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De plus en plus de contrats sont accordés «exceptionnellement» à des enseignants non qualifiés

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Au Québec, lorsqu’un centre de services scolaire (CSS) peine à combler ses besoins en enseignants parmi ceux légalement qualifiés, il peut obtenir du ministère de l’Éducation une tolérance d’engagement afin qu’une personne sans la qualification requise puisse obtenir un contrat d’enseignement. Une mesure en théorie « exceptionnelle et temporaire » à laquelle les écoles de la province ont de plus en plus recours, le nombre de tolérances d’engagement délivrées ayant presque triplé en cinq ans, a appris Le Devoir.

À l’échelle de la province, le nombre de tolérances d’engagement délivrées par Québec à la demande d’un CSS ou d’une commission scolaire est en effet passé de 3332 lors de l’année scolaire 2020-2021 à 8925 en 2024-2025, selon les résultats d’une demande d’accès à l’information que nous avons consultée.

Un document du ministère de l’Éducation indiquait pourtant noir sur blanc que cette permission ne peut être accordée que pour répondre à une situation « exceptionnelle et temporaire » en vue de compenser le manque d’enseignants qualifiés dans un secteur donné. Une tolérance qui peut ensuite être renouvelée pendant un total de 10 ans avant qu’un enseignant ne soit contraint d’entamer une démarche qualifiante menant à l’obtention d’une autorisation légale d’enseigner.

« C’est sûr que ça met de la pression sur les équipes-écoles et sur les directions », relève Geneviève Sirois, professeure en gestion scolaire à l’Université TELUQ. Selon les règles en vigueur, une personne détenant un diplôme d’études secondaires et ayant entamé des études collégiales peut obtenir une tolérance d’engagement. Elle a donc besoin d’un encadrement serré de la part de la direction de son école et de ses collègues enseignants plus expérimentés, ce qui peut considérablement alourdir la tâche de ceux-ci — et donc nuire à leur rétention, explique Mme Sirois.

La présence croissante d’enseignants peu qualifiés au Québec pourrait aussi avoir un effet sur la qualité des services offerts aux élèves, craint l’experte.

« J’ai de la difficulté à comprendre que quelqu’un qui arrive d’un tout autre domaine puisse se sentir 100 % compétent pour apprendre [à des enfants] à lire, à écrire et à calculer », poursuit Mme Sirois, elle-même ex-enseignante en adaptation scolaire au secondaire. « C’est inquiétant pour nos enfants, au bout de la ligne. »

La part de l’ensemble des enseignants de la province qui sont en situation de tolérance d’engagement a d’ailleurs augmenté entre 2023-2024 et 2024-2025, passant de 4,23 % à 5,82 %, selon une analyse étendue du Devoir.

D’ailleurs, bien que ce phénomène touche l’ensemble de la province, la part des enseignants qui sont en situation de tolérance d’engagement est particulièrement élevée à Montréal, à Laval, en Montérégie et en Outaouais, où elle concernait entre 7 % et 10 % du personnel en 2024-2025. Un pourcentage là aussi en augmentation sur une année dans ces quatre régions, selon nos calculs.

« C’est clair que c’est alarmant comme situation », lance le président de la Fédération des syndicats de l’enseignement, Richard Bergevin, qui note que ce phénomène survient dans un contexte où « les tâches associées à la profession enseignante sont de plus en plus complexes ». « C’est inquiétant pour la qualité de l’enseignement dans nos écoles. »

Changements réglementaires

À ces enseignants s’ajoutent d’ailleurs tous ceux qui, en plus d’être non légalement qualifiés, ne disposent pas d’une tolérance d’engagement (et ne peuvent donc pas signer un contrat d’enseignement). Plusieurs d’entre eux sont des suppléants occasionnels, et leur nombre atteignait 36 621 en 2023-2024, selon les plus récentes données ministérielles disponibles.

Parmi les enseignants non légalement qualifiés, ce ne sont toutefois que ceux qui détiennent une tolérance d’engagement qui peuvent prendre « la charge complète d’un enseignant sans avoir toutes les compétences requises pour enseigner », explique Bernard Wentzel, professeur titulaire au Département d’études sur l’enseignement et l’apprentissage de l’Université Laval. Ils ont alors « les mêmes tâches » que leurs collègues d’expérience sans avoir « du tout suivi la même formation », poursuit-il. « C’est là qu’il y a un enjeu inquiétant. »

Le nombre d’enseignants peu ou pas qualifiés au Québec serait d’ailleurs sous-évalué, l’ancien ministre de l’Éducation Bernard Drainville ayant adopté pendant son mandat une série de changements au Règlement sur les autorisations d’enseigner. Il suffit désormais à un enseignant d’être inscrit à l’un des programmes courts créés à la demande de Québec pour obtenir une autorisation provisoire d’enseigner — et donc pour entrer dans la catégorie des enseignants « légalement qualifiés », qu’il le soit véritablement ou non.

