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De la Déclaration d’indépendance à la troisième révolution américaine

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Nous publions ici le rapport présenté par Tom Mackaman au neuvième congrès du Socialist Equality Party (États-Unis). Ce rapport introduisait la sixième résolution, « De la première à la troisième révolution américaine », qui a été adoptée à l’unanimité.

Il y a deux cent cinquante ans cette semaine, un autre congrès de révolutionnaires, le deuxième Congrès continental, se réunissait à Philadelphie, à seulement 70 km de l’usine Mack où travaille Will Lehman. Un mois auparavant, le 4 juillet 1776, ses membres avaient adopté leur propre résolution décisive : la Déclaration d’indépendance.

Il convient de rappeler les termes de ce texte, l’un des manifestes révolutionnaires qui ont marqué un tournant dans l’histoire.

La Déclaration proclamait devant « l’opinion de l’humanité » cette vérité « évidente » que « tous les hommes sont créés égaux » – qu’ils naissent avec « certains droits inaliénables » – et non avec des droits que les gouvernements pourraient leur accorder ou leur retirer. Elle expliquait ensuite que les gouvernements sont établis pour « garantir ces droits » et que, de surcroît, « chaque fois qu’une forme de gouvernement devient destructrice de ce but, le peuple a le droit de le changer ou de l’abolir ». Autrement dit, il existe un droit originaire à la révolution contre un gouvernement tyrannique.

Mais tout cela devait être expliqué « à un monde impartial ». Au cœur de la théorie du contrat social des Lumières se trouvait l’idée d’une obligation réciproque liant gouvernants et gouvernés, gouvernement et peuple, sur la base de l’allégeance et de la protection. Lorsque le roi envoya ses armées en 1775 pour écraser la résistance coloniale, il avait retiré sa protection ; les colons, en retour, retirèrent leur allégeance. Telle était la théorie juridique qui donnait au peuple le droit de se révolter – une évolution déjà concrètement engagée dans les milliers de comités populaires de sûreté publique qui se répandaient alors dans les colonies. Le roi lui-même avait fait en sorte que la révolution était devenue non seulement une action permise, mais, comme le disait Jefferson, un « droit » et même un « devoir » du peuple.

La Déclaration entreprenait donc d’énumérer les violations commises par le roi, dans un réquisitoire qui semble viser autant l’actuel occupant de la Maison-Blanche que l’ancien résident du palais de Buckingham. Elle condamnait un gouvernement qui avait déployé « des essaims de nouveaux employés pour vexer notre peuple et dévorer sa substance », qui avait « entretenu parmi nous, en temps de paix, des armées permanentes […] [et avait] affecté de rendre le pouvoir militaire indépendant de l'autorité civile et même supérieur à elle », et qui avait protégé ces essaims « contre le châtiment des meurtres qu'ils auraient commis sur la personne des habitants de ces États ».

Ces passages, qui traitent des événements survenus à Boston et dans ses environs en 1775, décrivent tout aussi bien Minneapolis en 2026 : des essaims d’agents fédéraux masqués et non identifiés envoyés pour harceler les familles ouvrières et immigrantes dans leurs propres quartiers ; l’armée permanente de l’ICE et de la patrouille frontalière, une Gestapo qui n’a de comptes à rendre à personne ; et la protection, par le « pouvoir civil », des policiers assassins de Renée Good et d’Alex Pretti.

Jamais auparavant la contradiction entre les idéaux universels proclamés dans la Déclaration et la réalité sociale n’avait pris une forme aussi explosive. Le 250e anniversaire de la fondation de la République américaine survient alors que l’ordre politique et social pourrit sur pied. La Maison-Blanche, autrefois demeure d’Adams, de Jefferson, de Madison et de Lincoln, est maintenant occupée par un individu d’une nullité morale et intellectuelle absolue issu des liens obscurs entre l’immobilier, les casinos et le crime organisé. Trump est, à tous égards, la négation absolue des Pères fondateurs.

