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Discriminations et harcèlement : au travail, un salarié sur trois dit avoir déjà subi des abus, comme en témoignent les lecteurs du groupe EBRA (dont fait partie notre journal). Face à ces situations, des recours existent mais relèvent parfois du parcours du combattant.
Ysé Rieffel - Hier à 08:00 - Temps de lecture :
« On préfère prendre du sang jeune. » En mission d’intérim, Caroline (*), 38 ans, dit avoir entendu cette phrase en entretien d’embauche. Depuis, cette lectrice du Grand Est décrit une expérience marquante au sein de cette entreprise, entre promesses de CDI et sentiment d’avoir été écartée en raison de son âge. Bertrand, lui, après plus de 30 ans dans la même société, a été convoqué en octobre 2024 à un entretien de rupture de contrat, sans motif. « À 60 ans, après 32 ans dans l’entreprise en tant que directeur de projet, ce fut un choc », a-t-il raconté en avril à Ouest-France. Persuadé qu’il s’agit d’une forme de discrimination liée à son âge, le salarié, rétrogradé dans une nouvelle équipe, a saisi le Défenseur des droits et a depuis obtenu gain de cause.
Dans son 18e baromètre sur la perception des discriminations dans l’emploi publié en décembre 2025, le Défenseur des droits indique qu’en 2024, 35 % des enquêtés déclarent avoir fait l’objet d’un traitement défavorable ou discriminatoire au cours des cinq dernières années. D’après une étude menée en 2022 par Ipsos et Qualisocial, un salarié sur trois dit avoir déjà été victime de harcèlement au travail. Parmi eux, les moins de 35 ans (43 %), les salariés de petites entreprises (38 %) et les femmes (38 %) étaient particulièrement concernés. Face à ces différentes situations, quels sont les recours pour les salariés ?
Alerter en interne
Qu’il s’agisse de discrimination ou de harcèlement, la première étape consiste souvent à alerter en interne. L’employeur est en effet tenu, au titre de son obligation de sécurité, de prévenir les risques et de protéger la santé - physique comme mentale - de ses salariés. Un signalement peut être adressé à la hiérarchie, aux ressources humaines ou aux représentants du personnel. Dans certaines entreprises, un référent est également désigné pour traiter les situations de harcèlement sexuel. L’employeur doit alors, en principe, diligenter une enquête interne.
Dans les faits, cette étape est régulièrement décrite comme insuffisante par les salariés concernés. Florence (*), ancienne agente territoriale, dit avoir quitté son service après plus de 40 ans dans la même mairie, à la suite de propos à caractère sexuel tenus par un stagiaire en présence de témoins. « J’ai demandé ma mutation, la sanction étant trop longue à venir », explique-t-elle. Malgré des échanges avec les ressources humaines et la médecine du travail, elle estime que la situation n’a pas été correctement prise en compte. « C’est aberrant que ce soit moi qui ai dû quitter le service et que lui soit toujours en poste », ajoute-t-elle.
Contacter la médecine du travail
Si elle n’a pas vocation à trancher un litige, la médecine du travail constitue souvent un interlocuteur. Elle peut constater une dégradation de l’état de santé liée au travail, et proposer des aménagements de poste. L’employeur est d’ailleurs tenu de prendre en compte l’avis et les indications ou les propositions du médecin du travail.
Agir devant le conseil des prud’hommes
Lorsque ces démarches n’aboutissent pas, les salariés peuvent saisir le conseil de prud’hommes dans un délai de cinq ans à compter du dernier fait en cause. Ils peuvent alors demander la reconnaissance du harcèlement ou de la discrimination, des dommages et intérêts, voire l’annulation d’un licenciement lorsqu’il est lié à ces faits. Franck (*), ancien cadre dans l’hôtellerie, a engagé cette procédure pour harcèlement moral il y a quelques années. Il raconte avoir été comparé à un “citron” par son directeur qui lui aurait notamment lancé : « Je l’ai pressé, il n’y a plus de jus. » Mais la procédure n’a pas abouti. « Il m’était impossible d’obtenir des témoignages », explique-t-il. Faute d’éléments suffisamment étayés, son dossier a été rejeté.
Lorsque Marie (*), 38 ans, a repris le travail en mi-temps thérapeutique, son arrêt maladie a été remis en cause par ses supérieurs. « On disait que je n’étais pas malade, que je voulais des vacances », raconte-t-elle. Lors de son entretien annuel, « on me dit que je n’ai pas atteint mes objectifs annuels, que je n’y mettais pas du mien et que j’allais contre l’entreprise, que je n’avais aucun esprit d‘équipe ». L’Alsacienne explique ne pas avoir pu enclencher de procédure : « Mes collègues, ayant peur du retour des supérieurs, n’ont pas voulu pas témoigner. »
Saisir le Défenseur des droits
En cas de discrimination, qu’elle soit liée à l’âge, au genre ou encore à l’origine, les salariés peuvent saisir gratuitement le Défenseur des droits. Cette autorité indépendante peut enquêter, demander des explications à l’employeur ou formuler des recommandations. Les personnes concernées peuvent également être accompagnées par des juristes au 3928 ou via la plateforme antidiscriminations.fr. Selon le rapport annuel de 2025 du Défenseur des droits, les réclamations reçues dans le cadre de l’emploi privé étaient liées principalement au genre (44 %), à l’âge (42 %), à l’état de santé (35 %) ou encore à l’origine (34 %).
D’autres dispositifs existent, comme France Victimes, qui propose un accompagnement juridique et psychologique gratuit via le 116 006. L’association intervient plus largement auprès des personnes victimes de préjudices, y compris dans le cadre professionnel. Elle dispose de 130 antennes locales sur le territoire.
Porter plainte
Le harcèlement au travail, qu’il soit moral ou sexuel, ainsi que la discrimination sont punis par le Code pénal. Ainsi, dans un délai de six ans après les faits, le salarié peut déposer plainte. Après avoir changé de service, Florence a depuis déposé une main courante et envisage désormais de porter plainte. Que vous soyez victime ou témoin d’une discrimination sur votre lieu de travail, il est aussi possible d’alerter la police ou la gendarmerie via une messagerie instantanée, pour échanger avec des agents formés à la discrimination et pouvant déclencher des interventions.
Des discriminations dès l’embauche
Les discrimintions interviennent aussi souvent dès l’embauche. Plusieurs lecteurs en témoignent. « Comme vous pouvez le constater, tous nos chauffeurs sont en bonne forme », aurait-on dit à Tom (*), avant de lui refuser le poste de livreur en raison de son poids. Actuellement, le trentenaire travaille chez un concurrent de cette entreprise de Bourgogne-Franche-Comté « et cela se passe très bien ». « C’est un métier très physique, qui demande une stabilité émotionnelle exigeante », a-t-on encore expliqué à une carrossière de 28 ans, avant qu’elle ne comprenne que sa candidature est écartée parce qu’elle est une femme. Youssef (*), 42 ans, travaille dans une piscine municipale. Celle qui devait être la nouvelle maitre nageuse pour l’été n’ayant pas réussi son examen, il s’est proposé. « Le poste est resté vide. Je suis d’origine Tunisienne», précise-t-il.
(*) Les prénoms ont été changés.


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