C’est ainsi que, déjà, le tableau de bord du ministère de l’Éducation fait état d’une baisse du nombre d’enseignants non légalement qualifiés disposant d’une tolérance d’engagement : celui-ci serait passé de 10 400 à 9251 entre le 11 mars 2025 et le 9 février 2026. Mais il n’y a pas moins d’enseignants peu qualifiés ayant besoin de soutien dans les écoles de la province pour autant, nuancent les intervenants joints par Le Devoir.

« On joue avec les chiffres. On fait transférer les enseignants d’une colonne à l’autre dans les statistiques pour qu’ils n’apparaissent plus dans les non qualifiés et qu’ils apparaissent dans les qualifiés. Mais on lance des programmes sans analyse sérieuse », lance Geneviève Sirois. Comme plusieurs autres experts, elle remet en question la validité des formations courtes mises en place par Québec ces dernières années pour qualifier rapidement des enseignants.

« Si moi, aujourd’hui, je m’inscris dans un programme de formation, demain, je peux être considérée légalement qualifiée parce que je vais avoir une autorisation provisoire, ajoute l’experte. Mais entre vous et moi, je ne suis pas plus qualifiée demain qu’aujourd’hui. »

Adaptation scolaire

Des données du ministère de l’Éducation que Le Devoir a pu consulter montrent d’ailleurs que, toutes proportions gardées, les enseignants disposant d’une tolérance d’engagement sont surreprésentés en adaptation scolaire.

Or, « ça prend une solide formation pour être en mesure de répondre aux besoins de tous les élèves, de connaître toutes leurs caractéristiques » dans une telle classe, où les conditions de travail sont « extrêmement difficiles », souligne la vice-présidente à la vie professionnelle à la Fédération autonome de l’enseignement, Annie-Christine Tardif. Que des enseignants non légalement qualifiés puissent enchaîner des contrats dans des classes d’adaptation scolaire est donc « très inquiétant », selon elle.

Joints par Le Devoir, plusieurs CSS ont reconnu avoir accueilli ces dernières années un nombre croissant d’enseignants sans brevet. Il s’agit souvent d’étudiants en fin de parcours universitaire ou encore formés à l’étranger

« L’augmentation s’explique principalement par la pénurie persistante de personnel enseignant. Cette réalité touche particulièrement certains secteurs où les besoins sont plus importants », notamment en adaptation scolaire, de même que dans les classes d’accueil et de francisation, indique par courriel le CSS de Laval. « Nous avons le défi et le devoir d’accompagner adéquatement ces enseignants afin de les soutenir dans leur intégration, leur développement professionnel et leur appropriation des pratiques pédagogiques ainsi que des encadrements ministériels. Les enseignants d’expérience peuvent être appelés à offrir du soutien, du mentorat ou de l’accompagnement à leurs collègues en début de parcours », ajoute l’organisation.

Tous les CSS joints ont d’ailleurs évoqué les nombreuses mesures qu’ils ont mises en place pour encadrer leurs enseignants disposant d’une tolérance d’engagement, notamment par le biais de formation continue sur des éléments comme la gestion de classe, la planification des apprentissages de leurs élèves et les manières d’intervenir auprès de ceux-ci. Un suivi régulier est aussi offert à ces enseignants, qui sont incités à poursuivre leurs études afin de devenir légalement qualifiés.

Cet encadrement serré a d’ailleurs des conséquences sur l’emploi du temps du personnel administratif du réseau scolaire. « Le principal défi concerne notre capacité à offrir des mesures d’accompagnement suffisantes aux enseignants bénéficiant d’une tolérance d’engagement, afin de soutenir leur intégration et leur développement professionnel », note ainsi le CSS des Samares, dans Lanaudière. « Or, cet accompagnement s’inscrit dans un contexte complexe, notamment en raison du gel de recrutement dans la fonction publique, des cibles d’effectifs à respecter et des compressions budgétaires en cours. »

Avec Félix Deschênes

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