Mais l’étonnant déclin qui a abouti à Trump est la manifestation politique d’une transformation fondamentale des bases économiques et sociales du capitalisme américain. En 1976, lors du bicentenaire, dont beaucoup ici se souviendront, la dette souveraine des États-Unis s’élevait à 627 milliards de dollars, soit environ 35 pour cent du PIB ; le pays produisait encore plus du quart des véhicules automobiles du monde, et la finance ne représentait qu’une faible fraction de la production nationale. Depuis lors, la dette a été multipliée par cinquante en valeur nominale, pour atteindre près de 40 000 milliards de dollars, soit 125 pour cent du PIB ; la finance domine l’économie, tandis que la production manufacturière a diminué de plus de moitié. Le dollar, dont Nixon avait rompu le lien avec l’or en 1971, s’échangeait en 1976 à raison de 125 dollars l’once d’or ; il en faut maintenant plus de 4 200, soit une dépréciation d’un facteur trente-quatre. En 1976, seuls deux hommes pouvaient être qualifiés de milliardaires en dollars : Daniel Ludwig et John MacArthur. Aujourd’hui, le pays compte 989 milliardaires et, en juin de cette année, il a vu apparaître son premier détenteur d’une fortune de mille milliards de dollars, Elon Musk, dont la fortune personnelle équivaut à environ 4 pour cent de l’ensemble de la production économique nationale. Le 1 pour cent le plus riche des Américains possède maintenant près du tiers de la richesse du pays ; la moitié la plus pauvre en possède à peine 2 pour cent.

C’est pour cette aristocratie financière que Trump gouverne. Il en est effectivement l’incarnation vivante, dans toute sa criminalité, son avidité, sa vulgarité, sa stupidité, son arrogance et sa bassesse morale. Mais ce qui définit plus que tout cette caste prétorienne, qui ferait rougir même Caligula, c’est son mépris absolu des droits démocratiques. Sa concentration de richesse, presque inconcevable – sans précédent dans l’histoire de ce pays ou de tout autre –, est incompatible avec les formes démocratiques de gouvernement. La superstructure politique doit être mise en conformité avec la réalité sociale. D’où son attaque contre les conquêtes démocratiques et constitutionnelles issues des première et deuxième révolutions américaines : la liberté d’expression et de réunion, le procès devant jury, l’égalité devant la loi, la protection contre la détention arbitraire, la torture et la violence du pouvoir exécutif ; et, comme Eric l’a expliqué, la citoyenneté elle-même. Cet ordre exige des sujets, pas des citoyens.

Cette aristocratie se voit en outre contrainte de répudier non seulement les lois et les institutions qui ont autrefois servi sa domination, mais aussi les principes et l’histoire dont elles sont issues. Elle doit avant tout détruire l’idée d’égalité, l’idée la plus puissante de toute l’histoire américaine et mondiale. Cela place inévitablement l’oligarchie sur une trajectoire de collision avec la classe ouvrière, profondément attachée aux principes de la Déclaration, sur un plan affectif, presque viscéral. Pendant bien trop longtemps, les travailleurs américains ont toléré cette oligarchie, pensant à tort, pour paraphraser l’échange entre Hemingway et Fitzgerald, que les riches ne sont pas différents de vous et moi ; ils ont simplement plus d’argent. Mais malheur au riche qui « se comporte en maître » et se déclare supérieur ! Aucun être humain, chaque travailleur le sait, n’est meilleur qu’un autre. Voilà ce qu’enseignait la Déclaration. Mais ce n’est pas ce que pense la classe dirigeante américaine.

Dans un discours prononcé devant le Claremont Institute en juillet 2025, le vice-président J. D. Vance a rejeté la conception traditionnelle des États-Unis comme ce que les historiens ont appelé une « nation fondée sur un credo », reposant sur les principes universels de la Déclaration. Pour le vice-président, l’Amérique est une nation raciale de type völkisch, comme Hitler concevait l’Allemagne. L’Amérique, affirmait Vance, « n’est pas seulement une idée », mais « un peuple particulier » ; les Pères fondateurs n’étaient pas unis par ce que Washington appelait la « glorieuse cause » de la révolution et par les principes énoncés dans la Déclaration, mais par ce que Vance imagine être des « caractéristiques communes », telles que « l’héritage » et « les mœurs et coutumes ».

