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Dans l’intimité de son atelier de Montréal, l’artiste visuelle Celine Cardineau esquisse les premières courbes d’une prochaine peinture. Sous son crayon apparaît une œuvre dont elle ne sait pas si elle sera accrochée sur le mur d’une galerie ou dans le métavers.
Depuis quelques semaines, ses toiles vivent au-delà des murs. Grâce à la galerie Toronto Visionary Arts, les pièces de Celine Cardineau sont visibles sur la plateforme de métavers et de réalité augmentée spatial.io (nouvelle fenêtre). Dans cet espace virtuel, les visiteurs, incarnés par des avatars, déambulent pour explorer des toiles de tout horizon.

Rahul Bader, fondateur de la Toronto Visionary Arts, profite de l’engouement pour les espaces artistiques hybrides.
Photo : Radio-Canada / Mehrdad Nazarahari
C’est justement sur l’une de ces cloisons numériques que trône World Shaper. La peinture déploie un mélange sombre et profond de bleu, de violet et de magenta, évoquant une nébuleuse lointaine. Au cœur de ce décor galactique, un système planétaire en orbite gravite autour d’un insecte ailé imposant.
L’expérience se veut interactive : d’un simple clic sur la toile, une fenêtre contextuelle indique les dimensions, le titre de l’œuvre et les coordonnées de l’artiste. Cette vitrine technologique a permis à Celine Cardineau de propulser son travail auprès d’un public international et connecté, redéfinissant ainsi la rencontre entre l’artiste et le spectateur.
C'est très passionnant parce que ça donne beaucoup d'opportunités de mise en réseau avec d'autres artistes. C'est aussi une belle scénographie virtuelle pour faire plus de contenus hybrides créatifs.
Rahul Bader, commissaire-fondateur de la Toronto Visionary Arts, partage ce constat. L’idée de concevoir des espaces virtuels afin de mettre en valeur le travail des artistes a germé durant la pandémie. Loin d’être une solution temporaire, il a pérennisé ce modèle hybride après avoir mesuré l’impact positif et la visibilité accrue qu’il offre aux créateurs.
Sa première exposition virtuelle en 2020 a su attirer une centaine d’artistes d’Europe, d’Amérique du Sud, d’Amérique centrale, des États-Unis, d’Inde et d’Australie. Outre la visibilité qu’offre ce modèle, M. Bader vante son interactivité.
Vous pouviez accéder aux galeries virtuelles à tout moment de la journée, et vous pouviez également créer des scénarios dans lesquels vous vous trouviez dans la galerie avec un acheteur potentiel, vos amis et votre famille. Tous ces avantages, nous les avons découverts après coup.
De l’archive à l’immersion
Les premières galeries en ligne étaient de simples catalogues numériques ou des vitrines publicitaires pour des lieux physiques. Le lancement du Musée virtuel du Canada en 2001, administré par le Musée canadien de l’histoire, a marqué une première étape dans la volonté de numériser le patrimoine.
Damien Frennet, conseiller en investissement pour la galerie torontoise Caviar20, a été un témoin privilégié de cette métamorphose. Selon lui, l’idée de développer un service d’art en ligne était l’essence même du projet. Dès le début des années 2000, aux côtés de son partenaire Troy Seidman, il a commencé à identifier les lacunes structurelles du secteur.

Damien Frennet, conseiller en investissement pour la galerie torontoise Caviar20, a à cœur d’améliorer l’accessibilité des arts.
Photo : Radio-Canada / Sarah Tomlinson
À ce moment-là, on regardait un peu le marché. Il n’y avait pas de transparence dans les prix et le marché de l’art n’était pas nécessairement accessible, se souvient-il. Leur ambition était alors de concevoir une plateforme web internationale capable de dénicher des œuvres susceptibles d’intéresser un public vaste, tout en les rendant enfin accessibles aux collectionneurs de tout horizon.
Aujourd’hui, le site web de la galerie offre non seulement un accès encyclopédique à des œuvres d’art, avec une feuille technique qui met en contexte les pièces par rapport à l’histoire d’un artiste, mais aussi un lien vers des profils sur des sites comme Artnet ou FirstDibs qui permettent d’acheter des œuvres.
Le fait de pouvoir l'acheter sans vraiment devoir rendre compte ou avoir une pression sociale, ça permet aux gens souvent de faire leur premier pas vers l'acquisition d'une pièce.
Une étude menée en 2020 par la firme Nanos Research (en anglais) pour le Centre national des Arts (nouvelle fenêtre) avait indiqué que presque la moitié des amateurs de culture disaient consulter des spectacles culturels en ligne depuis le début de la pandémie de COVID-19.
Mais en 2026, ces espaces sont devenus davantage qu’une solution de secours, il s’agit désormais d’un modèle pérenne. En 2024, une enquête de l’Institut de la statistique du Québec révélait que 21 % des Québécois avaient déjà fréquenté une installation d’art numérique ou immersive au cours des 12 derniers mois.
Des organismes comme le Printemps numérique basé à Montréal lancent également des plans stratégiques pour 2026-2029 (nouvelle fenêtre) afin de valoriser les retombées économiques des industries culturelles numériques.
Plus récemment, la dernière enquête Art Basel et UBS (en anglais) sur le collectionnisme mondial a révélé que l’art numérique occupe désormais la troisième place (nouvelle fenêtre) derrière la peinture et la sculpture en termes de dépenses totales, 51 % des répondants fortunés ayant acheté une œuvre d’art numérique en 2024 ou 2025.
L’accessibilité, un défi qui persiste
Bien que l’art numérique gagne du terrain, les galeries physiques conservent une place essentielle aux yeux des artistes et des commissaires. Damien Frennet et son équipe ont même exploré la possibilité d’exposer leurs œuvres sur des plateformes de métavers et de réalité augmentée, mais ont finalement changé d’avis.
Notre métier, c’est principalement de rendre les choses accessibles grâce à la technologie, dit-il. Dans beaucoup de cas, ça augmente en fait l’effort des usagers. S’il y a un mot de passe à mettre, ou s’il y a un paywall, ou si on doit mettre des informations, on a remarqué qu’on a un désengagement des personnes.
Pour Celine Cardineau, le format hybride pose encore des problèmes d’accessibilité.
C’est un peu moins inclusif pour les gens plus âgés qui sont un peu intimidés par ce format. J’ai fait plusieurs visites avec des collectionneurs qui voulaient expérimenter avec cette technologie, mais qui ne pouvaient pas comprendre comment ça marchait , raconte-t-elle.
Selon elle, l’expérience physique d’une œuvre possède un impact irremplaçable.
L’art en direct, la matérialité, elle est plus multidimensionnelle qu’une image sur un écran. Les images peuvent nous transporter, mais la matérialité nous ancre dans nous-mêmes, dans la vie, dans nos corps.


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