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Des camps d’internement à la tête d’un empire agricole : l’odyssée des Miyanaga

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À Taber, la pomme de terre règne en maître. Il suffit de s’approcher de la petite enclave albertaine, pour que l'odeur caractéristique des frites s'échappant de l'usine McCain, s'infiltre dans l'habitacle de la voiture.

À une dizaine de kilomètres de l’usine de transformation, Bob Miyanaga effectue sa ronde habituelle dans son entrepôt de pommes de terre. Dans ce hangar à la stature d’une cathédrale de 20 mètres de haut plongée dans la pénombre, des milliers de tonnes de pommes de terre attendent le printemps. 

En cette période de dormance pour les cultures, les activités tournent au ralenti, offrant un rare moment de répit à la ferme.

Un homme au volant de son véhicule.

Bob Miyanaga, 87 ans, effectue sa ronde habituelle dans l’entrepôt de pommes de terre.

Photo : Radio-Canada / Laurence Taschereau

L’octogénaire a grandi au rythme des machines agricoles, la terre incrustée sous les ongles et le foin doré emmêlé dans ses cheveux noirs et raides. 

Pourtant, son destin était loin de se dessiner ainsi. Son père, Joe, était propriétaire d’une entreprise d'exploitation forestière à Whonnock, sur la côte de la Colombie-Britannique. 

À 4 ans, Bob Miyanga, ses deux frères, sa sœur et ses parents ont été forcés de tout abandonner. 

Dans l’ouest du pays, peu après l’attaque de Pearl Harbor, la montée des tensions contre les Canadiens d’origine japonaise est devenue telle qu’un grand nombre d’entre eux ont été envoyés dans des camps d'internement. 

Ceux qui ont pu y échapper sont les familles ayant accepté d'être déplacées dans les Prairies pour travailler dans des fermes de betteraves sucrières ou de pommes de terre.

Bob se souvient du départ précipité, du sifflet du train et de l'exil forcé vers l'inconnu. 

Je ne me souviens pas de tout, mais ce train, je ne l'ai jamais oublié, confie-t-il. On n'avait droit qu'à quelques valises. 

À leur arrivée à Lethbridge, les Miyanaga étaient logés dans un vieux grenier, sans toit. Le patriarche n’avait même jamais touché un tracteur de sa vie. Joe a dû apprendre la rudesse du métier d'agriculteur sur le tas.

Enfants comme parents ont travaillé sans relâche, de l'aube aux premières étoiles, recevant à peine de quoi subvenir à leurs besoins, raconte Bob Miyanaga.

Je dois leur rendre hommage : ma mère et mon père nous ont forgés. Ils nous ont inculqué une discipline et un sens du travail qui ne nous ont jamais quittés.

« Sortez les Japs! »

Le cri de ralliement raciste « Sortez les Japs de la Colombie-Britannique » a marqué le début d'un chapitre sombre de l'histoire canadienne. 

En décembre 1941, après l'attaque de Pearl Harbor, le Japon devient l'ennemi officiel du Canada. Dans un Vancouver déjà miné par les tensions raciales, la communauté japonaise est soudainement perçue avec suspicion, accusée de cacher en son sein des espions et des saboteurs.

Environ 21 000 personnes d'origine japonaise, dont la majorité sont des citoyens canadiens, sont contraintes de s'enregistrer auprès du gouvernement. Leurs libertés fondent comme neige au soleil.

Photo d'archives d'un document sur lequel on peut notamment lire « National registration regulations ».

Les Canadiens d'origine japonaise ont été contraints de s'enregistrer auprès du gouvernement.

Photo : Musée Galt

Nous étions soumis à un couvre-feu et il nous était interdit de nous rassembler sans la permission de la police, écrivait George Takeyasu en 1987. 

Son témoignage, conservé au musée Galt de Lethbridge, dépeint une réalité glaciale : Ce couvre-feu causait des problèmes à nous, les élèves du secondaire, car au cœur de l'hiver, il faisait encore nuit le matin, et le couvre-feu était toujours en vigueur lorsque nous devions quitter la maison pour attraper l'autobus scolaire vers l'école secondaire Maple Ridge, à Haney.

Je devais me faufiler par des sentiers boisés plongés dans l'obscurité totale, n'osant même pas utiliser une lampe de poche.

Le déchirement du départ

Puis vient l'ordre de partir. Les familles n'ont droit qu'à l'essentiel. Tout le reste, maisons, commerces, souvenirs d'une vie, est abandonné.

En ce triste et fatidique matin, nous avons verrouillé notre maison pour la dernière fois, se remémore George Takeyasu. 

Photo d'archives sur laquelle on voit des personnes prises en photo de dos à l'extérieur, avec des valises.

Des évacués canadiens d'origine japonaise arrivant à Picture Butte, au nord-est de Lethbridge, en Alberta, en 1942.

Photo : Musée Galt

Le gouvernement avait promis de protéger leurs biens, mais les propriétés ont été vendues pour une fraction de leur valeur, sans le consentement des propriétaires. 

Cela a dû être particulièrement difficile pour nos parents, qui étaient arrivés au Canada à l’adolescence, qui avaient travaillé dur et économisé, persévéré face à une discrimination féroce, survécu à la Grande Dépression, et, alors que la vie devenait enfin plus facile, ont dû tout abandonner, déplore George Takayasu.

Alors que des milliers de personnes sont envoyées dans des camps d'internement isolés, certaines familles, comme celle de Bob Miyanaga, voient leur destin basculer vers les Prairies. 

Elles sont réquisitionnées pour fournir de la main-d'œuvre dans les fermes du sud de l'Alberta. C'est cet exode forcé qui fera bondir la population d'origine japonaise de la région de Lethbridge de 500 à 4000 personnes en un clin d'œil.