« Si vous y réfléchissez, expliquait Vance, définir l’Amérique uniquement par l’adhésion aux principes […] de la Déclaration d’indépendance, c’est une définition qui inclut beaucoup trop de monde et qui, en même temps, en exclut beaucoup trop. » Selon Vance, elle inclut trop de monde parce qu’elle étend la nation à quiconque accepte le principe d’égalité énoncé dans la Déclaration ; elle en exclut trop parce qu’elle écarte les positions politiques de ceux qui rejettent l’égalité humaine – à savoir les fascistes. Pour que son propos soit bien compris, Vance a expressément défendu des individus et des groupes que la Ligue anti diffamation (ADL) a identifiés comme des « extrémistes intérieurs » de droite. Selon Vance, l’adhésion aux principes de la Déclaration conduirait injustement à :

rejeter beaucoup de gens que l’ADL qualifierait d’extrémistes intérieurs, alors même que les ancêtres de ces Américains ont combattu durant la guerre d’Indépendance et la guerre de Sécession […] Je pense que les gens dont les ancêtres ont combattu durant la guerre de Sécession ont sacrément plus de droits sur l’Amérique que ceux qui disent qu’ils n’y ont pas leur place.

Parmi les groupes que l’ADL définit comme extrémistes de droite figure nul autre que le Ku Klux Klan, né d’un rejet violent de l’issue de la guerre de Sécession, c’est-à-dire de la libération des esclaves et de l’extension des droits démocratiques à leurs descendants, y compris la citoyenneté par droit du sol, comme Eric London l’a expliqué.

Lorsque ce même type de raisonnement fut avancé par les défenseurs les plus incendiaires de l’esclavage et les anti-immigrants du mouvement Know Nothing dans les années 1850, Abraham Lincoln s’y opposa. Dans un discours prononcé à Chicago en 1858, Lincoln expliqua que la foi dans les principes d’égalité faisait de tous ceux qui acceptaient la Déclaration, y compris les immigrants, les égaux de ceux qui avaient mené la révolution américaine, « comme s’ils étaient du même sang et de la même chair que les hommes qui avaient rédigé cette Déclaration ». La foi dans l’égalité, disait Lincoln, était « le fil électrique […] qui relie […] les cœurs des hommes entre eux […] aussi longtemps que l’amour de la liberté existe dans l’esprit des hommes à travers le monde ».

Mais Vance ne lit pas Lincoln. Il lit Curtis Yarvin, l’un des initiateurs de ce qu’on appelle les « Lumières obscures », mentionné plus tôt par Evan Blake. Rejetant les prémisses centrales des Lumières – l’idée de progrès historique et celle selon laquelle il faut, suivant la célèbre injonction de Kant, « oser savoir » pourquoi les choses sont telles qu’elles sont –, Yarvin affirme que la démocratie est une expérience ratée, considère l’égalité comme une illusion destructrice et préconise de remplacer le gouvernement constitutionnel par un pouvoir exécutif fortement centralisé, dirigé à la manière d’un PDG et n’ayant de comptes à rendre à aucun électorat : ce que nous appelons à juste titre le bonapartisme dans la deuxième résolution. Comme il l’écrit dans son ouvrage a Gentle Introduction to Unqualified Reservation :

Le point d’aboutissement de la fragmentation est le suffrage universel. Au commencement du processus entropique, l’État possède un seul propriétaire, gardien et dépositaire : la Couronne. À la fin du processus, une parcelle tout aussi microscopique d’autorité est confiée à chaque résident que l’on peut, sans trop prêter à rire, présenter comme capable de l’exercer de façon responsable. Ainsi, la complaisance rituelle de la démocratie, toute la théorie du progrès, est un édifice frauduleux construit pour rationaliser ce qui constitue en réalité un déclin.

