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Défense : pourquoi l’État s’intéresse à l’agilité industrielle de Renault

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Dans les ateliers de l'usine Renault de Douai, le robot humanoïde Calvin effectue ses premières rotations nocturnes sur la ligne d'assemblage de la R5 électrique. Développée par la jeune pousse française Wandercraft, cette machine est capable de déplacer des pneus de 25 kilogrammes à une cadence de quatre unités par minute.

Pour Renault, l'intégration de cette technologie répond à un double impératif : moderniser ses processus industriels, gagner en efficacité et réduire la pénibilité de certaines tâches.

Cette culture de la vitesse, du volume et de l'optimisation a attiré l'attention de la Direction générale de l'armement - la DGA - ainsi que d'acteurs privés de la défense. Au salon Eurosatory, Renault Group et Thales ont officialisé un partenariat industriel autour de la munition télé-opérée Toutatis, avec l'objectif d'atteindre 1 000 unités produites par mois dès 2027.

Pour Patrice Caine, P.-D.G. de Thales, ce rapprochement s'est imposé assez naturellement : « On s'est dit que si on voulait produire en quantité importante et rapidement, des industriels étaient probablement mieux placés que Thales. On s'est assez rapidement tourné vers le groupe Renault ».

Cette annonce s'inscrit dans une séquence plus large, où la DGA s'est déjà rapprochée du constructeur automobile. Le projet Chorus, mené avec Turgis Gaillard pour l'assemblage de drones, a été le premier à être dévoilé. Le véhicule tactique 4 TROOP, développé avec Thales, lui a ensuite emboîté le pas lors du salon Eurosatory.

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Cet intérêt de la DGA et des industriels de la défense pour la filière automobile marque une rupture de doctrine. Les conflits modernes de haute intensité imposent une consommation de matériel sans précédent. Face à cette réalité, la base industrielle et technologique de défense - la BITD - montre certaines limites structurelles. Conçue historiquement pour produire des systèmes d'armes complexes, souvent en petites séries, l'industrie militaire française doit désormais intégrer des méthodes issues de la grande série pour tenir les cadences attendues.

L’école du « flux tendu »

Pour comprendre l'intérêt des autorités pour Renault, il faut revenir sur la transformation profonde engagée par le constructeur. Longtemps, l'automobile européenne a fonctionné avec des cycles de développement supérieurs à quatre ans. Mais l'émergence rapide des constructeurs chinois, notamment sur le véhicule électrique, a bousculé ces repères. En lançant de nouveaux modèles en moins de deux ans, ils ont imposé un nouveau standard industriel.

La réponse de Renault s'est structurée autour de son plan stratégique « FutuREady » et du projet « Leap 100 », pensé pour développer un véhicule en 100 semaines. L'objectif est clair : réduire les coûts de production de 20 %, accélérer la mise sur le marché et s'adapter plus vite aux ruptures technologiques.

L'usine Renault à Douai ; ici, une ligne de montage de la nouvelle R5 electrique. © J-L Flémal - BE, Adobe Stock

En filigrane, Renault cherche à faire infuser une philosophie industrielle simple : produire vite, bien, et sans prendre de retard sur les évolutions du marché. Cette agilité se traduit concrètement dans les usines par une capacité à intégrer rapidement de nouvelles technologies. L'exemple du robot Calvin à Douai, déployé en quelques mois, illustre cette volonté de tester et d'absorber les innovations utiles. L'usine devient ainsi un laboratoire industriel capable d'intégrer l'intelligence artificielle physique à grande échelle, avec l'ambition d'atteindre 350 robots installés d'ici 2027.

C'est précisément cette culture de l'adaptation rapide du tissu productif qui intéresse désormais l'État. Face à une industrie de l'armement historiquement plus lente, Renault apporte une méthode, une cadence et une expérience de l'industrialisation à grande échelle.

« Standard automobile » contre « standard défense »

La défense française s'est construite sur un modèle de haute spécification technique, avec des certifications pouvant s'étaler sur plusieurs années et des volumes de production relativement réduits. Ce fonctionnement montre toutefois ses limites dans le contexte d'une guerre d'usure, où l'équation économique devient parfois intenable : intercepter un drone à moins de 100 000 euros avec un missile de défense aérienne beaucoup plus coûteux crée une impasse.

Le ministère des Armées a donc acté une nécessité : les industriels de la défense doivent pouvoir s'appuyer sur le secteur civil pour produire davantage, plus vite et à moindre coût.

C'est dans cette logique que le « design-to-manufacturing » de Renault suscite l'intérêt. Cette méthode d'ingénierie consiste à concevoir un produit en pensant, dès le départ, à sa fabrication la plus simple et la plus efficace possible. Réduire le nombre de pièces, standardiser les matériaux, simplifier les processus : l'objectif est d'obtenir un coût marginal décroissant à mesure que les volumes augmentent.

Le drone Chorus, annoncé en début d'année, incarne cette approche. Turgis Gaillard y joue le rôle d'architecte système et prend en charge le guidage, tandis que Renault apporte son savoir-faire d'industrialisation. La même logique s'appliquera au véhicule 4 TROOP présenté avec Thales à Eurosatory : l'automobile fournit l'infrastructure industrielle éprouvée, la défense apporte la technologie militaire.

La souveraineté sans la militarisation

Cette contribution à l'effort de défense ne signifie pas pour autant que Renault amorce une reconversion industrielle. Le groupe conserve son modèle d'affaires civil. Sa direction insiste sur le caractère ciblé de ces partenariats, qui répondent à une demande régalienne spécifique sans dénaturer l'outil de production principal.

À l'usine du Mans, le projet Chorus mobilisera ainsi une centaine de salariés volontaires au plus fort de la production, sur une ligne dédiée. Ce positionnement permet à Renault de valoriser ses compétences industrielles dans une logique duale : le groupe s'associe à des experts du secteur pour la dimension militaire, tout en apportant son expertise en assemblage, logistique et maintenance après-vente.

Cette dynamique dépasse désormais le seul cas Renault. Elle commence à irriguer l'ensemble de la filière des équipementiers français. Michelin participe au projet de drones terrestres de la DGA en apportant son savoir-faire dans les pneumatiques. D'autres acteurs de la sous-traitance, comme Valeo, Forvia ou OPmobility, ont également été sollicités pour mettre à profit des technologies issues de l'automobile : capteurs, caméras ou moteurs électriques légers adaptés aux besoins militaires.

À travers ces rapprochements, la filière automobile menée par Renault esquisse une nouvelle approche de l'indépendance industrielle. Une souveraineté moins fondée sur la militarisation de l'industrie civile que sur la mobilisation ciblée de ses savoir-faire, de ses cadences et de sa capacité à produire vite, en volume, sans repartir de zéro.

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