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13 mars 2026 à 19h43
Samedi 21 février, plus de trois mille personnes ont défilé dans la capitale des Gaules en mémoire du militant d’extrême droite Quentin Deranque, mort après son passage à tabac par des antifascistes. Dans le cortège, des néofascistes notoires, souvent le visage recouvert – au choix par des cache-cous, masques chirurgicaux ou lunettes de soleil. Certains n’ont pas pu s’empêcher d’adresser des saluts nazis et de proférer des propos racistes pendant la marche.
Des néonazis donc, mais pas d’Eliot Bertin, figure de l’extrême droite radicale lyonnaise, avait promis à Mediapart la veille Aliette Espieux, son épouse et organisatrice de la manifestation. La militante anti-IVG avait précisé qu’il ne pourrait pas être là puisqu’il faisait l’objet d’une interdiction de paraître dans Lyon. Vingt-quatre heures plus tard, Mediapart et la chaîne britannique Channel 4 repéraient pourtant l’intéressé, lunettes de soleil Aviator sur le nez, en train de s’affairer aux côtés des membres de l’organisation. L’homme de 28 ans fuyait les caméras mais s’était bien déplacé à l’hommage.
Deux jours plus tard, le 23 février, la préfecture du Rhône a signalé au procureur de Lyon sa présence sur les lieux – ce signalement portait également sur les saluts nazis et les slogans racistes constatés au cours du défilé. Le même jour, le parquet de Lyon recevait un autre signalement sur le cas d’Eliot Bertin, cette fois adressé par le député écologiste Emmanuel Duplessy en application de l’article 40 du Code de procédure pénale.
Mais selon nos informations, Eliot Bertin n’est pas le seul à avoir contrevenu à la loi en se rendant à la marche. Au moins deux autres militants d’extrême droite violente faisant l’objet de mises en examen et assujettis à un contrôle judiciaire, Kévin Balmon et Jean-Marin Nicolas, ont pris part à l’organisation de la manifestation ce jour-là. Ce faisant, ils n’ont pas respecté les décisions de justice les concernant, et les ont même enfreintes à plusieurs titres.
Joints par téléphone, l’un et l’autre ont indiqué « ne pas vouloir répondre à [nos] questions ». Contacté par e-mail, Eliot Bertin n’a quant à lui pas donné suite.
En cas de découverte d’un manquement à des obligations du contrôle judiciaire, les forces de l’ordre doivent aviser « immédiatement » l’autorité judiciaire à l’origine de la mesure et le parquet territorialement compétent « pour instructions (convocation ou mandat) ». Elles doivent ensuite « dresser procès-verbal des constatations effectuées et relever, le cas échéant, toute nouvelle infraction ».
Selon l’article 141-2 du Code de procédure pénale, si la personne mise en examen se soustrait volontairement aux obligations du contrôle judiciaire, le juge d’instruction peut décerner à son égard un mandat d’arrêt ou d’amener aux fins de son placement en détention provisoire.
Sollicité, le parquet de Lyon s’en est tenu à indiquer à Mediapart que le juge d’instruction « a saisi les services de police pour faire procéder à des investigations visant à vérifier le respect des modalités du contrôle judiciaire » d’Eliot Bertin, en précisant que « ces investigations sont toujours en cours ». Il n’a pas fait de commentaire quant à la situation de Kévin Balmon et Jean-Marin Nicolas.
Les trois hommes ont été membres de l’organisation néonazie Lyon populaire ; Eliot Bertin en était même le chef. Ce groupuscule violent a été dissous en juin 2025 par le ministère de l’intérieur, notamment pour son exaltation de la collaboration avec l’Allemagne nazie. « Soutien à Lyon Pop ! », avait alors réagi Quentin Deranque sur le réseau social X, avec l’un de ses comptes anonymes. Le jeune militant tué à Lyon y publiait des centaines de posts racistes, antisémites, négationnistes et faisant l’apologie du nazisme, comme l’a révélé Mediapart.
Le principal « fait d’armes » de Lyon populaire ? L’attaque, le 11 novembre 2023, d’une conférence sur la Palestine organisée à la Maison des passages, dans le Vieux-Lyon. Ce soir-là, une quarantaine de nervis, vêtus de sombre et pour la plupart encagoulés, ont pris d’assaut le local associatif. Ils étaient armés de bâtons, de gazeuses et de mortiers. Trois personnes blessées ont été hospitalisées. Une vidéo diffusée sur X montre les agresseurs beugler : « La rue, la France, nous appartient ! »
Un contrôle judiciaire enfreint trois fois
L’enquête de la sûreté départementale du Rhône et de la sous-direction antiterroriste (SDAT) de la police judiciaire a conduit à l’identification et la mise en examen d’une vingtaine d’individus, dont ces trois militants.
Mis en cause par l’exploitation de sa téléphonie et des images de vidéosurveillance attestant de sa présence ce soir-là, Eliot Bertin, qui n’a jamais fait mystère de sa nostalgie pour le Troisième Reich (il y a quelques années, il s’affichait sur Facebook avec un masque arborant un Totenkopf, insigne des SS), a même été placé en détention provisoire entre février et mai 2024 dans le cadre de l’information judiciaire. Les magistrats le considèrent « comme un leader dans l’action menée » ce soir-là.