Les écrits de Yarvin ont été accueillis favorablement et financés par des cercles influents de l’oligarchie de la Silicon Valley, notamment par Peter Thiel, le milliardaire cofondateur de PayPal et de Palantir. Il est bien connu que Thiel a joué un rôle déterminant dans le choix de Vance comme colistier de Trump. Mais il l’avait pris sous son aile bien avant cela. Après avoir obtenu son diplôme de la faculté de droit de Yale, Vance est allé travailler pour la société d’investissement de Thiel, Mithril Capital. En 2022, Thiel a consacré 15 millions de dollars à la campagne sénatoriale de Vance – le plus important don individuel à un candidat au Sénat durant ce cycle électoral –, faisant de Vance moins le sénateur de l’Ohio que le sénateur de Thiel.

Thiel a résumé la pensée de l’oligarchie dans un essai de 2009 : « Je ne crois plus que la liberté et la démocratie soient compatibles. » Par liberté, il entend bien sûr sa liberté d’écraser toute opposition à son enrichissement. Son idéologie ne va, en réalité, pas au-delà de ses intérêts matériels : Palantir construit des infrastructures de surveillance et d’analyse de données pour la NSA, le FBI et le département de la Sécurité intérieure. Un État policier technologique agissant au service de l’aristocratie constitue donc le fondement tant de sa philosophie de charlatan que de ses affaires lucratives. L’être social, comme on le dit, détermine la conscience sociale.

Mais l’attaque contre les Lumières – et contre la révolution américaine comme l’une de leurs plus grandes réalisations politiques – ne vient pas seulement de la droite, mais aussi de ce qui passe pour la gauche. Dans L’École de Francfort, le postmodernisme et la politique de la pseudo-gauche, David North retrace les origines philosophiques de ces tendances, si influentes sur les campus. Il montre comment elles ont répudié la confiance des Lumières dans la raison, la vérité objective, le progrès historique et la possibilité même d’une connaissance scientifique de la société, pour leur substituer l’irrationalisme, le relativisme et la réduction de la réalité à des « récits » concurrents. Les écrits des postmodernistes sont, certes, obscurs et pratiquement illisibles. Ils se sont néanmoins diffusés au-delà des amphithéâtres universitaires et ont nourri diverses idéologies antimarxistes, dont ce que nous appelons la politique de l’identité, qui rejette la classe comme « récit » ou catégorie sociale décisive et substitue l’identité raciale, le genre et la sexualité à la lutte contre le capitalisme.

Derrière ces idéologies se trouve une couche sociale distincte de l’oligarchie elle-même, mais qui en dépend : une couche privilégiée plus large, que nous avons décrite comme les « 10 pour cent ». Il s’agit de la fraction aisée de la classe moyenne supérieure, enrichie par des décennies de financiarisation et de hausse de la valeur des actifs. Concentrée dans les médias, les échelons intermédiaires de la direction des entreprises, la bureaucratie d’État et, surtout, les universités et l’appareil syndical, cette couche constitue la principale base sociale du Parti démocrate et de la pseudo-gauche. Leur politique vise à détourner l’opposition au capitalisme vers des luttes portant sur la répartition des privilèges dans le cadre de l’ordre social existant.

C’est à cette couche sociale que le New York Times destinait son Projet 1619, qui présentait la révolution américaine comme une contre-révolution menée pour défendre l’esclavage, et la guerre de Sécession comme une querelle entre frères blancs racistes, tout aussi déterminés les uns que les autres à réprimer les Noirs. Ceux-ci auraient, selon les mots de la créatrice du projet, Nikole Hannah-Jones, « résisté seuls » pour sauver la démocratie américaine.