Les dernières restrictions de temps de guerre ont été levées en 1949. Les Canadiens d'origine japonaise ont donc dû attendre quatre ans après la fin de la Seconde Guerre mondiale pour retrouver leur pleine liberté de mouvement et le droit de vote.

Photo d'archives sur laquelle trois personnes travaillent dans un champ.

Avant la mécanisation, chaque étape de la récolte exigeait une main-d'œuvre manuelle considérable. Les betteraves sucrières, dans la région de Lethbridge, ont prospéré en grande partie grâce au travail forcé des Nippo-Canadiens.

Photo : Musée Galt

Ce n'est qu'en 1988 que le premier ministre Brian Mulroney présentera des excuses officielles, accompagnées d'un chèque symbolique de 21 000 $. 

Le gouvernement a fermement refusé de reconnaître la perte de nos biens, qu'il nous avait pourtant promis par écrit de protéger et de préserver jusqu'à notre retour.

Selon Bob Miyanaga, ces mots sont arrivés trop tard pour ses parents. Pour ce qui est de la compensation financière, elle est loin de représenter la perte des biens et de la maison que la famille a dû abandonner. 

Ses parents ont toujours gardé l'espoir secret de revenir un jour, admet l’octogénaire. 

Triple M Farms : de père en fils, une histoire de persévérance

Courbés sur les rangs de betteraves des autres pendant plus de 15 ans, Joe et Kii Miyanaga deviennent finalement propriétaires d’un petit lopin de terre. En 1957 les premières pommes de terre sont plantées, et le couple peut enfin commencer à bâtir son héritage. 

C’est un pari réussi : trois générations plus tard, le nom des Miyanaga est véritablement enraciné dans les Prairies albertaines.

Mark Miyanaga, le petit-fils de Joe, a toujours connu l'odeur de la terre retournée. Entre-temps, la ferme a prospéré et changé de nom pour Triple M, pour représenter les trois petits-fils qui ont repris la production agricole.

Mon père et mon oncle nous ont techniquement vendu la ferme. mais disons qu'on ne les a pas encore tout à fait remboursés, lance Mark avec un clin d'œil vers son père, qui esquisse un sourire complice.

Deux hommes en train de rire.

Bob Miyanaga (à gauche) et son fils Mark (à droite) se taquinent constamment. La complicité entre eux est palpable. Pourtant, le patriarche ne parle que très peu de son enfance et du départ précipité de la Colombie-Britannique.

Photo : Radio-Canada / Laurence Taschereau

Je ne dirais pas que nous sommes les plus gros producteurs de la région, mais nous figurons vraiment dans les fermes de pommes de terre importantes. 

Aujourd'hui, Triple M Farms cultive environ 30 000 tonnes de pommes de terre, soit l'équivalent en poids de trois tours Eiffel, ou encore 6 millions de sacs de 10 livres du féculent. 

Des pois, des oignons, des grains font aussi partie des cultures. 

À l'aube de ses 60 ans, Mark commence à réfléchir à la succession. Ma femme dit que nous travaillons trop dur, mais c'est tout ce que nous connaissons. Nous ne savons pas quand nous arrêter, confie-t-il avec humour.

Or, derrière la boutade se cache une profonde gratitude : Notre fierté prend sa source dans le labeur de mon père et de mon oncle. Ils ont énormément sacrifié pour notre avenir.

Il espère qu’une autre génération prendra la relève. 

Le poids du silence et du souvenir

Pour Mark, quand son père confie les détails de son enfance, le moment devient suspendu. 

Assis à ses côtés, il absorbe chaque mot avec une grande attention. Si les deux hommes ont l'habitude de se taquiner, le ton s’est transformé en quelque chose de plus sérieux.

Bob, pourtant peu enclin aux épanchements, reconnaît que ses parents ne parlaient presque jamais de la déportation, ce qui l’attriste.

Un homme qui porte une casquette sourit.

Bob Miyanaga a passé les rênes de l'exploitation agricole à son fils Mark et à ses neveux il y a déjà quelques années, mais cela ne l’empêche pas de ressentir l'appel de ses terres.

Photo : Radio-Canada / Laurence Taschereau

Ils n'aimaient pas remuer ces souvenirs-là, dit-il sobrement. Même pour lui, les pièces du casse-tête de la vie des Nippo-Canadiens durant la guerre demeurent parcellaires.

C’est pour briser ce silence que Deanna Oye, présidente de la Société culturelle Nikkei de Lethbridge, s'implique. 

Elle-même n'a appris l'histoire de sa propre famille qu'à l'âge de 16 ans, lors des excuses du gouvernement fédéral de 1988. Ses parents ne parlaient pas de leur arrivée dans les Prairies.  

Avant cela, je n'avais aucune idée que notre famille avait été forcée de quitter la côte ouest.

C’est un pan de l’histoire que peu de Canadiens connaissent, croit-elle. La Société culturelle Nikkei a pour but de préserver la mémoire collective nippo-canadienne à travers des témoignages oraux, écrits et des photos d’archives.

Pour la Canadienne d’origine japonaise, ce n'est pas seulement un devoir de mémoire : c'est un hommage à ceux qui, après avoir tout perdu comme ses parents, ont su faire fleurir les plaines de l'Alberta et refaire leurs racines dans leurs communautés d’adoption. 

À une époque, les familles nippo-canadiennes n’avaient même pas le droit d’entrer dans Lethbridge, dit Deanna Oye. Elles devaient se contenter d’exister en périphérie de la ville. 

Aujourd’hui, les Nippo-Canadiens font partie de Lethbridge.

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