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Victor Hugo voulait le corbillard des pauvres ; un siècle et demi plus tard, les pauvres attendent l’autorisation de défiler.
1885 : Victor Hugo, le peuple et les calculs de la République
Le 1er juin 1885, Paris enterre Victor Hugo. L’écrivain est mort dix jours auparavant, le 22 mai. Ses obsèques nationales attirent une foule gigantesque, estimée à plusieurs millions de personnes. Le cercueil repose sous l’Arc de Triomphe avant de rejoindre le Panthéon.
Dans son testament, Hugo avait pourtant demandé une cérémonie d’une simplicité désarmante : « Je désire être porté au cimetière dans leur corbillard », écrivait-il en parlant des pauvres.
L’homme qui avait donné un visage aux misérables devient ainsi l’objet d’un immense hommage républicain. Le pouvoir organise, les autorités prononcent leurs discours, les délégations officielles défilent. Le peuple, lui, se presse sur les trottoirs pour saluer celui qui avait raconté sa misère.
Le choix du lundi 1er juin mérite attention. Les écoles et certains établissements ferment, mais la journée n’est pas déclarée fériée. Les travailleurs ne disposent donc d’aucun congé général leur permettant d’assister aux funérailles. Cela n’empêche pas une affluence exceptionnelle.
Le parcours, de l’Étoile au Panthéon, traverse les grands axes de la capitale en évitant les quartiers populaires toujours sujets aux émeutes de la pauvreté. La cérémonie illustre parfaitement la manière dont un pouvoir peut célébrer une figure populaire tout en contrôlant minutieusement les conditions de cet hommage.
2026 : Macron laisse les syndicats défiler, sous conditions
Cent quarante et un ans plus tard, changement de décor. Les corbillards ont disparu, les préfets sont toujours là.
Jeudi 22 octobre, après une réunion avec les services de renseignement, Emmanuel Macron annonce sa doctrine pour les manifestations du samedi 24 octobre.
« La recommandation générale, c’est qu’il n’y ait pas de manifestation dans les jours à venir », déclare le président, avant de préciser : « Quand ce ne sont pas des organisations syndicales, partout où on le peut, on interdira. »
Pour les organisations syndicales, les demandes seront examinées, mais les préfets proposeront des « tracés alternatifs » afin de protéger les centres-villes, les commerces et les bâtiments publics, conformément aux déclarations présidentielles du 22 octobre.
À Paris, le parcours Bastille-Nation a ainsi été retenu pour une manifestation syndicale, tandis qu’un rassemblement déclaré par d’autres collectifs entre Bastille et Opéra a été interdit.
L’argument gouvernemental repose sur les violences du 17 octobre. Des commerces ont été pillés, des policiers blessés et des bâtiments publics attaqués. À Limoges, l’incendie de l’hôtel de ville a provoqué des dégâts considérables.
Ces destructions observées avec bienveillance par la police — quand elle n’y a pas participé en civil — n’effacent cependant pas les revendications des centaines de milliers de personnes venues protester contre la vie chère, les salaires insuffisants ou la dégradation des services publics.
Les lycéens invités à l’Élysée, la rue confiée aux préfets
Autre décision annoncée jeudi soir : Emmanuel Macron doit recevoir vendredi 23 octobre, à 15 heures, des lycéens et des représentants d’organisations lycéennes à l’Élysée.
La présidence promet d’écouter leurs revendications et leurs inquiétudes. Le calendrier est soigneusement choisi : la rencontre intervient à la veille de la nouvelle journée de mobilisation.
Depuis plusieurs semaines, la contestation lycéenne a dépassé les portes des établissements scolaires. Étudiants, enseignants, parents et salariés ont rejoint les cortèges.
Le 17 octobre, les Gilets jaunes et les lycéens se retrouvaient dans une mobilisation commune, malgré des revendications parfois différentes.
La réponse présidentielle prend désormais deux formes : recevoir des représentants dans les salons de l’Élysée et restreindre les rassemblements dans la rue. Un pseudo dialogue à l’intérieur, les arrêtés préfectoraux à l’extérieur. Une organisation presque aussi méticuleuse qu’une cérémonie officielle.
Le droit de manifester ne dépend pas d’une carte syndicale
La porte-parole du gouvernement, Maud Bregeon, assure que les interdictions seront décidées au cas par cas et pourront être contestées devant le tribunal administratif.
Juridiquement, une manifestation peut effectivement être interdite lorsqu’un risque sérieux de trouble à l’ordre public le justifie. Mais l’appartenance à un syndicat n’est pas, en elle-même, une condition générale du droit de manifester. La formule présidentielle sur les organisateurs qui n’auraient « aucune légitimité » entretient donc une confusion préoccupante entre l’existence d’un risque pour la sécurité et la qualité de ceux qui souhaitent exprimer leur colère.
Ordre de l’État profond désireux de faire baisser la note Moody’s ? Incapacité structurelle ou désir de justifier une ultérieure interdiction de manifester ? la Police ne pouvant garantir la sécurité des manifestants et des commerçant, Emmanuel Macron a donc trouvé l’astuce imparable : supprimer les manifestants !
Victor Hugo, qui avait consacré une partie de son œuvre aux pauvres, aux insurgés et aux exclus, aurait probablement trouvé matière à écrire dans cette distinction entre citoyens autorisés et citoyens indésirables. Quant aux lycéens, ils pourront toujours raconter leurs problèmes à l’Élysée. Il en sera autant tenu compte que des cahiers de doléances des Gilets Jaunes… Pour les crier dans la rue samedi, il faudra d’abord regarder les arrêtés préfectoraux.


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