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Des chefs québécois racontent leur première année d’étoile Michelin

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L’arrivée du Guide Michelin au Québec l’an dernier a propulsé une poignée de restaurants sous le feu des projecteurs du jour au lendemain. À la veille du dévoilement de la deuxième édition du prestigieux guide, des chefs étoilés racontent comment cette distinction a bouleversé leur quotidien sans pour autant changer leur cuisine.

Lors de l’annonce des premiers étoilés Michelin au Québec, le 15 mai dernier, le chef Norman St-Pierre n’était pas avec son équipe du Narval à attendre fébrilement le verdict. Il était dans un Dollarama de Rimouski en train d’acheter des chandelles pour le service du soir. C’est un journaliste qui lui a appris la nouvelle par téléphone alors qu’il arpentait les rayons.

« Ç’a été un choc, un mélange d’extase et de surprise, raconte-t-il. Ce n’est pas quelque chose qu’on suivait spécialement. On pensait éventuellement avoir une recommandation, mais jamais une étoile. »

Mais à partir de cet instant, « ça a été la folie ». À son retour au restaurant, journalistes, clients, amis et parfaits inconnus l’attendaient pour le féliciter. « C’était comme si on était des rockstars. Mais on n’avait pas le temps de l’être, on avait un resto à faire tourner. »

Boucler la journée — et même la semaine — dans cette sursollicitation a été « rock’n’roll », car son téléphone personnel, qui est aussi celui du restaurant, ne cessait de sonner. Les messages s’accumulaient par centaines sur tous ses canaux de communication.

Les réservations explosent

En 72 heures, Le Narval affichait déjà complet pour le reste de l’année. Avant l’arrivée du Guide Michelin, ce restaurant de 32 couverts, ouvert trois soirs par semaine, se remplissait environ trois semaines à l’avance. Pour ménager ses clients réguliers laissés sur le carreau, le chef a décidé d’ouvrir exceptionnellement un mercredi par mois pour les accueillir.

« Ça a été un problème, un heureux problème, mais un problème quand même. Ça m’a ajouté une charge de travail et de gestion de la situation énorme. C’était too much », confie le chef cuisinier. Lorsque Le Devoir l’a contacté quelques jours après la grande annonce en mai 2025, M. St-Pierre avait d’ailleurs poliment refusé notre demande d’entrevue expliquant vouloir « se concentrer sur [sa] petite vie tranquille ».

Un engouement qui ne semble pas s’essouffler depuis. Lorsque les réservations pour 2026 ont ouvert, le 1er janvier, toutes les places se sont envolées en une heure. « C’est absolument mystifiant ! » laisse-t-il tomber.

À Montréal, le restaurant Sabayon du chef Patrice Demers a connu le même raz-de-marée après l’obtention de son étoile. Déjà complet mois après mois, l’établissement voit désormais ses réservations s’envoler en moins de 10 secondes.

Même constat à Tanière³, à Québec, seul restaurant à avoir décroché deux étoiles dès la première année. « Pour nous, ça a complètement changé la donne. On avait un bel achalandage avant, mais certains soirs on était à moitié remplis. Les mois de mars et de novembre étaient plus difficiles. Maintenant, c’est plein tous les soirs, de deux à trois mois d’avance », souligne, réjoui, le chef François-Emmanuel Nicol.

Une vitrine sur le monde

Au-delà de l’achalandage, l’effet Michelin se fait aussi sentir sur la provenance des clients. À Rimouski, Norman St-Pierre a dû faire imprimer pour la première fois des menus en anglais puisque les gourmets de l’Ontario, des États-Unis et de l’Europe sont désormais bien plus nombreux à s’arrêter à sa table.

« On reçoit des demandes de partout en Europe et des États-Unis. C’est une différence majeure », note aussi le chef du Sabayon.

François-Emmanuel Nicol observe le même phénomène dans son restaurant à Québec. Les propositions de collaboration avec des chefs étrangers se sont également multipliées. Il compte déjà une quinzaine d’événements prévus en 2026, à Bordeaux, à Toronto, en Californie ou encore dans le Rhode Island. « Chaque fois on me demande d’apporter des produits de chez nous pour que les gens découvrent notre terroir. Ça permet d’exporter notre cuisine, de la faire connaître », dit-il.

Malgré ces bouleversements, les trois chefs assurent que la prestigieuse distinction n’a pas changé leur cuisine. « On continue de faire la même chose. On le fait simplement mieux, parce qu’on a plus de moyens », résume François-Emmanuel Nicol.

À Tanière³, la certitude de remplir la salle chaque soir a permis d’embaucher trois personnes et d’investir davantage en recherche et développement. « On peut maintenant payer l’équipe pour aller en forêt, développer des idées, tester des choses, ce qu’on ne pouvait pas faire avant », note-t-il.

Le Sabayon a pour sa part ajouté deux couverts, pour un total de 16 par soir, et embauché une personne à temps plein pour épauler Patrice Demers et Marie-Josée Beaudoin, qui tenaient jusque-là le restaurant à eux seuls.

Au Narval, Norman St-Pierre a lui aussi embauché une nouvelle personne pour ne pas surcharger l’équipe lorsque le restaurant a décidé d’ouvrir un soir de plus par semaine cette année.

Ne pas céder à la pression

Le principal défi reste toutefois pour tous de ne pas céder à la pression qui accompagne la reconnaissance Michelin.

« Si on perdait une étoile, il y aurait assurément un impact sur l’entreprise. Alors, c’est sûr qu’on a toujours un peu ça en tête. Mais je suis confiant : on est restés authentiques et ce qu’on fait cette année est meilleur que l’année d’avant, je ne vois pas pourquoi on en perdrait une », affirme François-Emmanuel Nicol, qui ne cache pas rêver d’une troisième étoile à plus long terme.

De son côté, Patrice Demers dit ne pas chercher à en obtenir une deuxième. « C’est sûr qu’on aimerait garder la première. Mais l’important, c’est de rester nous-mêmes et de continuer à faire la cuisine qu’on aime, sans se mettre de pression. »

Norman St-Pierre, lui, se dit peu préoccupé par la prochaine annonce du Guide Michelin le 6 mai prochain. « Une étoile, c’est extraordinaire, il faut en être fier. Mais il ne faut pas que ça change une carrière ou une vie. La vraie victoire, pour moi, est ailleurs : c’est d’avoir trouvé un équilibre entre mon travail et ma vie personnelle, ce qui est très difficile en restauration. Ça, ça vaut bien plus cher que n’importe quelle étoile Michelin. »

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