Au bout de quatre mois, il est sorti de prison, notamment parce que son grand-père s’est engagé à l’héberger en Isère, « ce qui permettra de l’éloigner de ses fréquentations lyonnaises et du milieu identitaire, l’effet de “meute” constituant à l’évidence un facteur favorisant le passage à l’acte », souligne son ordonnance de remise en liberté. À condition qu’il respecte une série d’obligations dans le cadre d’un contrôle judiciaire.
Eliot Bertin ne doit pas se rendre à Lyon, « sauf pour les besoins de sa défense, de son activité professionnelle, motif médical, convocations judiciaires », il ne doit pas « participer à une manifestation sur la voie publique en région Rhône-Alpes » et a interdiction de fréquenter les autres mis en examen.
En participant à une manifestation sur la voie publique, à Lyon, avec d’autres agresseurs présumés de la Maison des passages (comme Kévin Balmon et Jean-Marin Nicolas), Eliot Bertin a donc enfreint trois fois son contrôle judiciaire.
L’ex-leader de Lyon populaire est d’ailleurs un récidiviste en la matière puisque dans le cadre d’une précédente mise en examen (des échauffourées à Lyon à l’occasion du match France-Maroc en demi-finale de la Coupe du monde de football 2022), il avait interdiction d’entrer en contact avec un certain Camille, le frère de Jean-Marin Nicolas. Ce qui ne les avaient pas empêchés, quelques mois plus tard, de participer ensemble à l’attaque de la Maison des passages.
Mais Eliot Bertin n’est pas le seul à s’être moqué de la justice lors de l’hommage à Quentin Deranque. Brassard jaune autour du bras, Kévin Balmon, 33 ans, s’appliquait ce jour-là à repousser les journalistes pour les empêcher de filmer les visages des participants à la marche.
Ce plombier employé par la région Auvergne-Rhône-Alpes depuis 2019 figurait en effet parmi les membres du service d’ordre encadrant la marche, comme l’a relevé Rue89 Lyon. Cette équipe de gros bras, dont certains arborant des tatouages à la gloire du Troisième Reich, était menée notamment par le néonazi Marc de Cacqueray-Valménier, condamné deux jours plus tôt en appel pour avoir passé à tabac des militants de SOS Racisme lors d’un meeting d’Éric Zemmour en 2021.
Au cours de sa garde à vue dans l’affaire de la Maison des passages, Kévin Balmon se définit comme « nationaliste-révolutionnaire » (autrement dit néofasciste) et précise avoir comme principale influence politique François Duprat, ancien numéro deux du Front national (et principal promoteur du négationnisme dans les années 1960-1970).
Le jeune homme assume les « affrontements » avec les militants antifascistes « au détour d’une manif ou dans la rue lorsqu’[ils] se croise[nt] en petits groupes ». Il avait interdiction de « participer à une manifestation sur la voie publique à Lyon » et d’entrer en contact avec les autres mis en examen. Et force est de constater que Kévin Balmon, comme son ami Eliot Bertin, ne semble pas trop angoissé par la teneur des décisions de justice.
Le 22 septembre 2023, il a été condamné, dans le cadre d’une procédure de comparution immédiate, à une peine de six mois d’emprisonnement, aménagée sous la forme d’une détention à domicile sous surveillance électronique, pour des faits de violences aggravées. Moins de deux mois plus tard, alors qu’il avait prochainement rendez-vous avec le juge d’application des peines pour la mise en place de son bracelet électronique, Kévin Balmon comptait parmi la quarantaine de nervis qui attaquaient la Maison des passages…
À l’issue de sa mise en examen, le parquet de Lyon avait requis son placement en détention provisoire, arguant qu’il est « indiscutable que le risque de réitération est majeur puisque même le risque d’incarcération ne l’a pas détourné de son projet et que son positionnement ne paraît pas avoir varié s’agissant de la légitimité de son action ».
Jean-Marin Nicolas, lui, avait interdiction de « participer à une manifestation sur la voie publique à Lyon » et d’entrer en contact avec les autres mis en examen. Des obligations dont il avait bien conscience, comme en attestent des écoutes téléphoniques.
On y entend le jeune homme de 24 ans se plaindre de ne pas pouvoir rencontrer tel complice présumé ou de ne pas pouvoir se rendre en Bulgarie en février. Chaque année, une marche aux flambeaux, appelée aussi la « Marche de Lukov », rend hommage à ce général allié de l’Allemagne nazie durant la Seconde Guerre mondiale. « On a quand même un sale contrôle judiciaire », se désolait ainsi Jean-Marin Nicolas sur une écoute le 23 février 2024.
Jean-Marin Nicolas n’a pas pourtant cherché à se faire particulièrement discret lors de la marche d’hommage à Quentin Deranque. Avant que le cortège s’élance, il s’activait, visage découvert, sur le plateau d’une des camionnettes louées par les organisateurs. On le retrouvera plus tard au volant du véhicule, au milieu du cortège. En fin de manifestation, il était même chargé de porter l’une des deux gerbes qui ont été déposées à l’endroit de la rue Victor-Lagrange où Quentin Deranque a été roué de coups.


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