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En langue vietnamienne, con gaï signifie « petite fille ». Mais, chez les Occidentaux, l’expression a été détournée pour désigner une prostituée.
L’anecdote à elle seule résume la violence que subissent de nombreuses femmes asiatiques. Certains l’appellent la « fétichisation sexuelle des femmes asiatiques », cette façon qu’ont les hommes occidentaux de les imaginer menues, en sorte de poupées soumises et disponibles, et de les réduire à ce fantasme.
Sophie Hamisultane, sociologue et professeure à l’Université de Montréal, vient de faire paraître avec Sandra Desmazières Héritages, une petite bande dessinée pour aborder la question. Les deux femmes sont d’origine franco-vietnamienne. Selon Sophie Hamisultane, le concept de « fétichisation sexuelle des femmes asiatiques » est à double tranchant. « On dit ce terme, mais on ne sait pas ce qu’il y a derrière. » Le terme a pour elle une connotation, fausse, d’adoration. « Certes, il signifie que la femme peut être perçue comme un objet à travers lequel se joue un fantasme. Néanmoins, c’est aussi un vecteur de violence et de domination coloniales. C’est pour cela qu’utiliser le terme “fétichisme” peut ne rien dire de la gravité de la relation à l’autre. Par ailleurs, le terme même, “fétiche”, vient des explorateurs [portugais], des ethnologues au début de la colonisation dans le monde par les Européens », explique-t-elle.
Héritages commence durant la pandémie de COVID-19, lorsqu’un fort sentiment « anti-asiatique » balaie le monde autour de l’origine du virus. « Pendant la pandémie, il y a un groupe qui s’est créé : le groupe d’entraide contre le racisme envers les personnes asiatiques, raconte-t-elle. Il y a eu des premières rencontres en ligne et j’ai assisté à ces rencontres-là. Les personnes se faisaient agresser. Elles étaient vues comme dangereuses, contaminées. Puis des femmes se sont mises à parler d’agressions perpétuelles provenant d’hommes blancs. Avant, elles croyaient que c’était simplement parce qu’elles étaient des femmes. Mais en se réunissant, elles ont compris que c’étaient des violences qui étaient très récurrentes. On se permet de les toucher, on leur fait des remarques parce que ce sont des femmes asiatiques. Donc, il y a une espèce de liberté que les hommes prennent, parce que dans l’imaginaire, c’est une prostituée, c’est une femme facile. »
Des origines coloniales et militaires
Sophie Hamisultane attribue l’objectification des femmes vietnamiennes à un contexte de colonisation et d’occupation militaire : « Les imaginaires ont été transportés depuis la colonisation indochinoise et la guerre et l’occupation états-uniennes au Vietnam. »
Elle rapporte avoir vu un livre, écrit dans les années 1930, où une journaliste française qui va en Indochine constate que lorsqu’un homme blanc est avec une Vietnamienne, on dit que c’est « sa con gaï ».
« Dans les vieux textes français sur l’Indochine, il y a des hommes qui écrivent, ou encore qui retournent en France et qui vont parler de leur relation avec des femmes asiatiques, dit Sophie Hamisultane. Et on voit la fascination autour d’un corps imberbe, parce que les Asiatiques ne sont pas poilues, et aussi autour du fait que les femmes soient menues. Il y a tout ce rapport aussi à l’enfant, c’est-à-dire un corps ingénu. Et d’ailleurs, il y a un texte qui dit que la femme vietnamienne occupe le rôle de l’enfant, de la femme, de la servante, de l’amante. Donc, il y a tout ça qui est mélangé, en fait, à travers le regard que l’on porte sur la femme asiatique. »
En entrevue, elle précise que le phénomène n’épargne pas le Québec, même s’il ne s’est jamais engagé militairement en Asie. Dans le cadre de ses nouvelles recherches, Sophie Hamisultane constate que des filles qui ont été adoptées en Asie par des parents blancs subissent encore ces discriminations.
« Mes nouvelles recherches portent sur les femmes d’origine asiatique adoptées au Canada. Il y a eu une vague d’adoptions, souvent chinoises, dans les années 1990. Et ces jeunes filles, ces femmes vivent la même chose. L’une d’elles a raconté qu’elle se promenait avec son père, qui est blanc, et quelqu’un a fait une remarque évoquant le fait qu’elle soit une prostituée. »
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