Annoncée comme historiquement en avance, la récolte pourrait être retardée à cause de la chaleur qui provoque un stress hydrique sur la vigne et bloque la maturation des raisins. La pluie se fait désespérément attendre.

Charlotte Murat - Aujourd'hui à 06:00 - Temps de lecture :

Les conditions météo peuvent accélérer le cycle de la vigne, mais elles peuvent également le ralentir. Photo EBRA/Le DL/Jean-Baptiste Bornier Les conditions météo peuvent accélérer le cycle de la vigne, mais elles peuvent également le ralentir. Photo EBRA/Le DL/Jean-Baptiste Bornier

Dans tous les vignobles, les offres de recrutement pour les vendangeurs sont déjà publiées. Cette année encore, la récolte s’annonce précoce, et même historiquement précoce par endroits. « Avant le 15 août, le gros des vendanges de crémant sera fait », prédit l’interprofession des vins de Bordeaux. Cette année encore, la vigne est en avance. « La combinaison d’hivers moins froids et de printemps pluvieux accélère son cycle physiologique. En 50 ans, on a gagné trois semaines à un mois », rappelle Jean-Marie Fabre, président des Vignerons indépendants et viticulteur dans l’Aude.

À partir de la pleine floraison, les vignerons savent que le raisin sera prêt à être récolté environ 100 jours après. Cette année, cette étape cruciale pour la future formation des baies est apparue dès le mois d’avril dans certains vignobles. Dans le Jura, Bertrand de Sainte-Marie prévoit de commencer autour du 24 août, « avec environ un mois d’avance ». « On va sans doute devoir récolter tous les cépages quasiment en même temps, alors que d’habitude il y a un mois d’écart entre le chardonnay et le savagnin », poursuit-il.

La vigne bloquée

Mais si les conditions météo peuvent accélérer le cycle de la vigne, elles peuvent le ralentir d’autant, préviennent les vignerons. « J’imaginais commencer autour du 20 ou du 25 août, mais maintenant je n’exclus pas le début du mois de septembre », observe Mathieu Socrate, viticulteur bio en Côte Chalonnaise. Car de coups de chaleur en canicules, la vigne stresse, souffre. « Pour éviter de subir trop de pertes par évapotranspiration, elle se bloque et arrête d’alimenter les raisins », résume Jean-Marie Fabre. Ce qui retarde d’autant la véraison, cette étape pendant laquelle les baies changent de couleur, signe que la maturation commence. Plus les vignes ont chaud, plus l’avance prise au moment de la floraison se réduit. « Je me demande même si je vais avoir quelque chose à vendanger », se désole William Tay-Pamart, vigneron en Saint-Pourçain. Chez lui, la floraison avait 15 jours d’avance. Mais « des raisins se décrochent des grappes », constate-t-il.

Partout sur le territoire, les viticulteurs ont les yeux rivés sur le ciel et les cartes météo. La prière est la même : il faut qu’il pleuve ! Certes la vigne résiste à la chaleur. Certes elle n’a besoin que de peu d’eau. Certes cette culture pérenne, en particulier les vieux plants, a des racines suffisantes pour aller puiser en profondeur ce qui reste des pluies du printemps. Mais trop, c’est trop. Les sols sont désespérément secs, obligeant la plante à puiser dans ses réserves. « La pluviométrie du printemps a été suffisante pour assurer la survie de la vigne, mais pas pour amener le raisin à sa bonne maturité sans que la plante ne souffre », poursuit Jean-Marie Fabre. Là où le soleil a brûlé les feuilles, la vigne a en outre moins de capacité à effectuer sa photosynthèse. « De la pluie permettrait à la vigne de refaire un peu de feuillage », espère Jean-Marie Fabre. « Vingt à 30 millimètre d’eau serait idéal », calcule William Tay-Pamart.

Petite récolte, grande qualité

Les viticulteurs le savent déjà, après des vendanges 2025 très faibles, la récolte de cette année sera à nouveau petite, car les baies risquent de contenir peu de jus. Mais la qualité s’annonce « très remarquable », se réjouit Jean-Marie Fabre. « Cette année, les conditions sanitaires ont été parfaites. Il n’y a quasiment pas eu d’attaque de mildiou, d’oïdium ou de champignon, ce qui signifie peu ou pas d’intervention phytosanitaire », poursuit le président de Vignerons Indépendant.

« J’ai traité trois fois moins que d’habitude. Et quand il n’y a pas de maladies, le vin est meilleur », décrit Mathieu Socrate. « Les profils aromatiques sont plus intéressants », abonde Bertrand de Sainte-Marie. De la pluie dépendra aussi le taux de sucre contenu dans les baies, et donc le degré d’alcool. Mais si la pluie se fait attendre, il ne faudrait pas qu’elle tombe sous forme de grêle. Pour le millésime 2026, les prochaines semaines seront déterminantes.

Jean-Marc Touzard. Photo DR

« Le changement climatique a des impacts qui s'enchaînent »

Économiste est ingénieur agronome, Jean-Marc Touzard est directeur de recherches à l’Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement (Inrae). Avec Nathalie Ollat, il est l’auteur de l’ouvrage Vigne, vin et changement climatique (éditions Quae).

Quel est l’impact du changement climatique sur la culture de la vigne ?

