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De dangereux dévots

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Certains courants religieux, surtout parmi les chrétiens fondamentalistes, estiment que la Terre a environ 6000 ans, tout au plus. Ces adeptes du « créationnisme de la Terre jeune » ne s’appuient pas sur un verset biblique donnant l’âge exact du monde. Leur chronologie repose plutôt sur une série de calculs fondés sur les généalogies et les règnes mentionnés dans la Bible.

Au XVIIe siècle, l’archevêque irlandais James Ussher s’était employé à additionner les âges des patriarches mentionnés dans la Genèse. Adam, Seth, Noé, Abraham et compagnie. Puis il considéra les règnes des rois d’Israël et de Juda. Il en arriva à la conclusion que la Création avait eu lieu en 4004 avant notre ère. Selon ce calendrier fantasmé, la Terre aurait donc un peu plus de 6000 ans.

Depuis les travaux des géologues du XIXe siècle et les méthodes modernes de datation radiométrique, l’âge de la planète est estimé à environ 4,54 milliards d’années. Une durée si longue qu’elle échappe à l’intuition. Si l’histoire de l’humanité entière tenait dans les dernières minutes d’une journée de 24 heures, les pyramides d’Égypte, l’Empire romain, la Nouvelle-France et la révolution industrielle n’occuperaient qu’une fraction d’un instant, juste avant le coup de minuit.

L’être humain comprend toujours mal la dimension de durées très longues. C’est pourtant sur de telles échelles de temps que repose une partie du pari nucléaire. Les déchets radioactifs les plus dangereux demeureront actifs pendant des dizaines de milliers d’années.

Certains des radionucléides relâchés dans l’environnement quand le réacteur de Tchernobyl a explosé, en 1986, le plutonium-239 par exemple, possèdent une demi-vie d’environ 24 000 ans.

Il y a environ 24 000 ans, selon certaines hypothèses, des groupes humains commençaient à occuper certaines parties des Amériques.

Les fondamentalistes religieux croyaient pouvoir fixer avec précision l’origine du monde. Les croyants du nucléaire affirment quant à eux pouvoir gérer les conséquences de leurs choix sur des périodes qui dépassent largement toute l’histoire connue.

Mais cela ne semble guère les inquiéter. Car les adeptes de l’atome entretiennent eux aussi un rapport singulier avec le temps.

Aussi bien un Pierre Fitzgibbon à la CAQ qu’un Charles Milliard au Parti libéral ont affirmé avoir de l’ouverture pour la filière nucléaire, confortés par la publicité qui voudrait qu’on puisse continuer comme avant, poursuivre indéfiniment la croissance économique, sans rien changer de nos comportements.

Dans un texte consacré au retour du nucléaire dans le débat public, ma collègue Juliane C. Lelarge rapporte les propos de Karim Zaghib, professeur de génie chimique à l’Université Concordia et ancien directeur de la recherche à Hydro-Québec. Selon lui, du côté du nucléaire « la sécurité est un acquis ». Parce que les accidents nucléaires, poursuit-il, se font désormais très rares.

Somme toute, à part Three Mile Island, Tchernobyl, Fukushima, les nombreux incidents classés sur l’échelle INES, les évacuations massives et les centaines de milliards engloutis dans les opérations de décontaminations et de confinement, il n’arrive plus jamais rien du côté du nucléaire, c’est vrai…

Après tout, comment un autre Tchernobyl pourrait-il arriver ? Le réacteur de type RBMK qui a explosé en 1986 était un modèle notoirement déficient. Il n’en reste plus que sept de ce type en activité dans la Russie de Poutine…

Un drone aurait récemment percuté par accident la chape de protection sous laquelle gît le cœur du réacteur de Tchernobyl. Peut-on imaginer qu’au cours des milliers d’années à venir, il puisse survenir une autre guerre ou un autre conflit qui flirte avec l’atome ? Est-ce exagéré de le penser ?

Selon les experts, ce sont surtout les déchets nucléaires qui posent problème pour l’avenir. Ils évoquent notamment les controverses entourant Chalk River, où l’on prévoit l’enfouissement de déchets radioactifs près de la surface malgré d’importantes critiques. Ce projet nucléaire a reçu une subvention fédérale de 2,2 milliards de dollars. Comme souvent lorsqu’il est question de nucléaire, la promesse est rassurante : tout sera sécuritaire.

En France, le projet Cigéo prévoit l’enfouissement de déchets radioactifs dans un vaste réseau de galeries souterraines creusées à quelque 500 mètres de profondeur près de Bure. À terme, ce labyrinthe technique doit s’étendre sur plusieurs centaines de kilomètres et demeurer sous surveillance pendant des périodes qui se comptent en dizaines de milliers d’années.

Les partisans du nucléaire demandent un acte de foi : celui de la continuité des institutions humaines sur des périodes qui dépassent toute expérience historique.

Aucun empire, aucune dynastie, aucune religion, aucun État n’a démontré sa capacité à maintenir une vigilance technique continue pendant des dizaines de milliers d’années. Pourtant, c’est précisément ce que suppose le pari nucléaire.

Le problème n’est pas seulement le nucléaire, mais aussi les dévots de l’atome qui prétendent pouvoir dompter le temps.

Avec un humour très britannique, Bertrand Russell imaginait une théière invisible tournant autour du soleil. Il expliquait alors que ce n’était pas aux sceptiques de démontrer son inexistence, mais à ceux qui affirmaient son existence d’en fournir la preuve. Or les partisans du nucléaire demandent aujourd’hui quelque chose d’analogue : croire que des sociétés futures, dans 10 000 ou 20 000 ans, surveilleront encore consciencieusement des installations que nous construisons aujourd’hui.

On se moque volontiers des fondamentalistes qui calculent l’âge du monde à partir de la Bible. Pourtant, d’autres nous demandent aujourd’hui un acte de foi tout aussi singulier : croire que des institutions humaines demeureront assez stables pour gérer les conséquences de nos choix pendant des millénaires.

La religion du nucléaire nous conduira-t-elle droit en enfer ? Bien avant de connaître la réponse, nous aurons probablement déjà disparu.

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