Ce n’est pas ici le lieu de revenir en détail sur l’intervention décisive du World Socialist Web Site contre le Projet 1619. Les camarades sont invités à lire notre ouvrage, mentionné par Kristina dans sa présentation. Permettez-moi toutefois de souligner que le WSWS a immédiatement répondu par une analyse dévastatrice, parue peu après la publication du Projet. Nous avons ensuite organisé des conférences dans de grandes universités et publié une série d’entretiens avec d’éminents historiens de la révolution américaine et de la guerre de Sécession, notamment Gordon Wood, James McPherson, James Oakes, Victoria Bynum et Richard Carwardine. Nous avons mis à nu les falsifications du Projet, modifié les termes du débat et offert une tribune vers laquelle les historiens se sont tournés pour défendre la vérité historique contre la mythologie racialiste du Times. Tout cela figure dans l’ouvrage publié par Mehring Books.

Cette intervention s’est poursuivie, culminant il y a un peu plus d’un mois dans un important webinaire intitulé « La révolution américaine et sa place dans l’histoire : de la guerre contre la monarchie à “No Kings” », organisé pour marquer le 250e anniversaire de la Déclaration d’indépendance. Animé conjointement par David et Eric, l’événement réunissait Sean Wilentz, Adam Hochschild, ainsi qu’Oakes et Carwardine. Ce n’est pas de la vantardise que de dire que notre webinaire a été la seule discussion sérieuse consacrée à la Révolution durant l’année du 250e – un fait qui mérite, en lui-même, une réflexion sérieuse. Le webinaire a défendu la portée historique mondiale de la Révolution, suivi le prolongement de ses principes à travers la guerre de Sécession et les mouvements ouvriers qui ont suivi, et établi le lien entre l’offensive contre 1776 et l’attaque du gouvernement Trump contre les droits démocratiques. Il a attiré plusieurs milliers de spectateurs à travers le monde, démontrant la soif de connaissance historique des travailleurs et des jeunes.

Permettez-moi maintenant de poser deux questions dont les réponses, à mon avis, ne doivent pas être tenues pour acquises : pourquoi sommes-nous intervenus pour défendre la révolution américaine ? Et que révèle cette intervention sur la crise actuelle ? Ou, pour le dire un peu autrement, de quels processus objectifs cette intervention est-elle l’expression ?

Pour y répondre, je veux d’abord insister sur ce qu’elle n’était pas : une improvisation habile ou une tactique nouvellement conçue. Elle s’inscrit au contraire dans toute l’histoire de notre mouvement international et en découle.

Nous avons déclaré que le but de ce congrès est de mettre la pratique du parti en adéquation avec les tâches que la crise actuelle impose à la classe ouvrière. Il est tout aussi vrai, pouvons-nous ajouter, qu’on ne peut parvenir à une telle compréhension de la réalité objective sans une interprétation objective du passé. « Chèrement acquise, écrivait Luxemburg dans La Brochure de Junius, est la compréhension, par la classe ouvrière moderne, de sa vocation historique. » Comme le savent les camarades, une part considérable de notre travail a été consacrée à la lutte contre la falsification historique : la défense de Trotsky par David North contre les inventions d’universitaires ; la dénonciation, par le PSG, des tentatives de réhabilitation d’Hitler ; la lutte menée l’année dernière contre un auteur payé par des sources inconnues pour diffamer Gerry Healy.

Bien entendu, Trotsky lui-même a mené une lutte acharnée contre ce qu’il appelait l’École stalinienne de falsification. Le mensonge, expliquait-il, est le ciment de la réaction politique. Nous, fiers héritiers de sa grande tradition, sommes particulièrement sensibles aux mensonges sur l’histoire. Notre vigueur prend souvent même nos ennemis au dépourvu, comme l’ont découvert Robert Service, Nikole Hannah-Jones, Jörg Baberowski et le malheureux Aidan Beatty.

Notre défense de la révolution américaine ne constitue pas non plus une orientation nouvelle.