« Quand on parle de changement climatique, il y a plusieurs dimensions. Il y a la température moyenne qui augmente, des modifications dans la pluviométrie, et puis surtout, ce qui apparaît de plus en plus impactant, c’est la variabilité qui augmente. La variabilité, ce sont à la fois des événements extrêmes, mais aussi des séquences climatiques, comme on le voit cette année, avec une alternance de périodes de chaud et de froid. Tout cela a des impacts qui s’enchaînent. Le premier porte sur la phénologie, c’est-à-dire le développement de la plante. Il y a une précocité à tous les stades, du débourrement [apparition des bourgeons, NDLR] jusqu’à la récolte. Les hivers sont plus doux, donc la plante sort plus tôt. Ça peut la rendre plus vulnérable au gel.

Cette année, on part aussi sur une récolte d’une précocité inédite : on parle d’une récolte au 1er août pour le sud de la France. Le fait de récolter plus tôt, ça veut dire les vendanges dans des conditions de chaleur, tôt le matin voire la nuit. Ça veut dire des risques de fermentation mal maîtrisée ou d’oxydation. Dès que vous vendangez, les baies sont en partie ouvertes, du coup tous les processus chimiques s’accélèrent. Le deuxième impact, c’est le stress hydrique plus prononcé. Selon le type de vin recherché, cela peut être vu comme bénéfique : cela évite la croissance des feuilles et permet à la plante de mieux se concentrer sur les grappes. Mais cela se traduit par une diminution de la taille des baies et des baisses de rendements. Un troisième impact concerne sur la qualité du raisin. Le changement climatique pilote beaucoup de processus d‘élaboration de molécules, de sucres, d’acides, de précurseur d’arômes, de pigments qui participent à l’équilibre d’un vin.

Parce que les baies sont plus petites, vous avez une plus forte concentration de sucres. Ça pose des problèmes surtout dans le Sud, où depuis une dizaine d’années on est autour de 14 °C en moyenne pour les vins rouges. C’est plutôt vu comme un bénéfice dans les vignobles du Nord, de l’Est ou de la vallée de la Loire. Mais on a aussi la diminution des acides, qui se dégradent plus rapidement. L’acidité, c’est ce qui fait la fraîcheur d’un vin, son équilibre. Le changement climatique joue aussi sur les écosystèmes, or le paysage de la vigne, ça fait la qualité d’un vin. Il a aussi des effets sur la consommation. Quand il fait chaud, on consomme moins de vins rouges, on va chercher des vins avec une fraîcheur, des petits blancs ou des rosés avec moins d’alcool. »

« Sur un scénario à +4 °C ou +5 °C, il y a beaucoup moins de possibilités d’adaptation »

Ces changements pourraient-ils redessiner la carte viticole ?

« Deux facteurs sont à prendre en compte. Le premier, c’est le scénario climatique à l’horizon 2100, qui va conditionner les stratégies d’adaptation. Si on est dans le scénario de l’accord de Paris, avec +3 °C au niveau français, on a dans tous les vignobles des solutions possibles à mettre en place. On a une carte où les vignobles se maintiennent, et qui s’étend même un peu, vers la Bretagne ou la Normandie. Par contre, sur un scénario à +4 °C ou +5 °C, il y a beaucoup moins de possibilités d’adaptation, notamment dans les vignobles du Sud. Cela veut dire des abandons. On aurait sans doute un peu plus d’opportunités dans des vignobles de l’ouest ou du nord de la France, mais avec une variabilité climatique encore plus forte. Même pour des vignobles qui s’implanteraient en Bretagne, il y aurait un risque énorme. »

Quels sont ces leviers d’adaptation ? Est-ce qu’on parle de cépages, de pratiques ?

« Il n’y a pas une solution unique. L’enjeu, c’est de combiner ces leviers dans des stratégies définies sur le plan local ou régional. Il n’y a pas de cépage miracle, mais on peut sélectionner des variétés plus tardives pour repousser la période des vendanges, plus tolérantes à la sécheresse ou aux températures élevées. On voit bien qu’il faudrait diversifier un peu plus l’encépagement.

Pour des vignobles comme le Bourgogne, qui est très axé sur le Chardonnay et le Pinot noir, cela veut sans doute dire élargir la gamme. Ça pose des questions stratégiques. On peut aussi prendre des cépages qui existent déjà. En Bordeaux, le Cabernet Franc est mieux adapté que le Merlot. Ça peut être aussi des variétés qu’on va chercher dans des régions plus chaudes. En Languedoc, on teste des variétés italiennes ou grecques, en Bordelais des variétés portugaises ou languedociennes, dans le Val de Loire des variétés languedociennes ou bordelaises. Et puis la dernière option, ce sont des créations variétales.

Le deuxième grand domaine d’adaptation concerne l’ensemble des pratiques de conduite du vignoble. On peut réduire un peu la densité, modifier la taille, la manière de gérer le feuillage, la gestion des sols, la mise en place d’une irrigation de précision. On peut aussi relocaliser, en changeant un peu les sols, en tenant compte des expositions, en montant en altitude. Mais s’adapter, c’est aussi revoir les institutions et tous les systèmes d’assurance, de cahiers des charges. Ça met en avant l’importance des solutions locales, ce qui en accord avec la logique de terroir, mais un terroir qui innove. La vision conservatrice, certains y restent attachés, mais elle devient minoritaire. L’enjeu, c’est quand même de rester dans son terroir parce qu’on a investi personnellement, collectivement, et que la qualité du vin y reste associée. La question, c’est de savoir comment on innove, jusqu’où aller et comment se mettre d’accord. »

Propos recueillis par Jean-Michel Lahire

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