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"Dégel" de Manuela Martelli : un film à suspense et une parabole glaçante sur les fantômes du Chili, ces personnes disparues pendant la dictature de Pinochet

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Porté par un formidable duo de jeunes comédiennes, ce film a été présenté au festival de Cannes en mai dans la sélection "Un certain regard".

France Télévisions - Rédaction Culture

Publié le 23/08/2026 17:34

Temps de lecture : 6min

Photo extraite de l'affiche du film "Dégel" de Manuela Martelli avec Maya O'Rourke dans le rôle principal. (LES FILMS DU LOSANGE) Photo extraite de l'affiche du film "Dégel" de Manuela Martelli avec Maya O'Rourke dans le rôle principal. (LES FILMS DU LOSANGE)

C'est l'histoire d'Ines, une petite fille esseulée. Loin de ses parents, partis inaugurer le pavillon chilien à l'Exposition universelle de Séville, en 1992, elle manque terriblement d'attention et de compagnie. Gardée par sa grand-mère dans l'hôtel d'une station de ski, elle se lie d'amitié avec une jeune fille, mais celle-ci disparaît soudainement. Dégel, qui sort en salles le 26 août, est à la fois un film à suspense et une réflexion politique sur le Chili d'après la dictature.

Construit autour du personnage d'Ines, le film de Manuela Martelli, actrice et réalisatrice chilienne, évoque de façon presque subliminale un sujet douloureux : les disparitions forcées de centaines de personnes après le coup d'État perpétré par le général Pinochet contre le président socialiste Salvador Allende en 1973. "Ce sujet reste une blessure profonde dans notre pays, confie la cinéaste de 43 ans. Un jour, quelqu'un m'a demandé si le film parlait des fantômes chiliens. Cette question est restée gravée dans mon esprit avec l'idée que nous vivions entourés de fantômes."

La petite histoire, aux accents de drame familial et d'intrigue policière, est ici emboîtée dans la grande, comme deux poupées gigognes. La réalisatrice sème des indices tout au long du film, son second long-métrage, notamment des images d'archives relatives à ces années noires de l'histoire chilienne. La dictature n'a pris fin qu'en 1990 après 17 ans de régime militaire. Elle situe justement l'action du film dans cette période de transition, au début des années 1990, les années du dégel. "Ce titre, El deshielo en espagnol, m'est venu très tôt, raconte Manuela Martelli. Le mot dégel évoque pour moi quelque chose qui va être révélé, dévoilé."


L'action se déroule dans un hôtel de montagne, avec de longs couloirs qui ne sont pas sans rappeler ceux de Shining, le thriller de Stanley Kubrick. Peut-être le clin d'œil d'une réalisatrice cinéphile ? L'Hôtel des Volcans appartient à la grand-mère d'Ines, une brunette d'une dizaine d'années qui parle remarquablement anglais et l'aide à traduire les demandes des clients. Plongée dans un monde d'adultes, trop occupés pour lui prêter attention, elle épie les conversations et visite les chambres des clients. La nuit, pour ne pas dormir seule, elle trouve parfois refuge chez un couple d'employés de sa grand-mère.

Une équipe de jeunes skieurs allemands, encadrés par leur entraîneur, loge dans l'établissement. Ines se rapproche d'Hanna, une athlète prometteuse de 14 ans. Rencontre de deux solitudes. Comme les siens, ses parents sont à l'autre bout du monde. "Dès qu'il neige quelque part, on y va", confie-t-elle à Ines. Hanna semble lassée par la vie nomade et épuisante des sportifs de haut niveau et fait de petites entorses au régime d'ascète que lui impose son entraîneur. Ines se glisse un soir dans sa chambre et la voit flirter avec son cousin Sebastián avant de s'endormir. Le lendemain, Hanna a disparu. Derrière ce mot bat le cœur du film. Que sait réellement Ines ? Que doit-elle dire ou taire ? D'invisible, la petite fille passe au statut de témoin clé.

Maya O'Rourke et Maia Rae Domagala, les deux jeunes interprètes du film "Dégel" de Manuela Martelli. (LES FILMS DU LOSANGE) Maya O'Rourke et Maia Rae Domagala, les deux jeunes interprètes du film "Dégel" de Manuela Martelli. (LES FILMS DU LOSANGE)

Quand la mère d'Hanna, ancienne patineuse d'un pays lui aussi disparu, arrive au Chili, elle veut absolument participer aux recherches, convaincue que les Chiliens ne font pas tous les efforts nécessaires pour la retrouver. Elle emploie la petite Ines comme traductrice et tente de lui soutirer des informations. Dans ce rôle de mère, perdue entre rage, impuissance et culpabilité, la comédienne allemande Saskia Rosendahl émeut, incarnant le désarroi des Chiliens confrontés au silence des autorités après la disparition des leurs.