Il y a trente ans, David North écrivait un essai critique, L’égalité, les droits de l’homme et la naissance du socialisme, retraçant les origines, dans les Lumières, de la conception moderne de l’égalité à travers les révolutions américaine et française. Il insistait sur le fait que la lutte pour une véritable égalité sociale était présente dès la naissance des révolutions démocratiques. Il attirait particulièrement l’attention sur le remplacement, par Jefferson, de la défense de la « propriété » chez Locke par « la recherche du bonheur » dans la Déclaration d’indépendance. Il soutenait que cette substitution conférait à la conception des droits de l’homme portée par la Révolution une signification universelle, dont la logique démocratique dépassait largement les limites historiques de la société bourgeoise. Comme le concluait North : « L’esprit révolutionnaire des Lumières anime les principes et les luttes du Parti de l’égalité socialiste. »

C’est effectivement le cas. Et cela l’est depuis le début, comme le montre le rapport présenté par David en 1995 aux membres de la Workers League, publié sous forme de brochure sous le titre La Workers League et la fondation du Parti de l’égalité socialiste. Il y expliquait l’origine du nom même de notre parti. La revendication de l’égalité sociale, écrivait-il, « évoque les traditions égalitaires si profondément enracinées dans les traditions véritablement démocratiques et révolutionnaires des travailleurs américains », car « toutes les grandes luttes sociales de l’histoire américaine ont inscrit sur leurs bannières la revendication de l’égalité sociale ». Cette idée a été intégrée aux Fondements historiques et internationaux du Parti de l’égalité socialiste (États-Unis). Le fait que toutes les sections du Comité international de la Quatrième Internationale aient adopté ce nom exprime la portée révolutionnaire explosive de l’égalité, non seulement en Amérique, mais partout dans le monde.

Et nous pouvons remonter encore plus loin. En 1951, James P. Cannon, le fondateur du trotskysme américain, écrivait que lorsque les délégués de 1776 avaient déclaré : « Nous tenons pour évidentes pour elles-mêmes les vérités suivantes… », ils avaient « amorcé quelque chose qui ouvrait une nouvelle ère de promesses pour toute l’humanité ». La Révolution, écrivait-il, avait « un contenu progressiste qu’aucune évolution réactionnaire ne pourrait jamais complètement effacer », et il qualifiait l’abandon de cet héritage démocratique de « l’une des plus grandes erreurs du radicalisme américain ».

Et plus loin encore. Dans Leur morale et la nôtre, Trotsky défendait la guerre de Sécession américaine comme une guerre révolutionnaire, évoquant le refus de Lincoln d’« hésiter devant les moyens les plus rigoureux » dès lors qu’ils étaient nécessaires pour atteindre « un grand objectif historique posé par le développement d’une jeune nation ». Plus tôt, en 1925, répondant aux dirigeants du Parti travailliste britannique qui doutaient que Cromwell puisse être qualifié de « pionnier du mouvement ouvrier », Trotsky insistait sur le fait que « les travailleurs britanniques d’avant-garde devront redécouvrir la révolution anglaise et retrouver, sous son enveloppe religieuse, la puissante lutte de forces sociales ». Dans ce même ouvrage, il soutenait que le réformisme britannique lui-même vivait en parasite des grandes révolutions qui l’avaient précédé, « telles que la Révolution française et la guerre de Sécession aux États-Unis ».

Cela remonte aussi à Lénine qui, en 1918, écrivant à la classe ouvrière américaine depuis une Russie soviétique assiégée, qualifiait la première révolution américaine de « l’une de ces grandes guerres véritablement libératrices, véritablement révolutionnaires, si peu nombreuses en comparaison de la multitude des guerres de conquête ».

Et cela remonte, enfin, à Marx lui-même, qui écrivait à Lincoln au nom des travailleurs d’Europe que l’issue de la guerre de Sécession « portait en elle le destin de leur classe ».

Je présente ces exemples à la fois pour montrer la continuité de notre position sur cette question et parce que la position devenue la plus courante au sein de la pseudo-gauche consiste à nier que la révolution américaine ait même été une véritable révolution. Des positions semblables sont avancées à l’encontre de la grande Révolution française de 1789. L’idée qu’il ne s’agissait pas de révolutions, ou qu’elles se seraient simplement contentées de rétablir les anciennes structures de pouvoir sous de nouveaux noms, est une conception moderne. Personne, au 19e siècle, ne pensait ainsi.

