Les attaques du président américain envers son homologue français se multiplient ces derniers mois. Faut-il y voir une stratégie ou un comportement simplement vulgaire ? Entretien avec Bertrand Badie, professeur émérite à Sciences Po Paris.

Propos recueillis par Sandrine Tran - Aujourd'hui à 08:45 | mis à jour aujourd'hui à 09:54 - Temps de lecture :

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Ces derniers mois, les humiliations de Donald Trump envers Emmanuel Macron semblent s’accentuer. Le dernier exemple en date n’est autre que cette petite phrase assassine lancée lors d’un point de situation au Moyen-Orient concernant le chef de l‘État français : « Macron, que sa femme traite extrêmement mal… Il se remet encore du coup de poing qu’il a pris à la mâchoire. » Une référence à l’incident qui s’est produit au Vietnam entre Brigitte Macron et son époux en mai dernier.

Des humiliations - nombreuses - qui en disent plus sur le positionnement des humiliés que du comportement de l’humiliant lui-même, plaide Bertrand Badie, professeur d’université émérite à Sciences Po Paris et auteur de Par-delà la puissance et la guerre, La mystérieuse énergie sociale (Odile Jacob).

Donald Trump envoie des piques et humilie régulièrement Emmanuel Macron depuis quelques mois. Est-ce une stratégie politique ?

« D’abord, la chose n’est pas nouvelle. Lors du premier mandat du président américain (2017-2021), on a assisté à ce contraste entre un Emmanuel Macron qui faisait tout pour séduire son homologue étasunien et Donald Trump, en réaction, qui réagissait de manière humiliante. Il faut se souvenir de la première visite officielle d’Emmanuel Macron aux États-Unis, où Donald Trump époussetait la veste du président français. Et il ne faut pas non plus oublier que ce dont Emmanuel Macron est victime est partagé par tous les chefs d’État du monde. Le prince héritier saoudien, Mohammed ben Salmane (MBS), en a également fait les frais récemment - et il est loin d’être un personnage secondaire dans l’échiquier politique international. »

Bertrand Badie. Photo Odile Jacob

Bertrand Badie. Photo Odile Jacob

Ce serait donc juste un trait de la personnalité de Trump ?

« Cette manière de communiquer est un trait de caractère du président actuel des États-Unis, plus qu’un choix rationnel. Lorsqu’il a qualifié de “truie” une journaliste américaine, les réactions ont été mesurées. La réserve stratégique que l’on a à l’égard des États-Unis nous empêche de qualifier les choses comme elles devraient l’être. »

C’est-à-dire ?

« Imaginez que le Premier ministre britannique, Keir Starmer, ou même que notre président français parle ainsi, ça ne passerait pas. Mais ça passe dans la bouche de Donald Trump. On a choisi de considérer ce personnage comme original alors qu’il a des traits de caractère inquiétants. Quand on se comporte ainsi dans les relations interpersonnelles, cela peut fort bien aboutir à des choix désastreux et dangereux pour la planète. »

« La réaction du président français a été très mesurée »

Cette manière de faire est-elle courante ?

« L’humiliation est un comportement social et une stratégie. C’est un phénomène macrosociologique qui n’a pas à passer par l’injure, comme c’est le cas avec Donald Trump. Aucun locataire de la Maison Blanche ne s’est jamais ainsi exprimé. La vérité, c’est que lorsque Donald Trump parle ainsi, il parle à son électorat. Ceux qui l’ont élu et qui trouvent drôle de voir un président parler comme eux. Cela permet de créer un sentiment de proximité également. Mais cela va au-delà des petites formules sur le couple Macron ou le prince héritier MBS. Pourquoi les réactions sont-elles aussi discrètes et molles ? Il y a une hégémonie américaine. La plus grande humiliation tient peut-être du fait qu’on s’aperçoit en tant qu’humilié qu’on n’est pas en mesure de répondre, de réagir à ce type de réactions. On se sent incapable parce qu’on prend conscience de sa faiblesse. Quand un automobiliste vous insulte dans la rue, vous lui répliquez. La réaction du président français a été très mesurée. »

La stratégie de séduction de Donald Trump opérée par Emmanuel Macron ne fonctionne pas selon Bertrand Badie. Mais le président de la République ne change pas pour autant de posture.  Photo Sipa /Yassine Mahjoub La stratégie de séduction de Donald Trump opérée par Emmanuel Macron ne fonctionne pas selon Bertrand Badie. Mais le président de la République ne change pas pour autant de posture.  Photo Sipa /Yassine Mahjoub

« Il existe des représailles symboliques et matérielle »

Comment Emmanuel Macron aurait-il pu réagir ?