"Le film a été tourné dans trois régions différentes du Chili parce que nous n'avons pas pu trouver un seul hôtel où faire tout ce dont nous avions besoin, nous a confié Manuela Martelli pendant le festival de Cannes. Le tournage a été difficile. Il y avait de la neige. Nous tournions avec des jeunes. Et la météo, un peu comme les enfants, est imprévisible. On a eu beaucoup d'impondérables."

La réalisatrice chilienne Manuela Martelli photographiée au festival de Cannes, le 15 mai 2026. (VALERIE GAGET FRANCEINFO CULTURE) La réalisatrice chilienne Manuela Martelli photographiée au festival de Cannes, le 15 mai 2026. (VALERIE GAGET FRANCEINFO CULTURE)

Trouver la fillette pour incarner le rôle principal s'est révélé compliqué. "Un des films qui m'ont le plus influencée dans ma vie, c'est Cria Cuervos de Carlos Saura. J'avais l'image d'Ana Torrent", confesse la réalisatrice. "Quand on a mentionné pour le casting qu'il fallait qu'elle parle bien anglais, on n'a eu que des filles blondes", se souvient-t-elle. Elle l'explique par le fait que les classes sociales restent très marquées au Chili. "Je voulais une petite fille qui ait l'air d'une Chilienne et pas d'une Allemande pour que l'on sente le contraste. Et en même temps, elle devait appartenir à une classe sociale éduquée. C'était très compliqué. Nous avons vu 500 filles, un nombre énorme".

Son choix s'est finalement porté sur Maya O'Rourke. "Elle est tellement, tellement forte, livre-t-elle. Elle a une telle présence. Je dis souvent que c'est une guerrière. Le tournage était émotionnellement difficile mais c'est elle qui voulait le faire. Elle n'était pas poussée par ses parents comme le sont certains enfants. Il faisait froid. On essayait de la garder au chaud mais c'était un tournage vraiment super dur".

Saskia Rosendahl et Maya O'Rourke dans le film "Dégel" de Manuela Martelli. (RONDA CINE) Saskia Rosendahl et Maya O'Rourke dans le film "Dégel" de Manuela Martelli. (RONDA CINE)

Dégel est un film d'atmosphère au rythme lent. Comme les héros du film, le spectateur est pris dans un brouillard qui se dissipe peu à peu. La réalisatrice crée une tension et installe par sa mise en scène un climat oppressant, amplifié par la musique. Par un beau travail sur l'image et les valeurs de plans, particulièrement les jeux de miroirs, Manuela Martelli nous égare, comme dans un jeu de piste en montagne, et nous interpelle. Les gens sont-ils ce qu'ils reflètent ? À qui se fier dans un monde de faux semblants ?

Le dégel marque la fin d'une période et le début d'une autre, ce qu'a vécu le Chili en 1990. Des corps ensevelis sont réapparus. Dans le film, la violence reste hors champs mais n'en est pas moins palpable. "Aujourd'hui, avec toutes ces guerres dans le monde, combien d'enfants vivent ce type de choses ?, s'interroge la réalisatrice pour qui "l'humanité a tellement de mal à apprendre de ses erreurs". Pour elle, l'élection à la présidence du Chili en mars 2026 de José Antonio Kast, candidat d'extrême droite se réclamant de l'héritage d'Augusto Pinochet, en est la preuve.

"Pour moi, c'est une conséquence directe, estime-t-elle. Je pense que l'on a construit un système où l'éducation et les droits élémentaires des citoyens ne sont pas au centre de nos politiques. On ne donne pas aux gens les outils pour savoir ce qui est vrai et ce qui ne l'est pas". Et de conclure avec pessimisme : "Il y a tellement de fake news, de manipulations de l'info. C'est très dur d'être en capacité de lire et de décrypter ces tonnes d'informations". Son film constitue une piqûre de rappel opportune.

Affiche du film "Dégel" (LES FILMS DU LOSANGE) Affiche du film "Dégel" (LES FILMS DU LOSANGE)

Genre : Drame
Titre original : El Deshielo
Réalisation : Manuela Martelli
Avec : Maya O'Rourke, Maia Rae Domagala, Saskia Rosendahl, Jakub Gierszal
Directeur de la photographie : Benjamin Echazaretta
Produit par : Alejandro Garcia, Alex C. Lo, Andrés Wood, Javiera Palma
Pays : Chili, USA, Espagne, Mexique
Durée : 1H43
Distributeur : Films du Losange
Sortie : 26 août 2026
Synopsis : Chili, 1992. Le pays reste marqué par des années de dictature. Alors qu’elle est gardée par ses grands-parents dans leur hôtel en station de ski, Inès, 9 ans, se lie d’amitié avec Hanna, une jeune sportive venue d’Allemagne. Lorsque celle-ci disparaît sans laisser de trace, l’enfant cherche à comprendre.

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