Et aucun des grands marxistes non plus. Le marxisme ne juge pas les révolutions selon des critères moraux abstraits, mais selon leur place objective dans le développement des forces productives et l’émancipation de l’humanité. C’est de ce point de vue que les marxistes classiques ont développé une discussion stratégique d’une richesse extraordinaire sur le rapport entre les révolutions démocratiques et la révolution socialiste. Le camarade David a traité de ce sujet dans ses conférences et ses écrits au fil des années. Nous ne pouvons rendre justice à cette discussion ici, mais l’une de ses prémisses est directement pertinente : la compréhension que les révolutions démocratiques bourgeoises avaient joué un rôle nécessaire en préparant la voie à la classe ouvrière et à la révolution socialiste, une idée que résume peut-être la notion de « tâches démocratiques de la révolution ».

Mesurée à l’aune de ce critère objectif, celui de l’accomplissement des tâches démocratiques fondamentales, la révolution américaine fut assurément un grand événement progressiste d’une portée historique mondiale, comme Marx l’écrivait dans sa lettre à Lincoln, et Lénine dans sa lettre aux travailleurs américains.

La première révolution américaine a brisé la domination coloniale et monarchique et établi la République démocratique, ainsi que les conditions civiques fondamentales permettant l’activité politique. Elle a balayé les privilèges héréditaires, supprimé le statut officiel des Églises, brisé les contraintes mercantilistes qui liaient les colonies à l’Empire britannique, proclamé les droits universels de l’homme et contribué, par son exemple, à inspirer la Révolution française, ouvrant ainsi l’ère des révolutions démocratiques. Rejetant une nationalité fondée sur le sang et l’allégeance héréditaire – que l’oligarchie cherche maintenant à imposer –, la révolution de 1776 a avancé la conception révolutionnaire d’une communauté politique fondée sur la naissance et la citoyenneté, afin que la nouvelle république puisse devenir ce que Tom Paine appelait un « refuge pour l’humanité ». Elle a jeté les bases d’une vaste expansion du marché capitaliste et, avec elle, de l’émergence de la bourgeoisie américaine et des premiers pas de la classe ouvrière.

La deuxième révolution américaine, la guerre de Sécession, a achevé la révolution démocratique en détruisant l’esclavage qui réduisait les êtres humains à des biens meubles, en renversant l’oligarchie esclavagiste et en transformant la Constitution par les treizième, quatorzième et quinzième amendements. Le quatorzième amendement a enfin donné une expression constitutionnelle à la citoyenneté par droit du sol, implicite dans la première Révolution, en l’étendant aux millions d’esclaves et de personnes d’ascendance africaine visés par l’arrêt Dred Scott de la Cour suprême. Elle a forgé le plus grand marché capitaliste du monde et, dans le même processus historique, donné naissance à la classe capitaliste la plus redoutable et la plus dangereuse du monde, ainsi qu’au contingent le plus puissant de la classe ouvrière mondiale.

La grande lutte des socialistes a toujours consisté à donner à cette classe, notre classe, la connaissance de son histoire, de sa position dans la société capitaliste et, par conséquent, de son destin révolutionnaire. Ce combat a certes été difficile, mené au cœur même de l’impérialisme mondial, au sein d’une classe ouvrière composée de mille et une origines, nationalités, langues et religions différentes, et qui s’est développée historiquement dans l’ombre sociale et culturelle d’une vaste petite bourgeoisie. Mais, comme nous l’avons souligné, l’évolution de la situation transforme la conscience des travailleurs.

J’ai mentionné plus tôt les débats intenses qui ont animé les marxistes du 19e et du début du 20e siècle sur le rapport entre la révolution démocratique et la révolution socialiste. C’est de ces débats qu’est issue la théorie de la révolution permanente de Trotsky. Là encore, David a consacré à ce sujet des conférences essentielles, notamment « Les révolutions de 1848 : les fondements historiques de la stratégie marxiste » et « Témoins de la révolution permanente », toutes deux réunies dans La Révolution russe et le 20e siècle inachevé.