« La diplomatie dispose d’une panoplie de réactions possibles : la convocation de l’ambassadeur, son renvoi, la désignation de ce dernier comme persona non grata, ou même le rappel de son propre ambassadeur. Cela peut aller jusqu’à la rupture des relations diplomatiques. Il existe des représailles symboliques et matérielles qui peuvent rester proportionnelles. Par exemple, l’attaque subie par Emmanuel Macron est de l’ordre du symbolique et du personnel alors il aurait très bien pu renvoyer l’ambassadeur américain en France, Charles Kushner. D’autant qu’il est le père du gendre de Donald Trump.

Je pense que c’eût été la démarche la plus adaptée. Je l’aurais déjà fait lorsqu’on avait privé Thierry Breton, ancien ministre français et ancien commissaire européen, d’un visa pour se rendre aux États-Unis, où il a une partie de son travail. On pouvait légitimement considérer que l’injure faite à Monsieur Breton était aussi faite contre la République française. J’aurais utilisé ce mécanisme du rappel d’ambassadeur. Finalement, quand Emmanuel Macron est humilié, c’est la France qui est humiliée. Tous les Français ont pris conscience qu’ils étaient dans une situation de non-réplique à cette situation. »

Que disent ces comportements des relations diplomatiques ?

« Il faut distinguer la personne et le système. Emmanuel Macron avait choisi très tôt la stratégie de séduction envers Donald Trump. C’est un trait de sa personnalité, il l’a utilisé à de nombreuses reprises comme arme politique et espérait dompter, apprivoiser le personnage américain ainsi. Cela s’est vu avec l’invitation aux célébrations du 14-juillet en 2017. Or, on constate que cela n’a jamais marché et qu’Emmanuel Macron n’a jamais changé de posture. »

« La France est dans le collimateur des États-Unis »

Et sur les relations entre les pays ?

« Je pense que la France est dans le collimateur des États-Unis pour plusieurs raisons. D’abord parce qu’elle est turbulente. Vue de l’Atlantique, elle a décidé de quitter le commandement intégré de l’Otan [sous le général de Gaulle, en 1966, NDLR] et s’est opposée à l’aventure de George W. Bush en Irak, sous Jacques Chirac. Ensuite, la France est une puissance nucléaire et dispose ainsi dans l’espace atlantique d’une autonomie par rapport aux États-Unis qui est beaucoup plus grande que celle de la Grande-Bretagne dont la dotation nucléaire est contrôlée en grande partie par les États-Unis. La France est ainsi la rivale privilégiée dans cette affaire. Et enfin de manière conjoncturelle, Emmanuel Macron et la diplomatie française constituent une des entraves majeures à la politique trumpienne. Sur l’Ukraine, sur le refus de participer au Conseil de la paix, sur la reconnaissance de la Palestine. »

Mais la France ne se défend pas assez disiez-vous plus tôt…

« Il doit y avoir là quelque chose qui est de nature à tourmenter Emmanuel Macron parce que la France est peut-être vue comme la partenaire la plus réticente dans le monde occidental, mais en même temps, elle ne cesse de faire des concessions aux États-Unis. Simultanément, on se force à limiter sa critique mais on en est la principale cible ! Le président français n’a pas dénoncé l’illégalité de l’opération au Venezuela, ni contre l’Iran. Et même, la porte-parole du gouvernement français a dit très nettement qu’on pouvait se réjouir de la mort du guide Khamenei. Cela montre une dépendance à l’égard des États-Unis. »

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