

C’est là où intervient la mystification des « idéologies parcellaires », devenues elles-mêmes des produits de consommation. Clouscard le disait à sa façon avec son capitalisme du désir. Toute la finesse du Traité est d’éviter ce nouveau piège d’un Système adaptatif, qui fonctionne comme une IA : il apprend de ses erreurs. Ne surtout pas se reposer sur ses lauriers, même quand on croit avoir gagné (voir les collabos post-Mai 68).

On ne va pas ici résumer ce livre dense, une partie peut sembler désuète, mais il reste l’ode à l’imagination, que Laborit développera de son côté, pas philosophiquement, mais socio-biologiquement. C’est la seule voie de libération à la fois individuelle et collective, un travail de conscience qui ne fait que commencer, à grande échelle, dans l’histoire des hommes.

On notera, dans les premiers chapitres, la préscience de Vaneigem sur la fusion et la filiation entre le capitalisme et le communisme, deux idéologies qu’il conchie forcément, fusion qui deviendra une réalité 20 ans plus tard, par exemple avec la nouvelle Chine. C’est presque du Zinoviev dans le texte, avec son occidentisme comme reflet du soviétisme, et condamné à terme (lui aussi avait calculé, bien avant Todd, l’effondrement du régime). Pour le logicien russe, les deux frères ennemis s’effondreront ensemble.

Aujourd’hui, dans notre Union européenne en pourrissement avancé, que d’aucuns surnomment l’UERSS, incarnée par les ordures Leyen, Kallas et compagnie, sans oublier la triplette Merz-Macron-Starmer (déjà remplacé, lui) à l’exécution, on y est, et jusqu’au cou. On est gouvernés par des malades sans imagination, ce qui peut s’apparenter à un pléonasme.

N’est-il pas étrange, au premier abord, l’acharnement des progressistes à décrier l’édifice en ruine du libéralisme, comme si les capitalistes, ses démolisseurs attitrés, n’étaient résolus à l’étatiser et à le planifier ? Pas si étrange en fait, car, polarisant l’attention sur des critiques déjà dépassées par les faits (comme s’il n’était pas établi partout que le capitalisme est lentement accompli par une économie planifiée dont le modèle soviétique aura été un primitivisme), on entend bien dissimuler que c’est précisément sur le modèle de cette économie périmée et soldée à bas prix que l’on reconstruit les rapports humains.

Il y aurait 150 citations à reprendre, tant l’ouvrage est riche, et actuel. Comme quoi une pensée, même éloignée dans le temps, peut être toujours vivace, et grosse de futur. On va se faire un petit plaisir, avec une des nécros vachardes de la presse de dominance contre le révolutionnaire qui les dégueulait, car il prônait, comme l’écrit avec dédain Le Monde, une liberté d’expression radicale. On sait aujourd’hui qui n’en veut pas, et pourquoi !

Il faut comprendre ici « lyrique » comme farfelu. Le Monde n’oublie pas d’évoquer les désillusions d’un mouvement – le situationnisme –, qui s’écharpera en ego (invariable au pluriel) et tendances, comme il se doit en politique... politicienne.

Le temps des amitiés, du libertinage et des voyages laisse peu à peu place à celui des désaccords, des exclusions et des scissions. L’attrait pour les situationnistes suscité par le déclenchement de Mai 1968, dont ils auraient compris les raisons et anticipé les ferments, accentue ce « côté libertaire autoritaire » auquel il participa lui-même. Pour Vaneigem – dont le surnom est « Ratgeb » (« Donneconseil », en allemand), choisi en souvenir d’un peintre du même nom qui fut écartelé pour sa participation à la révolte des Rustauds en 1525 –, l’aventure s’interrompt. « Comment ce qu’il y avait de passionnant dans la conscience d’un projet commun a-t-il pu se transformer en malaise d’être ensemble ? », se demandera Raoul Vaneigem, qui démissionne en 1970.

La matière disparaît, l’esprit demeure, c’est l’essentiel, et ça nous sauve à moitié de la mort. Raoul est parti le 28 juillet 2026 à 92 ans, à Barcelone, et le grand débat aujourd’hui, dans la confrontation entre les médias mainstream et les réseaux sociaux, est celui de la liberté d’expression. De ce point de vue, avec sa radicalité, Raoul est bien vivant, et c’est la presse qui souffre de devoir défendre la censure imposée par l’oligarchie.

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