L’extraordinaire développement de la stratégie révolutionnaire par Trotsky est souvent présenté comme une explication des raisons pour lesquelles, dans les pays au développement capitaliste tardif, la bourgeoisie ne peut accomplir les tâches démocratiques de la révolution. Cette « application » est bien entendu correcte, comme cela a été démontré positivement en Russie et négativement à de nombreuses reprises ailleurs en Asie, en Afrique et en Amérique latine. Mais la théorie de la révolution permanente va au-delà. Sa signification plus profonde est qu’à l’époque de l’impérialisme mondial, la bourgeoisie dans son ensemble a épuisé son rôle historiquement progressiste. Dans la situation mondiale actuelle, la théorie de la révolution permanente demeure le fondement essentiel de la stratégie révolutionnaire. Dans chaque pays, la défense des droits démocratiques ne peut plus être séparée de la lutte pour le pouvoir ouvrier et pour des mesures socialistes, menée sur la base d’une stratégie internationale de la classe ouvrière mondiale. La théorie de la révolution permanente ne s’applique pas seulement à ce qu’on appelait autrefois les pays retardataires. Elle exprime la réalité de la révolution mondiale de la classe ouvrière à l’époque de l’impérialisme, et elle revêt une actualité, voire une imminence, plus grande que jamais. L’internationalisme en est la clé.

Les grandes figures des première et deuxième révolutions américaines – Jefferson, Paine et Franklin ; Lincoln et Frederick Douglass, parmi beaucoup d’autres – étaient, dans un sens limité, des internationalistes. Elles n’ont jamais pensé qu’elles entreprenaient des projets simplement nationaux, comme l’a montré le regretté Gordon Wood dans un chapitre important de son ouvrage Le radicalisme de la révolution américaine. Leurs écrits et leurs discours regorgent de références à « l’humanité » et à la fraternité universelle. Elles imaginaient que leurs révolutions pourraient inspirer un monde fraternel et harmonieux. Lorsque Jefferson écrivait : « Tous les hommes sont créés égaux », il ne voulait pas dire « tous les hommes blancs riches » – cette dernière interprétation, soit dit en passant, unit les tenants de la politique de l’identité aux nationalistes blancs. Il voulait dire exactement ce qu’il disait.

Cette découverte et cette affirmation audacieuse de l’égalité universelle ont renversé la conception admise d’un monde d’inégalité humaine sanctionnée par Dieu, qui prévalait depuis les âges obscurs du Moyen Âge. Cet Ancien Régime ne pouvait plus jamais être reconstitué, et il ne le sera jamais, n’en déplaise à messieurs Yarvin, Vance et Thiel. Mais les conditions objectives permettant de donner une réalité matérielle à l’égalité proclamée dans la Déclaration n’avaient pas encore été créées en 1776, en 1789 ou en 1865.

Elles le sont maintenant. Le capitalisme lui-même a créé ce que les révolutionnaires d’autrefois ne pouvaient que pressentir : une économie mondiale intégrée et une classe ouvrière dont le travail, les chaînes d’approvisionnement et les luttes franchissent toutes les frontières. L’idée d’une fraternité universelle entre les hommes et les femmes est enracinée dans des rapports sociaux objectifs. Aujourd’hui, pour la première fois dans l’histoire, les travailleurs disposent des conditions matérielles qui donnent un contenu concret à la promesse formulée par Tom Paine en 1775. Ils ont le pouvoir, dans un sens bien plus littéral que la grande plume de cette révolution n’aurait pu l’imaginer, de « refaire le monde ». La troisième révolution américaine sera internationale, inséparable de la lutte des travailleurs de tous les pays, ou elle ne sera pas.

Je vous invite donc à adopter cette résolution.

(Article paru en anglais le 15 septembre 2026)

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